Mœurs financières de la France/11

Mœurs financières de la France
Revue des Deux Mondes3e période, tome 58 (p. 896-917).
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MŒURS FINANCIERES
DE LA FRANCE

LES BANQUIERS ET LES BANQUES.


I.

Le temps où nous sommes se signale par d’étranges contradictions. Jamais les faits n’ont parlé avec plus de clarté ni les leçons que donne l’expérience ne se sont révélées avec plus d’évidence; faiblement contestées d’abord, on a dû promptement en reconnaître la justesse, confesser la nécessité de s’y conformer. Le jour de l’application est-il donc enfin venu? Pas encore; on hésite et on attend, ou bien on ne se résigne que de mauvaise grâce, et quand des remèdes énergiques seuls pourraient amener la guérison, les palliatifs et les demi-mesures continuent toujours d’être employés de préférence.

Qui conteste l’urgence de mettre un frein aux dépenses ministérielles, de faire cesser le déficit des budgets, d’introduire de l’ordre dans les travaux publics, d’arrêter l’accroissement de la dette flottante? Assurément personne. Nous ne voulons d’autre preuve de l’entente générale sur tous ces points que l’accord entre nos grandes compagnies de chemins de fer et l’état, accord qui, repoussé par des adversaires si passionnés et soulevant tant d’irritantes questions, vient cependant, après une longue discussion, d’être accepté par la chambre des députés et le sera sans nul doute au sénat. D’où vient donc que, nonobstant, le malaise persiste encore, que la défiance ne cesse pas, et si l’on veut caractériser, en deux mots, l’état actuel, que le gouvernement semble hésiter toujours à faire de l’ordre et de l’économie son principal objectif? C’est, il faut bien l’avouer, qu’à côté de l’œuvre financière qu’il s’agit d’accomplir, dont les élémens ne peuvent laisser place à l’incertitude et au doute, les calculs ne se prêtant ni à des complaisances ni à des atermoiemens, il y a, comme par le passé, l’œuvre politique à poursuivre, les passions à envenimer, les cupidités à entretenir, parce que le suffrage universel, sauf en des circonstances exceptionnelles, ne se laisse pas persuader par des chiffres, mais obéit à des préjugés, et que l’existence des députés dépend de ce suffrage comme, à son tour, l’existence des ministres est subordonnée aux caprices parlementaires.

Il est plus facile, en effet, de rester dans le vague des théories, dans les amplifications philosophiques, que d’aborder sérieusement les questions d’affaires, et c’est ainsi que, pour ne pas perdre crédit auprès des masses ignorantes, on donne toujours)e pas aux discussions irritantes, et l’on se borne à quelques essais timides de réorganisation budgétaire. Cet état de choses ne saurait pourtant se prolonger davantage ; le temps presse, car le déficit, sous toutes les formes, est à nos portes. la Revue n’a pas failli à sa mission en faisant éclater sur ce péril la lumière en temps utile. Pour les questions de chemins de fer, d’amortissement, d’équilibre budgétaire, MM. Paul Leroy-Beaulieu, Victor Bonnet, Lavollée, ont fourni des renseignemens sans réplique; dans les chambres, il n’a rien été répondu à l’argumentation toute-puissante de MM. Bocher, Buffet, Léon Say.

Les aveux du ministre des finances et du ministre des travaux publics ont prouvé que le coup avait porté, et quelques mesures ont dû être prises pour augmenter les ressources du budget, comme l’emprunt de 120 millions à la Banque de France, l’émission de nouveaux bons du trésor à un taux plus élevé; enfin à ces faibles ressources est venue s’ajouter la conversion du 5 pour 100, qu’on pourrait appeler simplement la réduction de l’intérêt de la rente. La situation du budget reste néanmoins, même les traités avec les compagnies étant approuvés, pleine d’incertitudes et de périls. Ce n’est pas toutefois sur cet objet que nous voudrions arrêter un instant l’attention, mais seulement sur des intérêts particuliers qu’a frappés d’un contre-coup facile à prévoir la mauvaise gestion de la fortune publique et dont les souffrances préoccupent à leur tour les esprits. Non-seulement on doit les imputer à la cause générale que nous venons d’indiquer, mais des fautes particulières y ont contribué pour leur part. Si, comme cela est inévitable, la sagesse, dans le maniement des deniers publics, finit par prévaloir, espérons que la gestion de ces intérêts particuliers obéira aussi aux lois strictes d’une prudence nécessaire, et qu’elle aidera, pour sa part, au relèvement général qui effacerait les traces de cette grande crise publique et privée dont nous souffrons encore en ce moment.

L’industrie de la banque occupe dans tous les états une place prépondérante. Nous ne voulons pas dire par là que le commerce en général, que l’agriculture, que l’industrie lui soient inférieurs, mais elle se mêle à tous leurs actes, elle les facilite, elle en accélère le mouvement, et on peut prétendre qu’elle est le principal élément de leur vie. La banque donne le crédit et la circulation; par l’un, elle devance le temps; par l’autre, elle supprime les distances. L’escompte qui permet de clore les opérations commerciales avant leur fin, d’en entreprendre de nouvelles quand les premières sont en cours ; le virement qui, sans transport d’espèces, met par la poste et par le télégraphe dans les lieux les plus éloignés les ressources les plus considérables à la disposition immédiate de quiconque mérite du crédit, donnent à l’industrie de la banque une telle importance qu’on est disposé à lui concéder sur toutes les autres une véritable supériorité de fait. Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, elle a pris de notre temps une telle extension, elle occupe dans nos besoins journaliers, dans nos habitudes financières une telle place qu’il ne peut sembler inopportun d’en constater l’état actuel et d’en étudier un moment le mécanisme.

La banque s’exerce par des maisons particulières par des hommes qui ont su donner au nom de leur famille un relief privilégié, ou par des agglomérations de capitaux réunis en sociétés anonymes soumises à une législation spéciale. Le rôle des uns et des autres est-il le même? Existe-t-il entre eux une similitude qui les condamne à une concurrence défavorable? Sont-ils destinés à pourvoir aux mêmes besoins, à rechercher la même clientèle? Ou bien au contraire, ne sont-ils pas appelés à rendre des services différens, à tenir une conduite qui varie, partant à s’adresser à des intérêts divers et à concourir ainsi en commun au bien général? C’est ce que nous voudrions examiner d’un peu près pour combattre une opinion assez répandue et remédier à un état de choses dangereux dont les inconvéniens se sont récemment révélés chez nous plus que partout ailleurs,

Il serait difficile de préciser toutes les causes du brusque mouvement qui arrête depuis plus d’un an, en France, la prodigieuse ascension de toutes les valeurs mobilières. L’excès de la spéculation y a eu la plus grande part, puisque c’est à elle qu’est due la création de tant d’entreprises nouvelles plus ou moins sérieuses, fondées sur des bases plus ou moins fragiles, dont le moindre accident a précipité l’effondrement. On n’a pas manqué d’attribuer l’origine de la crise à la ruine d’une société mi-française, mi-autrichienne, l’Union générale, déclarée en janvier 1882 : ce serait une petite cause pour un grand effet. Tous les esprits étaient envahis par l’amour du jeu, hommes et femmes, tous rêvaient des bénéfices illimités et se précipitaient aux guichets ouverts pour la négociation des titres de sociétés : bientôt la chute de l’une amena la dépréciation des autres, et la déroute devint générale. On put craindre une répétition du fameux krach de Vienne, dont l’histoire a été tant de fois racontée ; mais il y avait cette différence qu’en Autriche le capital était absent, que les souscripteurs d’actions n’avaient mis que leur propre crédit au jeu et qu’ils ne purent payer leurs dettes, tandis qu’en France, c’était du bon argent versé pour la plus grande partie contre des titres sans valeur. Le papier qui le représentait devenu lettre morte, les épargnes furent englouties, chacun enregistra sa perte ; il y eut une grande diminution de richesse, mais le public ne fit point faillite ; les mauvais établissemens seuls disparurent ou disparaîtront, — car tout n’est point liquidé encore, — et, la sagesse revenue, la marche en avant pourra reprendre. Au moment où éclatèrent les premiers sinistres, par une coïncidence fâcheuse, l’état de nos finances publiques devenait l’objet de révélations soudaines accusant un défaut inattendu d’équilibre dans nos budgets, un accroissement considérable de la dette flottante, une diminution des recettes avec des exigences de dépenses toujours accrues. Ces découvertes n’ont pas manqué d’impressionner défavorablement tous ceux qui vivent du mouvement de l’argent et des valeurs financières, ainsi que de jour en jour les cours de la Bourse en ont fait foi. Nous ne voulons pas suivre pas à pas le recul de tous les titres dont la richesse mobilière se compose ; la Revue remplit cette tâche en donnant toutes les quinzaines des renseignemens sur le mouvement financier puisés aux meilleures sources. Mais aujourd’hui qu’un peu de calme semble avoir succédé aux orages, que le gouvernement paraît revenu à des procédés financiers plus sages, et que le fonctionnement des affaires privées obéit à des règles plus généralement saines, c’est en théoricien, pour ainsi dire, que nous voudrions examiner le rôle des banquiers et des banques et, sans faire de personnalités ni de réclames, assigner à chacun son but et son rôle, dans son propre intérêt comme dans celui du public, pour le plus grand bien de cette richesse mobilière que nos mœurs financières poursuivent et développent avec une si persévérante énergie.


II.

Un homme est en possession de certains capitaux : il sait que tous ceux qui vivent du commerce et de l’industrie sont en quête d’argent comptant pour développer leurs affaires, en préparer de nouvelles, liquider le plus promptement les anciennes, et paient par avance avec un certain intérêt les sommes qui leur sont prêtées ou promises. Il trouve que c’est là un très bon emploi de son temps et de sa fortune; il se fait banquier. Mais, à ce métier, le bénéfice est minime et la concurrence très grande. De plus, il importe de ne pas commettre d’erreur et d’être bien sûr de ceux à qui l’on fait des avances, car, en cas de non-paiement de leur part au jour du remboursement, on perd ce que l’on a prêté, ou, si l’on a soi-même négocié sa signature en garantissant seulement le papier de l’emprunteur, il faut, à l’échéance, payer pour lui ; et tant pis si l’événement vient vous surprendre à un moment inopportun ! Richesse et bon crédit, habileté et renom, voilà les premiers mérites de quiconque entre dans la banque.

Les petites localités où chacun connaît ce que possède son voisin ne présentent pas de difficultés dans le choix des prêts à faire ou des cliens à aider; mais le nombre de ceux-ci est très restreint, et il y a peu de bénéfices à espérer. Depuis que la facilité des communications a multiplié les opérations de place à place, le cercle, il est vrai, s’est élargi; en revanche, la concurrence a augmenté, et, comme son arme principale consiste dans le bas prix des crédits à ouvrir, le travail est devenu à la fois moins facile et moins rémunérateur.

Bien heureux dans cette lutte sont les fils de banquiers déjà connus pour leur richesse, honorés pour leur probité et pourvus de la science acquise du prix des signatures ! Si l’hérédité produit de bons résultats, si le mérite des pères procure certains droits et certains profits à leurs enfans, assurément c’est en banque que s’exerce cette vertu de la tradition et ce privilège de la naissance. Le lieu où la maison est établie importe au moins autant ; les premières places, c’est-à-dire les grandes villes et principalement les capitales, sont seules susceptibles de procurer aux banquiers une clientèle assez nombreuse, des opérations assez multipliées pour qu’ils aient des chances sérieuses de bénéfices en raison de la quantité et de la qualité des affaires, malgré le faible prix de chacune. Il s’est produit en cette matière ce que nous avons vu depuis peu d’années se réaliser par l’ouverture de ces grands magasins où s’accumulent les denrées de toute nature vendues au comptant. Les gros ont mangé les petits. Le petit magasin de détail a disparu devant les grands ; le marchand en détail, ayant toute sa famille à nourrir, un loyer relativement élevé à payer, ne pouvait que vendre cher sa marchandise; il a fermé sa boutique devant ces immenses bazars, qui coûtent relativement un moindre prix malgré leur étendue, occupent, en somme, moins de bras, malgré leurs légions d’employés, et, par conséquent, donnent leurs marchandises à meilleur compte, quand encore les besoins de la réclame ne les amènent pas à en vendre quelques-unes à perte.

Ainsi en est-il pour la banque. Nous ne parlons pas encore de la place qu’ont prise les sociétés anonymes de banques dans cette recherche des emprunteurs sur toutes les places de l’Europe et de la France ; nous voulons seulement établir qu’il est bien difficile de réussir dans cette industrie sans y avoir des ancêtres, sans être à la tête d’une maison de premier ordre, et sans l’avoir établie dans un siège favorisé.

Mais le prêt aux particuliers, l’escompte du papier, pour parler le langage technique, ne restent pas l’unique soin de quiconque aspire au titre de banquier. Il y a particuliers et particuliers : c’est-à-dire simples commerçans ou hauts et puissans seigneurs de toute sorte, qui ouvrent des comptes et entretiennent avec leurs correspondans d’utiles relations; il y a aussi de vastes entreprises industrielles à favoriser, de grands travaux à soutenir, en un mot, des sommes importantes à recevoir ou à verser ; les rois et les peuples se présentent comme prêteurs ou emprunteurs, le plus souvent en cette dernière qualité ; privilégiés se diront les banquiers appelés par eux. Prenons comme types de ces banquiers hors ligne des hommes dont les noms sont dans toutes les bouches : MM. de Rothschild peuvent s’appeler les grands banquiers des grands états, MM. Mallet ont pour clients l’aristocratie en tous genres en France et en Europe; dans une sphère d’activité plus spéciale et dans des limites plus étroites, en se bornant aux murs de notre capitale et au commerce parisien, MM. Lehideux et Claude Lafontaine méritent aussi une mention spéciale.

Qu’on nous permette de donner quelques détails sur chacun de ces banquiers. La maison de Rothschild ne remonte pas à une date ancienne. Son véritable fondateur, Meyer Anselme, était né en 1743 à Francfort, de parens peu riches. Il se trouva en relations avec le landgrave de Hesse, dont il gagna la confiance et dont il sauva la fortune au péril de la sienne, quand ce prince, obligé de quitter ses états en 1801, lui laissa tous ses biens à gérer. Cette honorable conduite fut récompensée par la sympathie de toutes les têtes couronnées; toutes les cours de l’Europe se mirent en rapport avec lui; en peu d’années, on vit la maison prendre le plus grand essor; et dans plusieurs pays elle établit des succursales, donnant la première l’exemple d’une ubiquité dont rien ne remplace les avantages. Meyer Anselme laissa dix enfans, et ses cinq fils adoptèrent chacun une résidence particulière, mais demeurèrent réunis en une seule maison. L’aîné, Anselme, resta le chef de la maison de Francfort, berceau de sa famille; Salomon devint le chef de la maison de Vienne; Nathan s’établit à Manchester, puis à Londres; Charles à Naples et James à Paris. C’est à leur union et à leur réputation de loyauté qu’ils durent leur prospérité extraordinaire, laquelle n’a fait que croître sous leurs successeurs. Ils ont pris pour devise : Concordia, Industria, Integritas, et n’ont cessé d’y demeurer fidèles. Dès 1815, l’empereur d’Autriche avait anobli tous les membres de cette famille; en 1822, il leur conféra le titre de baron. Quelle est la force de cette union? Bien des curiosités se sont éveillées à ce sujet. Comme la maison ne publie pas de bilan, toutes les suppositions sont permises, et aucun calcul sérieux ne peut être établi sur l’actif de cette grande famille. Cela importe peu d’ailleurs : ce qu’il suffit de dire, c’est qu’aucune comparaison ne peut être établie entre l’influence exercée par les Rothschild et celle de tout autre banquier d’Europe ou d’Amérique. Ils peuvent à eux seuls émettre ou garantir les plus gros emprunts tant par leurs propres ressources que par le crédit dont ils jouissent ; ils sont véritablement les banquiers des rois et des peuples; et c’est en moins d’un siècle qu’ils ont conquis cette situation et se sont assuré un tel rang. Quelle récompense de leur travail et quelle puissance léguée à leurs enfans, alors qu’avec tant d’avantages personnels, ils jouissent du plus grand de tous, celui de faire le bien sur la plus vaste échelle et de distribuer les trésors d’une inépuisable charité, non seulement à quelques individus, mais en quelque sorte à une race entière qu’ils protègent et secourent partout !

Le nom de Mallet est plus anciennement connu que celui de Rothschild et figure à une date reculée dans les archives de Genève. M. Geliffe, auteur de notices généalogiques sur les familles de cette ville, cite une famille noble de ce nom résidant en Savoie ; mais celle de Genève vient de Normandie ; probablement après la Saint-Barthélemy, elle se réfugia en Suisse. En 1723, on retrouve un Mallet établi à Paris, rue Michel-Lecomte. La maison de banque Mallet père et fils, devenue maison Mallet frères, quitta la rue Montmartre, où elle était établie, pour s’installer au bruit du canon, le 10 août 1792, dans la rue de la Chaussée-d’Antin. A la création de la Banque de France, en 1800, le nom de M. Guillaume Mallet figure parmi les premiers régens de cet établissement. En 1813, il reçut de l’empereur le titre de baron. Ses deux fils, MM. James et Jules Mallet avaient épousé Mlles Emilie et Laure Oberkampf, filles du célèbre industriel qui, en 1760, avait fondé les établissemens et manufactures de toiles peintes de Jouy et la filature d’Essonne. Le fils aîné de Guillaume Mallet succéda à son père comme régent de la Banque de France et fut de même remplacé dans ces fonctions électives par son fils Alphonse Mallet, l’aîné de ceux qui portent aujourd’hui ce nom honorable et honoré. Nous avons choisi la maison Mallet comme un exemple des aptitudes de la haute banque parisienne, nous aurions pu en citer d’autres qui se partagent la même faveur et jouissent comme elle d’une grande notoriété, les Hottinguer, les Seillière, Pillet-Will, Perier, etc., et surtout celles dont les chefs font partie du conseil des régens de la Banque de France; nous n’avons point voulu chercher des modèles à l’étranger, où bien de hautes situations se présentaient aussi à notre esprit; les noms de MM. Rothschild et de MM. Mallet suffisent à faire aisément comprendre le rôle que les banquiers sont appelés à jouer dans les rapports de peuple à peuple, et dans toutes les grandes affaires du commerce et de l’industrie.

C’est au commerce parisien par excellence et pour chaque spécialité d’affaires que prêtent leur concours des maisons, dites banques de recouvrement et d’escompte, dont la notoriété n’est pas aussi grande dans le public en général, mais qui, dans un monde spécial, jouissent d’une excellente réputation, et nous avons cité comme exemples MM. Lehideux et Claude Lafontaine. Ces banquiers forment ensemble une sorte de corporation qui, sans atteindre le haut rang des maisons cotées numéro 1 dans les classifications de la Banque de France, se confondent presque avec elles et possèdent un crédit indiscutable. Ils se distinguent surtout par la spécialité de leur clientèle et de leurs transactions, s’occupant chacun des intérêts d’une branche d’industrie : articles de Paris, fonderies, cristaux, etc.. Les banquiers de cet ordre sont aussi répandus dans les principales villes de province et y tiennent le rang le plus honorable, de même qu’ils y rendent les plus signalés services. Les Galline, les Morin-Pons, à Lyon; les Samazeuilh et Piganeau fils, à Bordeaux, peuvent servir d’exemples. Le commerce de la soie ou du vin y est exercé par de très riches négocians : leurs banquiers sont en quelque sorte leurs commanditaires ou leurs associés. Ce qui importe surtout à ces commerçans, c’est la discrétion dans les achats, et dans les opérations la promptitude. Qu’un commerçant soit assuré de toujours trouver la ressource nécessaire et puisse non-seulement négocier son papier, mais obtenir toutes les avances utiles, il ne reculera pas devant une commission plus ou moins large ; que, d’un autre côté, le banquier, par d’anciennes et fructueuses relations, reste convaincu que nul retard n’est à craindre dans les échéances, il donnera tous les capitaux et tout le crédit demandés, et ainsi se noueront au profit des uns et des autres ces transactions faciles et d’autant plus profitables qu’elles auront pour base des traditions de famille et un passé irréprochable. Malheureusement, les rangs de cette aristocratie provinciale tendent à s’éclaircir, le nombre des fils qui continuent le travail paternel diminue de jour en jour, et il faut le regretter, parce que ni les banquiers que nous appellerons cosmopolites, ni les banques, ainsi que nous le verrons plus tard, ne peuvent remplacer ces correspondans, qu’inspirait non-seulement l’amour du profit légitime, mais qu’animaient aussi des sentimens de confiance mutuelle et d’affection.

En tirant des exemples qui précèdent l’enseignement qu’ils comportent, on peut dire que les banquiers comme MM. de Rothschild servent à unir les peuples dans des opérations communes, à placer les grands emprunts d’états, à créer ces courans de capitaux, élémens de civilisation et de progrès, grâce auxquels les pays se transforment, se renouvellent ou se raffermissent. Les grands banquiers parisiens comme MM. Mallet, moins puissans individuellement, mais presque aussi forts quand ils s’unissent, s’associent à l’œuvre générale, dont ils deviennent les premiers ouvriers, et dont, par leurs correspondans en France et à l’étranger, ils assurent le succès. Doués d’un vaste esprit d’initiative, ils devinent et créent les affaires; leur participation est une garantie de réussite; et quand le public est appelé à y souscrire il le fait avec ardeur, parce que la gestion en sera intègre et l’exécution habile. Après eux viennent enfin, dans les villes importantes, les banquiers dont le rôle consiste à aider le commerce et l’industrie de la localité soit en fournissant les moyens d’action par des avances qui ne sont pas refusées même aux jours de resserrement du crédit, soit en recouvrant le papier avec lequel les acheteurs soldent leurs comptes, intervenant ainsi utilement au début et à la fin des opérations.

Le rôle des banquiers ainsi compris et rempli avec un succès de plus en plus grandissant, ainsi que cela a lieu en France et sans que les crises récentes l’aient le moins du monde compromis, quel peut être celui qui est réservé aux banques proprement dites, à ces sociétés anonymes par actions dont nous avons vu la création toute récente et que des malheurs subits sont bientôt venus frapper? Quoi qu’on puisse penser de la concurrence que ces sociétés font aux banquiers proprement dits, de la lutte qui paraît se poursuivre entre eux, au détriment des uns et des autres, nous pensons que c’est le résultat d’une mauvaise appréciation du but à poursuivre et qu’il n’existe pas, au fond, de motif d’antagonisme réel. Chacun a sa sphère d’action particulière, ses opérations propres et sa clientèle.


III.

Les banques par actions se divisent en deux espèces fort différentes l’une de l’autre : les sociétés financières et les sociétés de crédit. Les premières appliquent les ressources spéciales de leurs participans et de leurs correspondans particuliers aux émissions d’affaires nouvelles, aux emprunts publics d’états ou de villes, aux souscriptions de tout genre, aux spéculations sur les affaires en cours. Elles constituent entre leurs membres, administrateurs ou associés, des syndicats, comme l’on dit, c’est-à-dire des groupemens de forces momentanés, ayant pour but, par la levée des titres, de protéger telle valeur contre les spéculateurs à la baisse qui lui sont hostiles avec plus ou moins de raison. Le type par excellence de cette société est chez nous la Banque de Paris et des Pays-Bas, dont nous retracions ici même, eu 1872, les premières opérations et le développement très significatif, et à qui nous prédisions un grand succès. Grâce aux efforts incessans de ses administrateurs anciens et nouveaux, son rôle n’a cessé de s’accroître en France et à l’étranger.

Les sociétés financières comptent parmi ceux qui les dirigent plusieurs banquiers de premier ordre, et l’on conçoit l’utilité de cette collaboration. Il n’y a, en effet, aucune contradiction pour eux à s’intéresser eux-mêmes dans les affaires que négocient ces sociétés, pour qui leur participation est un gage de sécurité et de succès. Les sociétés financières conquièrent leur rang par l’honorabilité de l’initiative et de la gestion. Dans l’année qui vient de s’écouler, celles-là seules ont succombé qui étaient mal patronnées et mal conduites; leurs propres fautes ont entraîné leur ruine. Il est certain que beaucoup d’entre elles avaient obéi à la contagion générale, à la fièvre du jeu qui s’était emparée de toutes les classes de la société, en bas comme en haut ; que les créations industrielles les moins sérieuses trouvaient des adhérens empressés ; et que souvent la hausse de tant de valeurs fictives n’avait d’autre raison que cette hausse elle-même. Bien des mensonges se cachaient sous cette apparence séduisante. Aussi bien la prospérité financière de l’état, l’équilibre du budget n’étaient pas plus sincères que les nécessités d’une production industrielle trop hâtive et les besoins d’une consommation sans limites. Au premier choc, tout s’est arrêté, l’erreur est apparue, et les sociétés financières, instrumens d’opérations mal conçues, ont fermé leurs caisses, volontairement ou non.

Les sociétés de crédit ont un caractère tout autre : leur but principal est de servir aux dépôts d’argent et de titres, de jouer le rôle de caissier du public, et de lui payer pour cela un intérêt : ainsi lui rendre service et le récompenser, tel est le résultat.

Sans remonter aux temps héroïques des lombards et des changeurs juifs, sans même rappeler plus près de nous, les essais de la Banque royale de Law, de la Caisse d’escompte de M. de Calonne, qui, après avoir eu pour ambition de substituer la monnaie de papier à l’argent, aboutirent au régime des assignats, si nous nous attachons seulement au système de la Banque de France, formée des débris de la Caisse des comptes-cour ans qui eut pour directeur Garat, et de la Caisse d’escompte du commerce, dont on peut dire que notre Comptoir d’escompte est l’héritier, quels énormes progrès n’avons-nous pas à constater dans l’industrie de la banque, depuis qu’au régime d’émission de billets d’état, maintenu par privilège à notre grand établissement de la Banque de France (qui reçoit les dépôts du public, mais ne lui paie rien pour ce service), sont venus s’ajouter tant d’établissemens privés se prêtant à des opérations de tout genre, ne limitant pas leur concours aux besoins. du commerce et de l’industrie, mais s’adressant à toutes les classes de la société, particulièrement aux dernières, c’est-à-dire au plus grand nombre, et lui offrant pour n’importe quelle opération financière un intermédiaire, non-seulement utile, mais encore le plus souvent profitable? On a de l’argent chez soi, il court des risques, on a peur de le perdre : une caisse le prend, le garde, il y est en sûreté et elle vous paie pour ce dépôt. Vous avez des valeurs mobilières, elle les reçoit gratuitement; il vous en coûterait soit du temps, soit de l’argent pour en toucher les revenus; cette même caisse se charge de le faire et, dès qu’elle les a encaissés, vous paie un intérêt. À ce compte et sans parler de toutes sortes d’opérations, — renouvellemens de feuilles de coupons, versemens, transferts, paiement de chèques, etc. — dont ils se chargent pour leurs cliens, comment de pareils établissemens peuvent-ils vivre, car il faut bien que leur intérêt à eux-mêmes trouve sa rémunération ? Moyennant quelques faibles droits de garde et des commissions, moyennant l’escompte fait au commerce et surtout les avances au public sur titres; en un mot, grâce à des placemens opérés à un taux supérieur à l’intérêt qu’elle paie aux déposans, toute société de crédit bien conduite trouve à suffire à ses dépenses et à s’assurer un revenu pour ses propres actionnaires, c’est-à-dire pour le capital social qui est la garantie des dépôts eux-mêmes, et le premier instrument de toute opération.

On voit donc quelle est la règle absolue de la gestion des sociétés de crédit. Elles ne vivent principalement que de la confiance qu’elles inspirent, elles dépendent absolument du public, qui leur apporte pour ainsi dire le pain de chaque jour. Rien dans leur conduite ne doit donc alarmer le client, car s’il prenait peur, il viendrait, en réclamant ses dépôts, enlever à la société son moyen principal d’action, et peut-être tous les établissemens ne seraient-ils pas en mesure de les rendre sur l’heure. Il faut en effet distinguer entre les dépôts remboursables à vue et ceux à terme plus ou moins long. L’idéal, pour une société de crédit, est d’avoir presque toujours en valeurs disponibles en caisse ou en un portefeuille, composé surtout de billets escomptables à la Banque de France, à peu près la totalité des dépôts à vue et des comptes-courans créditeurs ; quelques sociétés se font gloire d’en agir ainsi; quant aux dépôts à long terme, on peut s’en servir pour des opérations de quelque durée, avances sur titres, achats de valeurs, mais, dans les temps difficiles, ces dépôts, représentés par des bons de la société, ne se renouvellent pas; il faut donc, crainte de remboursemens inopportuns, limiter l’émission de ces bons eux-mêmes et n’avoir pour contre-partie que des valeurs négociables à tout moment et ne présentant elles-mêmes aucun alea. Encore est-il de règle de limiter cette émission à un chiffre en rapport avec le capital social.

Les sociétés de crédit présentent ainsi à la fois des difficultés de gestion que n’éprouvent pas les sociétés financières et donnent normalement moins de bénéfices. Aussi nombre de banquiers dédaignent-ils de s’y associer et de s’engager dans des entreprises qui dépendent trop du public et présentent des alea sans compensation suffisante. Il est vrai qu’il n’est pas défendu aux sociétés de crédit de participer aux opérations que se réservent plus spécialement les sociétés financières, telles que les émissions d’actions, les souscriptions d’emprunts d’états et de villes, le placement des obligations des grandes compagnies industrielles. Elles sont souvent même sollicitées de le faire en raison de leur nombreuse clientèle, des succursales multiples qu’elles peuvent avoir, et, comme on dit, des « guichets » qu’elles ouvrent sur tant de points. Ces émissions qu’elles patronnent de leur crédit propre leur procurent des commissions importantes et, si elles y participent pour leur compte, il en résulte des bénéfices qui apportent un contingent utile à leurs dividendes. Mais elles doivent user d’une grande prudence et d’un discernement habile dans le choix des affaires à recommander, puisque la confiance de leur clientèle en dépend et que l’accessoire pourrait dans bien des cas nuire au principal. Leur premier rôle, en effet, consiste à rester le caissier, le dépositaire, l’emprunteur et à la fois le prêteur du public, non-seulement d’un public spécial et restreint, mais du grand public, c’est-à-dire de tous, grands et petits, et surtout de ces derniers, qui forment le très grand nombre. C’est une œuvre démocratique par excellence, une œuvre plus vaste et plus utile en France qu’en tout autre pays, puisque la fortune mobilière y est plus répandue que partout ailleurs, qu’elle circule dans toutes les mains, qu’elle dépasse en quotité celles des autres peuples, et il faut applaudir par conséquent ces sociétés qui se sont mises au service de celui qui a plus d’esprit que Voltaire, plus de fortune que Rothschild et plus d’autorité que le roi.

Pour gérer de si grands intérêts, les sociétés de crédit exigent une vigilance constante et une prudence extrême ; l’administration n’en est rien moins que facile, et il faut reconnaître que, dans les derniers événemens, plusieurs de ces établissemens ont été victimes de leurs propres fautes. Quelques-uns ont succombé et se sont liquidés avec de grandes pertes ; d’autres végètent encore et ne reviendront peut-être jamais à la santé; tous ont plus ou moins souffert. Mais il ne faut pas oublier qu’ils ont subi le contre-coup de la politique générale, de la mauvaise gestion de nos finances, des brusques révélations d’une dette flottante énorme, d’un déficit considérable et des périls dont l’exagération de certaines dépenses menace dans un avenir prochain le budget de l’état. Si la négociation des titres mobiliers est moins active, si les pertes de la spéculation exigent des retraits de fonds, si les achats de valeurs étrangères font sortir de France les capitaux de l’épargne, les sociétés de crédit en portent la peine, elles ont dû toutes passer par de mauvais jours, mais le calme qui a déjà repris se fera sans doute dans les esprits, et celles qui auront le mieux résisté à la tempête n’auront qu’à se louer du retour de confiance revenu après l’orage. Elles reprendront alors vis-à-vis du public leur rôle spécial, rôle si différent de celui des banquiers proprement dits, auquel aucun d’eux ne pourrait suffire, auquel aucun ne s’est substitué, pas plus que les sociétés de crédit ne peuvent jamais aspirer à remplacer la personnalité éminente de nos hauts barons de la Banque de France? Est-ce que les correspondans de ceux-ci obtiendraient ailleurs les conseils, les renseignemens, les confidences qui font du banquier le conseil, le guide, l’associé pour ainsi dire de son client? Mais, d’autre part, est-ce que le public en masse pourrait trouver, même chez les plus puissans d’entre les banquiers, les caisses multipliées, les caves immenses, le personnel si nombreux, qui reçoivent tant de titres déposés un à un, tant d’argent composé de si petites sommes, et se prêtent à tant d’opérations minutieuses et variées? Il faut pour cela des locaux immenses, des succursales établies dans toutes les villes principales, il faut avoir le don d’ubiquité, le soin du détail et les avantages du bon marché.

Nous avons cité les noms de quelques banquiers célèbres et influens ; parmi les sociétés financières, nous avons rappelé la prospérité soutenue de la Banque de Paris et des Pays-Bas, établissement surtout parisien malgré son titre, que dirige avec tant d’autorité son conseil d’administration, et qui étend ses relations bien au-delà de nos frontières ; nous pourrions corroborer cet exemple de celui de la Banque Ottomane, qui semble principalement une société étrangère, mais qui compte à sa tête des noms se rattachant étroitement à notre haute banque, et qui exerce une action prépondérante sur notre propre marché. En fait des sociétés de crédit, nous reviendrons à deux établissemens dont nous avons fait ici même, dès 1872, une étude spéciale, et qui nous semblent encore aujourd’hui les plus capables de fixer l’attention, en ce qu’ils reproduisent le plus fidèlement le type que nous venons d’indiquer, à savoir : la Société générale pour favoriser le développement du commerce et de l’industrie en France, présidée par M. Denière, régent de la Banque de France, et le Crédit lyonnais, fondé et présidé par M. Henri Germain, député de l’Ain.

Une autre société qui jouit d’un renom très justifié, le Comptoir d’escompte, remplirait, si nous voulions pousser plus loin les assimilations, le rôle des banquiers spéciaux, à clientèle assurée et fidèle, dont nous constations l’importance à la suite des hautes maisons de banque proprement dites. Il est dévoué principalement aux intérêts du commerce parisien. Ce n’est pas qu’il ne se mêle activement aux grandes affaires de la France et de l’étranger, qu’il ne prenne une part dans toutes les émissions d’emprunt, et qu’il ne soit ainsi presque autant une société financière qu’une société de crédit, mais il réserve sa sollicitude principale pour les opérations dont le commerce et l’industrie de la capitale sont le siège. Il y trouve un avantage particulier qu’il est bon de noter. Les exigibilités de toute société de crédit se composent de trois élémens : les dettes à vue, les comptes courans créditeurs, et enfin les dettes à échéance représentées par des bons. Or c’est précisément avec des commerçans, des hommes d’affaires en général que se contractent les comptes courans ; une relation plus étroite naît de ces rapports, et les créanciers par compte courant connaissent plus à fond la société avec laquelle ils traitent; ils échappent ainsi à l’influence des faux bruits, des médisances auxquels tout établissement est exposé, ils lui sont plus fidèles et lui laissent plus aisément leur argent que le public étranger aux affaires et si facilement impressionnable. En cas de panique irréfléchie, les porteurs de comptes courans sont plus fermes que les porteurs de bons à vue. Dans les dernières crises, le Comptoir d’escompte a profité de sa spécialité en ce genre.

La Société générale pour favoriser le développement du commerce et de l’industrie en France ne semble pas justifier tout d’abord le nom qu’elle porte. Bien qu’en dernière analyse, le commerce et l’industrie de la France tirent de grands avantages de l’activité qu’elle déploie, c’est principalement comme société de dépôts, collecteur de l’épargne, et administrateur de la fortune mobilière du public, que ce grand établissement a conquis la réputation dont il jouit. Avant tout il a tenu à ouvrir : 1° des comptes de chèques, c’est-à-dire des comptes de dépôts remboursables à vue, qui permettent au public de payer avec un simple papier tout achat, toute dépense, et de substituer cette monnaie à l’argent; 2° d’émettre des bons à échéance, c’est-à-dire de donner aux capitaux sans emploi immédiat un mode de placement plus ou moins rémunérateur selon le délai de l’emprunt; 3° de recevoir des titres de valeurs mobilières plus en sûreté dans des caisses ad hoc que dans les maisons particulières, dans les cachettes du laboureur et de l’ouvrier, et enfin de faire sur ces titres toutes les opérations qu’ils comportent. A cet effet, la Société générale a multiplié dans Paris ses bureaux de quartier, dans nos départemens ses agences, et a ouvert même une succursale à Londres. Elle n’a pas échappé à d’injustes attaques d’abord, et au contre-coup des dernières crises qui atteignaient tous les établissemens financiers, mais elle a résisté victorieusement, elle n’a cessé d’étendre ses opérations qui, conduites dans un grand esprit de sagesse, lui ont conservé aux yeux du public une popularité de plus en plus justifiée. En 1872, dans notre travail sur les diverses sociétés parisiennes, le chiffre de ses dépôts n’était inscrit que pour 122 millions; dès le premier trimestre de 1883, il en atteignait 261. La Société générale a donc passé sans dommage les jours difficiles. Le passé lui donne raison, et l’avenir justifiera de plus en plus sa conduite.

Le Crédit lyonnais a marché dans ces dernières années à pas plus rapides qu’au début. Il avait longtemps restreint ses opérations à l’agglomération lyonnaise et aux départemens qui l’avoisinent, puis il s’est établi à Paris, et bientôt son action ne s’est pas bornée à nos deux grandes villes françaises, ni même à nos départemens. Elle s’est portée à l’étranger, et il a créé les succursales du Caire, d’Alexandrie, de Constantinople, de Saint-Pétersbourg, de Madrid et de Londres. La première a joué un rôle très important et des plus utiles dans tous les événemens de l’Egypte ; les deux dernières ont conquis une très grande influence dans les affaires de ces deux pays d’Angleterre et d’Espagne, où les intérêts français sont si nombreux. Le Crédit lyonnais a 111 domiciles ouverts, dont 34 bureaux de quartier à Paris, 64 agences dans les départemens, 8 agences et 3 sous-agences à l’étranger, plus les sièges de Lyon et de Paris. En 1872, lorsque nous parlions de nos établissemens de crédit, les dépôts ne s’élevaient au Crédit lyonnais qu’à 55 millions, ils étaient en juin 1883 de 209 millions; en y ajoutant les comptes courans créditeurs, c’est un découvert de 322 millions que le public lui confie.

Cette marche du Crédit lyonnais justifie la légitime ambition de ceux qui le dirigent. Leur principal souci, comme leur premier mérite, est de toujours tenir les ressources disponibles à la hauteur des engagemens pris. N’être jamais menacé de retarder un remboursement quoi qu’il arrive, pouvoir satisfaire à bureau ouvert à toutes les exigences du public, que ce soit par suite d’un mouvement général dans les esprits ou par une crainte spéciale et particulière ; telle est la règle que le Crédit lyonnais s’impose et à laquelle il n’a jamais failli. Plus que tout autre établissement du même genre, il tient ses caisses si bien garnies et si ouvertes que chacun est sûr de ne pas les quitter les mains vides. Dans un tableau comparatif des encaisses et des portefeuilles de quelques grandes sociétés de crédit qui reçoivent les dépôts du public, dressé dans les derniers mois de 1882, le Crédit lyonnais avait comme disponibilité contre le passif immédiatement exigible 21 pour 100 d’encaisse et 90 pour 100 de portefeuille; il occupait sous ce rapport le premier rang. Le soin de la solvabilité vis-à-vis de ses créanciers est donc le premier pour le Crédit lyonnais ; celui du profit, c’est-à-dire de l’intérêt des actionnaires, n’est que le second ; et cependant le chiffre des réserves faites et des dividendes distribués montre que le succès en définitive a récompensé la bonne conduite d’un établissement qui offre au public des facilités extrêmes pour toutes les opérations, et joint au bon marché les avantages inappréciables de la rapidité dans l’exécution.


IV.

Nous n’avions pas l’intention d’exposer en détail tous les services que peuvent rendre les sociétés de crédit, ni de faire une monographie de celles qui paraissent appelées à un succès de plus en plus assuré, nous avons voulu exposer en termes généraux les services qu’elles rendent et nous servir de l’état dans lequel les derniers événemens les ont laissées pour indiquer aussi d’une manière sommaire les fautes qu’il convient d’éviter et les périls qu’il faut toujours craindre. Ces périls, en effet, tiennent souvent à des causes générales contre lesquelles on ne peut rien, mais qui deviennent plus ou moins redoutables selon la prudence avec laquelle ont été gérées les affaires particulières de la société ; à cet égard, on ne doit jamais se reprocher d’être trop pusillanime. Les crises peuvent, d’autre part être imputables seulement aux sociétés elles-mêmes, ce sont celles que provoquent les entreprises mal conduites, à savoir l’immobilisation du capital social, l’insuffisance des réserves, l’exagération dans la répartition des dividendes, etc.

Nous ne partageons point, en effet, l’opinion de ceux qui se préoccupent, dans des sociétés à revenu variable, de préparer à leurs actionnaires un revenu qui ne varie point, et, comme on dit en langage usuel, qui veulent autant que possible faire ressembler les actions à des obligations. Outre que l’événement vient démentir parfois les espérances souvent les plus justifiées et rendre ainsi inutiles les précautions prises, il nous semble plus conforme à la nature des choses, sans l’exagérer toutefois et sans méconnaître la nécessité d’économies suffisantes, de rendre variable le revenu des années suivant les variations mêmes des bénéfices, et de se conformer ainsi aux dispositions d’esprit des acheteurs de ces titres mêmes. Les possesseurs d’actions sont de tout autre ordre que les possesseurs d’obligations, dont le revenu est immuable; ceux-ci ont en vue les chances d’un remboursement plus élevé, qu’ils attendent à date incertaine, avec la chance d’une sorte de loterie; les premiers, pour obtenir des bénéfices immédiats et plus considérables, veulent que les entreprises auxquelles ils s’intéressent soient conduites avec une habileté de plus en plus grande; de là naissent les améliorations et tous les progrès.

Mais, si la variabilité dans le rendement des sociétés dont nous nous occupons veut être maintenue, il importe de ne pas distribuer de trop larges bénéfices, surtout lorsqu’ils sont dus à des causes exceptionnelles et ne naissent pas en quelque sorte de l’industrie proprement dite et spéciale. Pour des établissemens de ce genre, une sorte de modestie est de rigueur. Moins ils auront de variations dans le prix de leurs titres, ce qui est le résultat des variations trop brusques des dividendes eux-mêmes, plus ils offriront de gages de sécurité et obtiendront la confiance du public. Comme les peuples les plus heureux sont ceux qui n’ont pas d’histoire, les sociétés de crédit qui ne font point parler d’elles, c’est-à-dire que la spéculation semble délaisser le plus, jouissent d’un renom solide et indiscutable. Dans leur sphère d’action spéciale, le Comptoir d’escompte, la Société de crédit industriel et commercial, dont les cours varient peu, peuvent être citées avantageusement.

Une dernière observation reste à faire, et nous ne croyons pas dépasser les bornes de ce travail en la présentant à ceux qui veulent bien nous suivre sur ce terrain particulier. Les établissemens de crédit ne présentent-ils pas tous un vice originel qui les condamne à des vicissitudes de fortune et qui, après des succès momentanés, aboutit souvent à des désastres, au moins à des déchéances forcées, en un mot, à leur disparition du monde des affaires? Ce vice, c’est la concurrence qu’ils se font entre eux. Rechercher la clientèle, la disputer à ceux qui la possèdent, et alors que les profits sont si faibles, l’obtenir en offrant des conditions meilleures, n’est-ce pas une tendance irrésistible qui peut réussir d’abord, mais qui mène finalement à travailler à perte? La concurrence, ce bien et ce mal dont toute industrie et tout commerce doivent tenir compte, qui est la source de tout progrès, mais aussi qui condamne tant d’essais à demeurer stériles, n’est-elle pas d’autant plus à redouter entre les sociétés de crédit que leurs conditions d’existence sont plus difficiles, moins rémunératrices, et que le renom d’un établissement tient à des causes multiples et mal définies? Et, en cette matière, ne peut-on passe demander si la concurrence est nécessaire et si elle répond aux vrais besoins du public?

Nous n’hésitons pas à dire qu’une telle concurrence ne saurait exister, et qu’au fond même, elle n’existe jamais. En réalité, la clientèle de tous ces établissemens est la même; ils se la partagent avec quelque préférence momentanée ; mais, entre ceux qui la méritent, le niveau ne tarde pas à se rétablir. Sans aucun doute, quelques intérêts particuliers doivent s’attacher à des maisons spéciales; un commerçant, pour établir solidement son crédit, reste fidèle à une maison de banque, plus il fait d’affaires avec cette maison et plus la surface de son propre crédit s’étend ; mais pour le public proprement dit, il n’en est pas de même, chacun a, selon les lieux, le temps et les nécessités différentes de tous les jours, besoin de recevoir de plusieurs côtés des sommes variables ou d’en transporter en des lieux multiples; de là utilité à correspondre non-seulement avec plusieurs sièges d’une même société, mais aussi avec des sociétés distinctes, et à se partager entre elles. La matière est si vaste, nous avons tant de progrès à faire à cet égard, que, dans l’état présent, nos banques de dépôt ont encore un champ bien large à exploiter, et que celles qui existent n’y suffiront point. Si nous comparons notre situation à celle de l’Angleterre, quelle différence entre le montant des dépôts, et quelle différence entre la proportion des ressources disponibles pour en opérer le remboursement ! Dans les statistiques financières publiées à la fin de l’année dernière sur le mouvement des banques en France et en Angleterre, on trouvait des renseignemens très instructifs à cet égard. Sans parler de la Banque royale d’Angleterre, ni des banques d’Ecosse, ni de celles d’Irlande, ni des banques coloniales, etc., il existait à cette date, en Angleterre et dans le pays de Galles, cent dix-sept banques de dépôt dont le capital versé était de 1 milliard 175 millions, avec des réserves de 500 millions ; et dans quatre-vingt-quatorze d’entre elles, les dépôts et comptes courans dépassaient 6 milliards, soit cinq fois plus que le chiffre fourni par l’ensemble de toutes nos banques de dépôt, y compris la Banque de France, laquelle ne donne aucun intérêt aux déposans.

Nous avons donc un grand terrain à parcourir avant d’arriver au même résultat, et ce n’est pas la concurrence entre les établissemens de crédit qui nous en éloigne. Non-seulement, en effet, chacun d’eux a pour se développer un large espace, mais les gens avisés trouvent bon de s’adresser à plusieurs et, selon leurs besoins particuliers, partagent leurs faveurs, c’est-à-dire leur argent et leurs titres. Il serait désirable que cette habitude se propageât, que les banques d’abord, et leurs cliens ensuite, en comprissent l’utilité : chacun y trouverait son compte, et le bien général en serait la conséquence. Ce n’est pas, en effet, à la prospérité des sociétés financières ou des sociétés de crédit qu’il faut songer principalement, mais au développement de la richesse mobilière lui-même, cette victoire de la démocratie moderne, cette forme de propriété si merveilleusement appropriée à notre état social. Tout ce qui la favorise mérite des encouragemens, tout ce qui peut lui nuire doit être blâmé. L’extension et la solidité des sociétés de crédit exercent à cet égard une influence considérable, et les revers qui en ont frappé quelques-unes dans ces derniers mois semblent déjà avoir un peu ébranlé la faveur dont la propriété mobilière jouissait auprès de nos populations. Il convient donc de porter remède au mal le plus promptement possible.


V.

D’où vient en définitive ce brusque arrêt de notre prospérité financière, et cette crise des affaires qui contraste avec l’activité fébrile qui les multipliait, il y a quelques années, au-delà de toute prudence? N’y a-t-il pas là l’indice d’un de ces changemens dans les mœurs financières de notre pays que nous nous sommes toujours attaché à signaler? A un moment donné, les progrès de la richesse mobilière et la substitution de la propriété collective à la propriété individuelle nous ont paru devoir être mis en pleine lumière. Aujourd’hui il nous faut jeter un cri d’alarme parce que la forme adoptée pour la constitution de la propriété collective, — c’est-à-dire la société anonyme par actions, — a paru perdre de sa popularité et que la défaveur de la forme pourrait s’étendre au fond lui-même. Comme les erreurs particulières commises dans la gestion de ces sociétés n’ont pas seules précipité tout d’abord les esprits vers une spéculation désordonnée et amené ensuite la réaction actuelle, il importait de rechercher et de signaler les causes plus générales de ce double mouvement, pour faire remonter la responsabilité à qui de droit, et indiquer les motifs d’espérances ou de craintes qu’il nous est permis d’avoir sur la guérison ou la prolongation du mal.

Assurément, si le rôle du gouvernement doit se borner à assister passivement au mouvement des esprits et des affaires et qu’il n’ait ni direction à donner, ni conseil à faire prévaloir, on ne saurait lui imputer la crise actuelle. Nous avons cru jusqu’ici, et bien des exemples nous avaient confirmé dans cette pensée, que ce rôle effacé et muet ne convenait point aux hommes qui conduisent nos destinées; nous avons connu d’autres ambitions, nous avons plus d’une fois rappelé le souvenir du temps où de grands serviteurs de l’état rédigeaient, en fait de travaux publics par exemple, non des programmes hâtifs et mal définis, tracés au hasard et abandonnés aux caprices électoraux, mais, après avoir arrêté un plan général, en déterminaient l’exécution point par point et, après avoir devancé l’esprit public, le dirigeaient minutieusement dans la voie qu’il avait à suivre. Le système du gouvernement permettait aux hommes les plus compétens de se maintenir dans leur poste, d’y créer des traditions, d’y suivre longtemps une conduite dont les hasards de la politique ne venaient pas brusquement modifier la ligne et interrompre le cours. Nous n’en sommes plus là aujourd’hui.

Mais, à défaut d’impulsion à donner et de rôle actif à poursuivre, encore faudrait-il que, par des réticences calculées ou par des assertions inexactes, le gouvernement lui-même ne vînt pas aggraver le mal en trompant le public sur la situation financière qui nous est faite. On a suffisamment parlé des déficits du budget général ; mais le déficit est partout, s’étend à tout, aux départemens, aux communes, et l’on ne peut s’empêcher de redire que, loin de mettre un frein aux dépenses, on s’engage dans une voie qui tend à les multiplier. Il n’y a certes rien à répondre aux exigences du nombre, notre souverain, lorsqu’il demande des satisfactions pour tous ses besoins moraux et matériels, et cela, non pas dans un long délai et à une date reculée, mais dans les limites de la vie quotidienne, et pour ainsi dire, dans l’année qui s’écoule. L’eau salubre qui nous manque, les déjections par lesquelles elle est empoisonnée, la lumière qu’il nous faut, la circulation universelle à établir, les infirmités humaines à soulager partout, les hôpitaux à assainir ou à fonder, non moins que les mairies ou les écoles à bâtir, voilà bien des points principaux de l’œuvre actuelle que la démocratie veut voir s’accomplir dans le plus bref délai possible, et il n’y a aucun motif à lui alléguer pour en différer l’exécution. Depuis qu’on a exclu de partout l’action des individus et mis tant d’obstacles au service de la charité privée en même temps qu’à l’enseignement religieux, c’est sur la communauté entière que le poids tout entier retombe, et Dieu sait qu’il est lourd ! Ce qui se passe à Paris doit en donner une idée ; il ne s’agit rien moins, en effet, que d’y doubler l’approvisionnement des eaux, d’en écarter tous les élémens impurs, d’y établir un chemin de fer métropolitain, de reculer les limites des fortifications, de subventionner la construction de nouveaux quartiers, d’établir partout des écoles communales et enfin de créer de nouveaux hôpitaux dont l’assistance à l’enfance réclame le premier. Sur tous les points du territoire les mêmes besoins existent, les mêmes exigences se produisent, et l’électeur déclare ne vouloir point attendre. Une seule réponse reste à lui faire, c’est que l’argent manque, et que là où il n’y en a pas, le peuple perd ses droits. Comment lui persuader cependant cette absence de ressources? On lui avait fait tant de promesses on l’avait leurré de tant d’espérances! il avait cru sur les affirmations les plus positives à des recettes toujours en augmentation et il s’était lancé dans une production à outrance, comme dans une consommation sans cesse accrue.

Le réveil a été dur, nous l’avons vu, en ce qui concerne les affaires privées, les sociétés de banque, les transactions sur les valeurs mobilières, etc. Mais on revient déjà au calme, quoiqu’on s’abstienne encore parce qu’on se méfie toujours ; s’il se produisait dans les affaires publiques une véritable accalmie, les choses reprendraient leur cours normal. Souhaitons qu’elles ne le reprennent que lentement et sagement.

En attendant que va-t-il advenir des affaires publiques? et, ce qui est le point essentiel, à quelles recettes pourra-t-on recourir pour couvrir ces dépenses exigées par le suffrage universel et qui ne peuvent s’arrêter? Les palliatifs dont on persiste à se contenter suffiront-ils, c’est-à-dire les emprunts temporaires sous tant de formes : emprunts à la Caisse des consignations, à la dette flottante ou à la Banque de France, émission de bons du trésor, etc. ? Les traités même avec les grandes compagnies permettront-ils au gouvernement de reculer longtemps l’émission d’un grand emprunt? Aujourd’hui impraticable à moins de provoquer un effondrement général, pourra-t-on le tenter dans un délai suffisant? et encore, comment en couvrir les annuités? Sera-t-on forcé de recourir à l’impôt ? Sans aucun doute, car l’impôt est le corollaire de tout emprunt; mais à quel impôt s’adresser? A l’impôt direct? On avait promis de dégrever l’impôt foncier, puis on a singulièrement faussé cette promesse, car sous forme de centimes additionnels on double les impôts directs, dont le foncier est le principal dans plus de quatre mille de nos communes, et on y ajoute un tiers ou un quart dans près de dix mille autres. S’adressera-t-on aux impôts indirects? Mais la vie à bon marché est l’idéal auquel chacun aspire, et le dégrèvement des droits avec l’abolition des octrois en constituerait le principal élément : aussi est-ce déjà une question soulevée et dont le suffrage universel s’occupera. Verrons-nous revenir les propositions d’impôt sur le revenu, d’impôt progressif? Hélas! ce n’est pas dans ces systèmes tant de fois discutés et toujours réfutés que gît le remède.

Le remède se trouverait dans une meilleure conduite gouvernementale, et les ressources de notre pays sont telles que la confiance renaîtrait bien vite et rendrait toute tâche bien facile. Il suffit que nos ministres parlent plus franc et agissent mieux. Au lieu de semer partout la discorde, de scinder la France en deux camps irréconciliables, qu’on fixe les dépenses urgentes d’une manière définitive et qu’on suspende les moins nécessaires, qu’on précise le moment et le rang de l’exécution des grands travaux; qu’on satisfasse tous les sentimens et toutes les aspirations à la liberté politique et religieuse; qu’on inaugure le véritable règne de la paix sociale, et le grand but de charité et de dévoûment qu’il s’agit d’atteindre ne trouvera plus que des concours empressés et tout-puissans. Cette politique peut être suivie : il suffit d’un bon mouvement et d’un homme qui s’en déclare le défenseur autorisé. En l’attendant, que chacun en fasse ressortir l’urgence et que tous les esprits conservateurs et libéraux, à quelque parti qu’ils appartiennent, s’unissent dans ce dessein.


A. BAILLEUX DE MARISY.