Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Quatrième époque - Virilité/Chapitre XIV

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 366-374).


CHAPITRE XIV
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Voyage en Alsace. — Je revois mon amie. — Je fais le plan de trois nouvelles tragédies. — Mort inattendue de mon cher Gori à Sienne.


Peu de jours après moi, arrivèrent à Sienne mes quatorze chevaux ; j’y avais laissé le quinzième sous la garde de mon ami : c’était mon beau fauve, mon Fido[1], le même qui dans Rome avait plusieurs fois reçu le doux fardeau de ma bien-aimée, et c’était assez pour me le rendre plus cher à lui seul que toute ma nouvelle troupe. Toutes ces bêtes me retenaient en même temps dans la distraction et l’oisiveté. Les peines de cœur venant à s’y joindre, j’essayai vainement de reprendre mes occupations littéraires. Je laissai passer une bonne partie de juin et tout le mois de juillet où je ne bougeai pas de Sienne, sans faire autre chose que quelques vers. J’achevai cependant plusieurs stances que manquaient encore au troisième chant de mon petit poème, et je commençai même le quatrième et dernier. L’idée de cet ouvrage, quoique souvent interrompu, repris à de longs intervalles et toujours par fragmens, et sans que j’eusse aucun plan écrit, était restée néanmoins très-fortement empreinte dans mon cerveau. Ce à quoi je voulais surtout prendre garde, c’était à ne le pas faire trop long, ce qui m’eût été bien facile, si je me fusse laissé entraîner aux épisodes et aux ornemens. Mais pour en faire une œuvre originale et assaisonnée d’une agréable teneur, la première condition , c’était d’être court. Voilà pourquoi dans ma pensée il ne devait d’abord avoir que trois chants ; mais la revue des conseillers m’en déroba presque tout un, et il fallut en faire quatre. Je ne suis pas trop sûr cependant, dans mon âme et conscience, que toutes ces interruptions n’aient bien eu leur influence sur l’ensemble du poème et qu’il n’ait l’air un peu décousu.

Pendant que j’essayais de poursuivre ce quatrième chant, je ne cessais de recevoir et d’écrire de longues lettres ; ces lettres peu à peu me remplirent d’espérance et m’enflammèrent de plus en plus du désir de revoir bientôt mon amie. Cette possibilité devint si vraisemblable, qu’un beau jour ne pouvant plus y tenir, je ne confiai qu’à mon ami où je voulais me rendre, et feignant une excursion à Venise, je me dirigeai du côté de l’Allemagne. C’était le 4 août, un jour, hélas ! dont le souvenir me sera toujours amer. Car tandis que content et ivre de joie j’allai chercher la moitié de moi-même, je ne savais pas qu’en embrassant ce rare et cher ami, quand je croyais ne me séparer de lui que pour six semaines, je le quittais pour l’éternité. Je ne puis en parler, je ne puis y songer sans fondre en larmes, aujourd’hui encore après tant d’années. Mais je ne reviendrai pas sur ces larmes ; aussi bien je me suis efforcé ailleurs de leur donner un libre cours.

Me voici donc de nouveau sur les grands chemins. Je reprends ma charmante et poétique route de Pistoja à Modène, je passe comme une éclair à Mantoue, à Trente, à Inspruck, et de là par la Souabe j’arrive à Colmar, ville de la Haute-Alsace, sur la rive gauche du Rhin. Près de cette ville, je retrouvai enfin celle que je demandais à tous les échos, que je cherchais par tout, et dont la douce présence me manquait depuis plus de seize mois. Je fis tout ce trajet en douze jours, et j’avais beau courir, je croyais à peine changer de place. Pendant ce voyage la veine poétique se rouvrit en moi, plus abondante que jamais, et il n’y avait guère de jour où celle qui avait sur moi plus d’empire que moi-même ne me fît composer jusqu’à trois sonnets et plus encore. J’étais tout hors de moi à la pensée que sur toute cette route chacun de mes pas rencontrait une de ses traces. J’interrogeais tout le monde, et partout j’apprenais qu’elle y était passée environ deux mois auparavant. Souvent mon cœur tournait à la joie, et alors j’essayais aussi de la poésie badine. J’écrivis, chemin faisant, un chapitre à Gori, où je lui donnais les instructions nécessaires pour la garde de mes chevaux bien-aimés ; cette passion n’était chez moi que la troisième, je rougirais trop de dire la seconde, les muses, comme de raison, devant avoir le pas sur Pégase.

Ce chapitre un peu long, que j’ai placé dans la suite parmi mes poésies, est le premier et à peu près l’unique essai que j’aie tenté dans le genre de Berni, dont je crois sentir toutes les grâces et la délicatesse, quoique la nature ne me porte pas de préférence vers ce genre. Mais il ne suffit pas toujours d’en sentir les finesses pour les rendre ; j’ai fait de mon mieux. J’arrivai le 16 août chez mon amie, près de qui deux mois passèrent comme un éclair. Alors me retrouvant de nouveau tout entier de cœur, d’esprit et d’âme, il ne s’était pas encore écoulé quinze jours depuis que sa présence m’avait rendu à la vie, que moi, ce même Alfieri, qui depuis deux ans n’avais pas même eu l’idée d’écrire d’autres tragédies, qui au contraire, ayant déposé le cothurne aux pieds de Saül, avais fermement résolu de ne jamais le reprendre, je me trouvai alors, presque sans m’en douter, avoir conçu ensemble et par force trois tragédies nouvelles : Agis, Sophonisbe et Myrrha. Les deux premières m’étaient d’autres fois venues à la pensée, et je les avais toujours écartées ; mais cette fois elles s’étaient si profondément fixées dans mon imagination, qu’il fallut bien en jeter l’esquisse sur le papier, avec la conviction et l’espoir que j’en resterais là. Pour ce qui est de Myrrha, je n’y avais jamais pensé. Ce sujet m’avait paru tout aussi peu que la Bible ou tout autre fondé sur un amour incestueux de nature à être traduit sur la scène ; mais tombant par hasard, comme je lisais les Métamorphoses d’Ovide, sur ce discours éloquent et vraiment divin que Myrrha adresse à sa nourrice, je fondis en larmes, et aussitôt l’idée d’en faire une tragédie passa devant mes yeux comme un éclair. Il me sembla qu’il pouvait en résulter une tragédie très-touchante et très-originale, pour peu que l’auteur eût l’art d’arranger sa fable de manière à laisser le spectateur découvrir lui-même par degré les horribles tempêtes qui s’élèvent dans le cœur embrasé et tout ensemble innocent de la pauvre Myrrha, bien plus infortunée que coupable, sans qu’elle en dît la moitié, n’osant s’avouer à elle-même, loin de la confier à personne, une passion si criminelle. En un mot, dans ma tragédie, telle que je la conçus tout d’abord, Myrrha ferait les mêmes choses qu’elle décrit dans Ovide ; mais elle les ferait sans les dire. Je sentis dès le début quelle immense difficulté j’éprouverais à prolonger pendant cinq actes, sans le secours d’aucun épisode, ces fluctuations de l’âme de Myrrha, si délicates à rendre. Cette difficulté, qui ne fit alors que m’enflammer de plus en plus, et qui, lorsque ensuite je voulus développer, versifier et imprimer ma tragédie, a toujours été l’aiguillon qui m’excitait à vaincre l’obstacle, l’œuvre achevée, je la crains, cette difficulté, et la reconnais dans toute son étendue , laissant aux autres à juger si j’ai su la surmonter complètement ou en partie, ou si elle demeure tout entière.

Ces trois nouvelles productions tragiques allumèrent dans mon cœur l’amour de la gloire que je ne désirais plus désormais que pour la partager avec celle qui m’était plus chère que la gloire. Il y avait donc un mois environ que mes jours s’écoulaient heureux et pleins, sans qu’il s’y mêlât d’autre pensée amère que celle-ci, déjà si horrible : Un mois encore, un mois au plus, et il faudra nous séparer de nouveau. Mais, comme si la crainte de ce coup inévitable n’eût pas suffi à elle seule pour répandre une affreuse amertume sur les fugitives douceurs qu’il me restait à savourer, la fortune ennemie voulut y joindre sa dose cruelle pour me rendre plus chère encore cette éphémère consolation. Des lettres de Sienne m’annoncèrent dans l’espace de huit jours, et la mort du jeune frère de Gori, et une maladie grave de Gori lui-même. Celles qui suivirent m’apportèrent la nouvelle de sa mort, après une maladie qui n’avait duré que huit jours. Si je ne me fusse pas trouvé auprès de de mon amie en recevant ce coup si rapide et si inattendu, les effets de ma juste douleur auraient été bien plus terribles ; mais quand on a quelqu’un pour pleurer avec soi, les pleurs sont moins amers. Mon amie connaissait aussi, et elle aimait tendrement ce cher François Gori. L’année d’avant, après m’avoir, comme je l’ai dit, accompagné jusqu’à Gènes, de retour de Toscane, il s’était rendu à Rome presque uniquement pour faire connaissance avec elle, et pendant son séjour, qui dura plusieurs mois, il l’avait vue constamment, et l’avait accompagnée dans ses visites de chaque jour à tous les monumens des beaux-arts, qu’il aimait lui-même passionnément, et qu’il jugeait en appréciateur éclairé. Aussi, en le pleurant avec moi, ne le pleurait-elle pas seulement pour moi, mais encore pour elle-même, sachant bien ce qu’il valait par l’expérience qu’elle venait d’en faire. Ce malheur troubla plus que je ne saurais le dire le reste du temps déjà si court que nous passâmes ensemble ; et à mesure que le terme approchait, cette nouvelle séparation me paraissait bien plus amère et plus horrible. Quand fut venu ce jour redouté, il fallut obéir au sort, et je rentrai dans de tout autres ténèbres, séparé de ma bien-aimée, sans savoir, cette fois, pour combien de temps, et privé de mon ami avec la certitude cruelle que c’était pour toujours. À chaque pas de cette même route où s’étaient dissipées en venant ma douleur et mes noires pensées, je les retrouvai au retour plus poignantes. Vaincu par la douleur, je composai peu de vers et ne fis que pleurer jusqu’à Sienne, où j’arrivai dans les premiers jours de novembre. Quelques amis de mon ami, et qui m’aimaient à cause de lui comme moi-même je les aimais, accrurent démesurément mon désespoir, pendant ces premiers jours, en ne me servant que trop bien dans mon désir de savoir jusqu’aux moindres particularités de ce funeste accident. Tremblant , j’évitais de les entendre, et je ne cessais de les demander. Je n’allai plus demeurer, comme on peut bien le croire, dans cette maison de deuil que je n’ai plus jamais revue. À mon retour de Milan, l’année précédente, j’avais de grand cœur accepté de mon ami, et dans sa maison, un petit appartement solitaire et fort gai, et nous vivions comme deux frères.

Cependant, sans Gori, le séjour de Sienne me devint tout d’abord insupportable ; j’espérai qu’en changeant de lieux et d’objet j’allais affaiblir ma douleur sans rien perdre de sa mémoire. Dans le courant de novembre, je me transportai à Pise, décidé à y passer l’hiver, en attendant qu’un destin meilleur vînt me rendre à moi-même ; car privé de tout ce qui nourrit le cœur, je ne pouvais, en vérité, me regarder comme vivant.



  1. Nous nous serions reproché de traduire en français le nom donné par Alfieri à son cheval favori. C’est aussi le nom du chien de M de Lamartine, ce cher Fido qu’il a immortalisé dans Jocelyn. (Note du Traducteur.)