Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Suite de la quatrième époque/Chapitre XXVIII

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 464-476).


CHAPITRE XXVIII.
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Mes occupations à la campagne. — Départ des Français. — Notre retour à Florence. — Lettres de C... — J’apprends avec douleur qu’il se prépare à Paris une édition de mes ouvrages de Kehl, qui n’avaient jamais été publiés.


Ainsi courbé sous le poids de l’oppression commune, sans néanmoins me confesser vaincu , je restai dans cette villa avec un petit nombre de domestiques, et la douce moitié de moi-même, infatigablement occupés l’un et l’autre de l’étude des lettres ; car assez forte sur l’allemand et sur l’anglais, également bien instruite dans l’italien et le français, elle connaît à merveille la littérature de ces quatre nations, et, de l’ancienne, les traductions qui en ont été faites dans ces quatre langues lui en ont appris tout ce qu’il faut savoir. Je pouvais donc m’entretenir de tout avec elle, et le cœur et l’esprit également satisfaits, jamais je ne me sentais plus heureux que quand il nous fallait vivre tête-à-tête, loin de tous les soucis de l’humanité. Ainsi vivions-nous dans cette villa, où nous ne recevions qu’un très-petit nombre de nos amis de Florence, et rarement encore, de peur d’éveiller les soupçons de cette tyrannie militaire et avocatesque, qui, de tous les mélanges politiques, est le plus monstrueux, le plus ridicule, le plus déplorable, le plus intolérable, et qui ne s’offre à moi que sous l’image d’un tigre guidé par un lapin.

À peine arrivé à la campagne, je repris mon travail, recopiant et corrigeant les deux Alceste, sans toucher pour cela aux heures réservées, le matin, pour l’étude, ce qui m’occupait si fortement que je n’avais plus guère le loisir de penser à nos chagrins et à nos dangers. Ces dangers étaient nombreux, et on ne pouvait se les dissimuler, ni se flatter de l’idée qu’ils étaient loin. Chaque jour me les montrait plus près ; néanmoins, avec cette épine dans le cœur, et condamné à craindre pour deux, j’assurais mon courage, et je travaillais. Chaque jour, ou plutôt chaque nuit, c’étaient des arrestations arbitraires, selon l’usage de ce gouvernement qui n’en était pas un. Ainsi avaient été arrêtés sous le titre d’otages une foule de jeunes gens des plus nobles familles. On venait les prendre de nuit, dans leur lit, à côté de leurs femmes, puis on les expédiait pour Livourne, où on les embarquait brutalement pour les îles Sainte-Marguerite. Bien qu’étranger je devais craindre un traitement pareil, ou plus cruel encore, car il était naturel que l’on m’eût signalé aux Français comme un contempteur et un ennemi de leur autorité. Chaque nuit on pouvait venir me chercher ; mais j’avais pris toutes mes mesures pour ne me laisser ni surprendre, ni maltraiter. Cependant on proclamait dans Florence cette même liberté qui régnait en France, et les plus lâches coquins triomphaient. Pour moi, je faisais des vers, je faisais du grec, et je rassurais mon amie. Cette situation déplorable dura depuis le 25 mai, que les Français entrèrent, jusqu’au 5 de juillet, où, battus et perdant la Lombardie entière, ils s’échappèrent, pour ainsi dire, de Florence, un matin, à la pointe du jour, après avoir pris, cela va sans dire, tout ce qu’ils pouvaient emporter. Mon amie et moi, nous n’avions pas mis le pied à Florence tant que l’invasion avait duré, ni souillé nos regards de la vue d’un seul Français. Mais les mots ne sauraient peindre la joie de Florence, le matin où les Français la quittèrent, et les jours suivans où l’on ouvrit ses portes à deux cents hussards Autrichiens.

Accoutumés au séjour de la campagne, nous résolûmes d’y passer un m’ois encore, avant de revenir à Florence, et d’y rapporter nos meubles et nos livres. De retour à la ville, ce changement ne dérangea rien à l’ordre systématique de mes études : je les continuai, au contraire, avec plus de ferveur et d’espérance. Pendant tout le reste de cette année 1799, les Français s’étaient laissé battre sur tous les points. L’Italie se sentait renaître à l’espoir de la liberté, et, pour ma part, je retrouvais l’espérance de pouvoir mener à fin toutes mes oeuvres, dont j’avais déjà terminé plus de la moitié. Cette année, après la bataille de Novi, je reçus une lettre du marquis de C***, mon neveu, c’est-à-dire le mari d’une fille de ma sœur : il ne m’était pas connu personnellement, mais seulement de réputation. C’était un excellent officier, et il s’était distingué dans les guerres des cinq dernières années au service du roi de Sardaigne, son souverain naturel, car il était lui-même d’Alexandrie. À l’époque où il m’écrivait, ayant été fait prisonnier à la suite d’une blessure grave, il venait de passer au service de la France, après l’expulsion du roi de Sardaigne, arrivée en janvier 1799. Je rapporte ici dans les notes sa lettre et ma réponse. Quand je réfléchis un peu sur l’erreur de cet homme, d’ailleurs bien né, et que je me demande à moi-même ce que j’aurais été si, pauvre, dérangé, vicieux, j’eusse vécu dans les mêmes circonstances, disons toute la vérité, ce que j’aurais été, je n’ose l’assurer, mais l’orgueil peut-être m’eût sauvé. Et ici je raconterai incidemment une chose que j’avais oubliée. Avant l’invasion des Français, j’avais vu à Florence le roi de Sardaigne, et j’étais allé le saluer ; je le devais à double titre, car il avait été mon roi, et il était alors très-malheureux. Il me reçut très-bien. La vue de ce prince me toucha profondément, et j’éprouvai ce jour-là ce que jamais je n’avais senti, je ne sais quel désir de lui offrir mes services, le voyant si délaissé et entouré de si pauvres têtes. Et je me serais offert, si j’avais cru pouvoir lui être utile ; mais que pouvaient mes faibles talens dans des affaires de cette nature ? En tout cas, il était trop tard. Il passa en Sardaigne ; puis les affaires ayant un peu changé de face, il quitta la Sardaigne et revint à Florence, où il resta plusieurs mois au Puits impérial, pendant que les Autrichiens occupaient la Toscane au nom du grand-duc. Mais alors, mal conseillé, comme toujours, il ne fit rien de ce qu’il devait et pouvait faire dans son intérêt, et pour celui du Piémont. Les choses se brouillèrent de nouveau, et cette fois, il se vit entièrement submergé. J’allai encore lui présenter mes hommages à son retour de Sardaigne, et l’ayant trouvé plus confiant dans l’avenir, j’éprouvai beaucoup moins de regret à ne pouvoir lui être utile en rien.

Ces victoires des défenseurs de l’ordre et de la propriété m’avaient à peine remis un peu de baume dans le sang, qu’il me fallut supporter une contrariété extrêmement vive, mais à laquelle je devais m’attendre. Il me tomba dans les mains un catalogue de Molini, libraire italien établi à Paris, où cet homme disait qu’il avait entrepris une édition de toutes mes œuvres philosophiques (c’est le mot du catalogue), tant en prose qu’en vers. Il en donnait la liste et tous mes ouvrages imprimés à Kehl, comme je l’ai dit, et que je n’avais jamais publiés, s’y trouvaient in extenso. Ce fut un coup de foudre, et j’en restai accablé pendant plusieurs jours, non que je me fusse flatté de l’espoir que les caisses qui contenaient toute l’édition de ces quatre ouvrages, les Poésies Diverses, l’Étrurie, la Tyrannie, et le Prince, pourraient échapper à ceux qui avaient fait main basse sur mes livres et sur tout ce que j’avais laissé à Paris ; mais il s’était passé tant d’années qu’il pouvait bien s’en passer d’autres. En 1793, à Florence, quand j’avais vu mes livres perdus sans retour, j’avais fait insérer dans toutes les gazettes d’Italie un avis où je disais que mes livres ayant été pris, confisqués et vendus ainsi que mes papiers, je déclarais dès-lors ne reconnaître comme miens que les ouvrages déjà publiés par moi et en mon nom ; les autres, je ne pouvais les avouer, les regardant comme altérés ou supposés, ou tout au moins surpris. Lors donc qu’en 1799 je tombai sur ce prospectus de Molini, qui annonçait pour l’année suivante la réimpression des ouvrages dont je viens de parler, le meilleur moyen de me laver aux yeux des gens de bien, c’eût été de faire une réponse à ce prospectus, où j’aurais confessé que ces livres m’appartenaient, raconté en détail comment ils m’avaient été dérobés, et publié, comme dernière apologie de mes sentimens et de ma façon de penser, le Misogallo, qui certes était plus que suffisant pour me justifier. Mais alors je n’étais, pas libre et je ne le suis pas encore, car j’habite l’Italie, car j’aime et je crains pour autrui plus que pour moi ; je ne fis donc pas ce que j’aurais dû faire en d’autres circonstances, afin de me dégager une fois pour toutes de la tourbe infâme des esclaves du moment, qui, ne pouvant se blanchir eux-mêmes, se complaisent à noircir les autres, en feignant de les croire leurs pareils et de les enrôler. J’ai parlé de liberté, c’en est assez pour qu’ils veuillent m’associer à eux ; mais je compte sur le Misogallo pour achever de rompre cette impure alliance, même aux yeux des méchans et des sots, les seuls qui puissent me confondre avec ces gens-là. Malheureusement ces deux catégories forment les deux tiers et demi du monde. Ne pouvant donc faire ce que j’aurais dû, ce que j’aurais su, je me bornai à ce peu que je pouvais. Ce fut d’insérer une seconde fois dans toutes les gazettes d’Italie mon avis de 1793 ; seulement j’y ajoutai un post-scriptum où il était dit que, sur la nouvelle qu’il se publiait à Paris, sous mon nom, des ouvrages en prose et en vers, je renouvelais la protestation que j’avais faite six années auparavant.

Pour ce qui est ensuite des six ballots que j’avais laissés à Paris, et qui renfermaient plus de cinq cents exemplaires de chacun des quatre ouvrages ci-dessus indiqués, c’est-à-dire mes Poésie Diverses, l’Étrurie, la Tyrannie et le Prince, je ne saurais conjecturer ce qu’ils sont devenus. Si on les eût trouvés et ouverts, les ouvrages qu’ils contenaient auraient été mis en circulation, on les aurait vendus, au lieu de les réimprimer. L’édition, le papier, les caractères en étaient superbes, et le texte très-pur. S’ils n’ont paru nulle part, c’est qu’ils demeurent entassés dans un de ces sépulcres de livres où tant de marchandises, perdues sans voir le jour, restent à pourrir dans Paris, et n’auront point été ouverts, parce que j’avais fait écrire sur les ballots : Tragédies italiennes. Quoiqu’il en soit, il en est résulté pour moi le double malheur de perdre mon argent et mes peines avec cette édition qui était mon bien, et de m’exposer, je ne dirai pas à l’infamie, mais au reproche de faire chorus avec des bandits, en laissant publier mes ouvrages par des presses étrangères.