Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Suite de la quatrième époque/Chapitre XXIX

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 476-485).


CHAPITRE XXIX.
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Seconde invasion. — Ennuyeuse insistance du général littérateur. — Paix telle quelle, qui adoucit un peu mes misères. — Six comédies conçues à la fois.


Uniquement occupé du soin d’assembler et de revoir mes quatre traductions du grec, je traînais le temps, sans autre souci que de poursuivre avec ardeur des études commencées trop tard. Le mois d’octobre arriva, et le 15, voici qu’au moment où on s’y attendait le moins, pendant la trêve conclue avec l’empereur, les Français se jettent de nouveau sur la Toscane qu’ils savaient occupée au nom du grand-duc, avec lequel ils n’étaient point en guerre. Je n’eus pas le temps, comme la première fois, de me retirer à la campagne, et il me fallut les voir et les entendre, jamais ailleurs toutefois que dans la rue, voilà qui va sans dire. Du reste, le plus grand ennui et le plus oppressif, la corvée de loger le soldat, la commune de Florence eut l’heureuse idée de m’en exempter en qualité d’étranger, et comme ayant une maison étroite et trop petite. Délivré de cette crainte, pour moi la plus cruelle et celle qui me donnait le plus de souci, je me résignai pour le surplus à ce qui pouvait arriver. Je m’enfermai, pour ainsi dire, dans ma maison, et à l’exception de deux heures de promenade, que je faisais chaque matin pour ma santé, et dans les lieux les plus écartés, je ne me laissais voir à personne, et m’absorbais dans le travail le plus obstiné.

Mais si je fuyais les Français, les Français ne voulaient pas me fuir, et pour mon malheur, celui de leurs généraux qui commandait à Florence, tranchant du littérateur, voulut faire connaissance avec moi, et très-honnêtement il se présenta deux fois à ma porte, toujours sans me trouver, car je m’étais arrangé de manière à ce que jamais on ne me trouvât. Je ne voulus pas même lui rendre politesse pour politesse, et lui renvoyer ma carte. Quelques jours après il me fit demander de vive voix, par un message, à quelle heure je pouvais être chez moi. Quand je vis qu’il s’obstinait, ne voulant pas confier à un domestique de place une réponse verbale qui aurait pu être changée ou altérée, j’écrivis sur une petite feuille de papier : « Victor Alfieri, pour éviter tout malentendu dans la réponse qu’il fait rendre à M. le général, la remet par écrit à son domestique. Si M. le général, en sa qualité de commandant de Florence, lui fait signifier l’ordre de l’attendre chez lui, Alfieri, qui ne résiste pas à la force qui commande, quelle qu’elle soit, se constituera immédiatement en tel état que de raison ; mais si M. le général ne veut que satisfaire une curiosité personnelle, Victor Alfieri, naturellement très-sauvage,ne désire plus faire connaissance avec personne, et le prie, en conséquence, de l’en dispenser. » Le général me répondit directement deux mots pour me dire que mes ouvrages lui avaient insspire le désir de me connaître ; mais que désormais, averti de mon humeur sauvage, il ne me chercherait plus. Il tint parole ; et voilà comment j’échappai à un ennui pour moi plus pénible et plus triste que tout autre supplice que l’on eût voulu me faire subir.

Cependant le Piémont, autrefois ma patrie, déjà francisé à sa manière et voulant singer ses maîtres en tout, changea son académie des sciences, ci-devant royale, en un institut national, sur le modèle de celui de Paris, où se trouvaient réunis les belles-lettres et les beaux-arts. Il plut à ces messieurs (je ne saurais les nommer, car mon ami Caluso s’était démis de sa place de secrétaire de l’académie), il leur plut, dis-je, de m’élire membre de cet institut et de me l’apprendre directement par une lettre. Prévenu d’avance par l’abbé, je leur renvoyai la lettre sans l’ouvrir, et je chargeai mon ami de leur dire de vive voix, que je n’acceptais point ce titre d’associé, que je ne voulais être d’aucune association, et moins que de toute autre, d’une académie qui récemment avait exclu avec tant d’insolence et d’acharnement trois personnages aussi respectables que le cardinal Gerdil, e comte Balbo, le chevalier Morozzo (comme on peut le voir dans les lettres que je cite en note) sans en apporter un autre motif, sinon qu’ils étaient trop royalistes.

Je n’ai jamais été, je ne suis pas royaliste ; mais ce n’est pas une raison pour que j’aille me mêler à cette clique. Ma république n’est pas la leur ; je fais et ferai toujours profession d’être en tout ce qu’ils ne sont pas. Furieux de l’affront que je recevais, je manquai à ma parole pour rimer quatorze vers sur ce sujet, et je les envoyai à mon ami ; mais je n’en gardai point copie, et ni ceux-ci, ni d’autres que l’indignation ou toute autre passion arracha de ma plume, ne figureront plus désormais parmi mes poésies déjà trop nombreuses. Je n’avais pas eu la même force, au mois de septembre de l’année précédente, pour résister à une nouvelle impulsion, ou, pour mieux dire, à une impulsion renouvelée de ma nature, impulsion toute-puissante cette fois, qui m’agita pendant plusieurs jours, et à laquelle il fallut bien me rendre, ne pouvant la surmonter. Je conçus et jetai sur le papier le plan de six comédies à la fois. J’avais toujours eu le dessein de m’essayer dans ce dernier genre ; j’avais même résolu de faire douze pièces ; mais les contre-temps, les tourmens d’esprit, et plus que tout le reste, l’étude desséchante et assidue d’une langue aussi immensément vaste que le grec, avaient, en me déroutant, épuisé mon cerveau ; et persuadé que désormais il me serait impossible de rien concevoir, je n’y pensais même plus. Mais je ne saurais dire comment il se fit que, dans le plus triste moment de la servitude, et quand les circonstances ne me laissaient guère l’espoir d’en sortir, et que d’ailleurs je n’avais plus ni le temps, ni les moyens de réaliser mes desseins, mon esprit se releva tout-à-coup et je sentis se rallumer en moi les étincelles créatrices. Mes quatre premières comédies, qui, à vrai dire, n’en forment qu’une divisée en quatre, parce qu’elles tendent au même but, mais par des voies différentes, naquirent ensemble dans l’une de mes promenades, et en rentrant j’en écrivis le canevas, selon mon habitude. Le lendemain, en y rêvant, je voulus voir si je saurais en faire dans un autre genre, quand je n’en ferais qu’une pour essayer, et j’en imaginai deux autres, la première d’un genre encore nouveau en Italie, mais qui n’avait rien de commun avec les quatre premières, et la sixième, une vraie comédie italienne, empruntée aux mœurs de l’Italie de nos jours : je ne voulais pas que l’on m’accusât de ne savoir point les décrire. Mais précisément parce que les mœurs changent, pour écrire des comédies qui restent, il faut s’attacher à corriger l’homme en se moquant de lui, mais pas plus l’homme d’Italie que celui de France ou de Perse, pas plus l’homme du quinzième siècle que celui du dix-neuvième ou de l’an 2000, si le poète ne veut que sa renommée et le sel de ses comédies ne passent avec les hommes et les mœurs qu’il aura tenté de peindre. Ainsi donc voilà six comédies où je crois avoir donné ou essayé de donner l’exemple de trois genres différens. Les quatre premières sont applicables à tous les temps, à tous les lieux, à toutes les mœurs ; la cinquième est fantastique, poétique, et se renferme dans des limites moins rigoureuses ; la sixième est dans le goût moderne de toutes les comédies que l’on fait aujourd’hui. De celles-ci, on pourrait en faire à la douzaine ; il ne faut pour cela que tremper son pinceau dans la boue que l’on a journellement sous les yeux. Mais rien n’est plus trivial ; il y a d’ailleurs, ce me semble, peu de plaisir à en retirer, et pas le moindre fruit. Notre siècle peu fertile en inventions a voulu faire sortir la tragédie de la comédie, en créant le drame bourgeois, que l’on pourrait appeler l’épopée des grenouilles ; moi qui ne sais me plier qu’à la vérité, il m’a paru plus vraisemblable de tirer la comédie de la tragédie. Je le trouve à la fois plus divertissant, plus utile et plus vrai. Il n’est pas rare de voir les grands et les puissans prêter au ridicule ; mais des banquiers, des avocats et autres personnages de la classe moyenne, qui nous forcent à les admirer, c’est ce que l’on ne voit point ; le cothurne ne va point aux pieds qui marchent dans la boue. Enfin j’ai tenté l’épreuve ; le temps et ma conscience, quand je reverrai ces essais, décideront si je dois les garder ou les jeter au feu.