Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Quatrième époque - Virilité/Chapitre XII

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 349-357).



CHAPITRE XII.
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Troisième voyage en Angleterre, uniquement pour y acheter des chevaux.


Je quittai Sienne vers le milieu d’octobre, et je pris la route de Gènes par Pise et Lerici. Gori m’accompagna jusqu’à Gènes, où nous nous séparâmes au bout de deux ou trois jours. Il repartit pour la Toscane, et je m’embarquai pour Antibes. Je fis le trajet en très-peu de temps, un peu plus de dix-huit heures ; mais il ne fut pas sans danger, et je passai toute la nuit dans une espèce de crainte. La felouque était petite, et j’y avais embarqué ma voiture, qui lui faisait perdre l’équilibre ; le vent ni la mer n’étaient bons, et j’eus là d’assez mauvais momens. À peine débarqué, je repartis pour Aix, où je ne séjournai pas ; je ne m’arrêtai qu’à Avignon, où j’allai visiter avec transport la délicieuse solitude de Vaucluse. La Sorgue reçut mes larmes dans son sein, larmes où il n’entrait ni feinte ni imitation, mais qui coulaient bien de mon cœur. Ce jour-là, je fis quatre sonnets en allant à Vaucluse, et pendant que j’en revenais ; et ce fut un des jours les plus heureux et en même temps un des plus douloureux que j’aie passés en ce monde. En quittant Avignon, je voulus visiter la célèbre chartreuse de Grenoble, partout répandant mes larmes ; j’allai recueillant une foule de vers sur ma route, jusques à Paris, où j’arrivai pour la troisième fois. Cet immense cloaque ne manqua pas de produire sur moi son effet ordinaire : indignation et douleur. J’y demeurai environ un mois, qui me parut un siècle, quoique j’eusse apporté avec moi différentes lettres pour bon nombre de littérateurs en tout genre ; et au mois de décembre je me disposai à passer en Angleterre. En France, la plupart des gens de lettres savent très-peu de chose de notre littérature italienne, et c’est beaucoup s’ils comprennent Métastase. Or, comme de mon côté je ne pouvais ni ne voulais rien savoir de la leur, il n’y avait pas entre nous matière à longs discours. Tout au contraire, enrageant au fond du cœur de m’être de nouveau mis dans le cas d’entendre et de parler encore ce jargon nasal, ce qu’il y a au monde de moins toscan, je hâtai de tout mon pouvoir le moment de m’en éloigner. Pendant le peu de temps que je restai à Paris, le fanatisme et la vogue du jour étaient alors aux aérostats, et je vis deux des premières et des plus heureuses expériences que l’on en fit ; l’une avec un ballon plein d’air raréfié, l’autre avec de l’air inflammable. Chacun d’eux portait deux personnes. Grandiose et admirable spectacle ! sujet qui semble appartenir à la poésie plutôt qu’à l’histoire ! découverte enfin à qui, pour mériter d’être appelée sublime, il ne manque jusqu’ici que de pouvoir ou de paraître pouvoir s’appliquer un jour à quelque chose d’utile. 1784. Arrivé à Londres, il ne se passa pas huit jours que je ne me misse en devoir d’acheter des chevaux : d’abord un de course, puis deux de selle, puis un autre, puis six de trait. Et comme plusieurs poulains m’étaient morts successivement ou avaient mal réussi, et que j’en rachetais deux pour un qui mourait, à la fin de mars 1784, il se trouva qu’il m’en restait quatorze. Cette passion furieuse, qui couvait en moi sous la cendre depuis bientôt six ans, irritée par cette longue privation, privation complète ou partielle, s’était si violemment rallumée dans mon cœur et dans mon imagination, que me raidissant contre les obstacles, et voyant que de dix chevaux que j’avais achetés, j’en avais perdu cinq en si peu de temps, j’arrivai à quatorze, précisément comme j’avais poussé mes tragédies à quatorze, ne voulant d’abord en faire que douze. Les tragédies avaient épuisé mon esprit, les chevaux vidèrent ma bourse ; mais la distraction de tous ces chevaux me rendit, avec la santé, le courage de recommencer à faire des tragédies et d’autres ouvrages. Je n’eus pas si grand tort de dépenser tout cet argent, puisqu’il me servit aussi à racheter ma verve et mon élan, qui languissaient dès que j’étais à pied ; et j’eus d’autant mieux raison de le dépenser que je me trouvais l’avoir en espèces sonnantes. Les trois premières années qui suivirent la donation de mes biens, j’avais vécu en avare ; les trois dernières, j’avais fait une dépense convenable mais modérée. J’avais donc alors entre les mains une somme assez ronde que j’avais épargnée : c’était tout le produit de mes rentes viagères de France, auxquelles je n’avais point touché. Ces quatorze amis m’en prirent une grande partie qu’il fallut débourser pour les acheter et les transporter en Italie ; le reste s’en alla dans leur entretien, pendant les cinq années qui suivirent ; car, une fois sorti de leur île, aucun d’eux ne voulut plus mourir, et moi je m’attachai trop à eux pour vouloir en vendre un seul, après m’être si magnifiquement monté. Désolé dans le cœur de ne pouvoir me rapprocher de celle dont l’amour était pour moi la source de toute sage pensée, de toute noble action, je ne fréquentais, je ne recherchais plus personne : je restais avec mes chevaux, ou j’écrivais lettres sur lettres. C’est ainsi que je passai environ cinq mois à Londres, sans penser plus à mes tragédies que si jamais je n’en avais eu l’idée. Seulement, à part moi, me revenait souvent ce singulier rapport de nombre entre mes tragédies et mes bêtes. Je me disais en riant : « C’est un cheval que tu as gagné par tragédie ; » faisant allusion aux chevaux que nous administraient à coups de fouet nos modernes Orbilius, lorsque nous faisions au collège quelque mauvaise composition[1].

Je vécus ainsi des mois et des mois dans cette honteuse et lâche oisiveté ; chaque jour je négligeais de plus en plus la lecture de mes poètes favoris, et ma veine poétique allait toujours s’appauvrissant. Pendant tout le temps de mon séjour à Londres, je ne fis qu’un sonnet, et deux au moment de partir. Je me remis en route, au mois d’avril, avec cette nombreuse caravane, et j’arrivai à Calais, puis à Paris encore ; puis, en passant par Lyon et par Turin, je retournai à Sienne. Mais il est beaucoup plus court et plus facile de le raconter ici la plume à la main, qu’il ne le fut de l’exécuter avec tant d’animaux. J’éprouvais chaque jour, à chaque pas, des embarras et des mécomptes qui empoisonnaient trop amèrement le plaisir que j’aurais pu trouver à ma chevalerie. C’était celui-ci qui toussait, celui-là qui refusait de manger ; l’un boitait, l’autre avait les jambes enflées, cet autre perdait ses fers. C’était un océan de malheurs continuels dont j’étais le premier martyr. Et quand il fallut passer la mer pour les transporter de Douvres, me les voir, comme un vil troupeau, jeter au fond du bâtiment pour lui servir de lest, salis à ne plus même distinguer le bel or châtain de leur charmante robe ; et à Calais, avant de débarquer, lorsqu’on enleva les quelques planches qui leur formaient une espèce de toit, voir leur dos tenir lieu de banc à de grossiers matelots qui cheminaient sur eux comme si ce n’eût pas été des corps vivans, mais la simple continuation du plancher, les voir enfin tirés en l’air avec un câble, les quatre jambes pendantes, pour être ensuite descendus dans la mer, la marée ne permettant pas au bateau d’aborder avant la matinée suivante ! Si on ne les débarquait, le soir, de cette manière, ne fallait-il pas les laisser embarqués toute la nuit dans une position si incommode ? ce fut, en un mot, mille morts à subir. Mais je déployai tant de sollicitude et de prévoyance, d’activité à remédier au mal, et d’obstination à m’en occuper toujours par moi-même, qu’à travers toutes les vicissitudes, tous les dangers, tous les embarras, je les sauvai tous, et les amenai tous à bon port, et sans accidens graves.

Je dois confesser, pour être sincère, qu’outre ma passion pour mes chevaux, j’y mettais aussi une vanité non moins sotte qu’extravagante ; et lorsqu’à Paris, à Amiens, à Lyon, à Turin, ou ailleurs, mes chevaux obtenaient le suffrage des connaisseurs, je levais la tête et me rengorgeais, absolument comme si je les avait faits. Mais l’épisode le plus hardi et le plus épique de mon expédition, ce fut de passer les Alpes avec toute ma caravane , entre Lanslebourg et la Novalaise. J’eus beaucoup de peine à bien ordonner leur marche et à surveiller l’exécution de mes ordres pour qu’il n’arrivât aucun malheur, à des bêtes si énormes et si lourdes, sur la pente étroite et difficile de ces routes sillonnées de précipices. J’éprouvai tant de plaisir à régler cette marche, que le lecteur me permettra bien sans doute d’en trouver encore un peu à les lui décrire. Ceux qui ne le voudraient pas n’ont qu’à tourner la page. Pour ceux qui liront, ils jugeront si je m’y entendais mieux à ordonner la marche de quatorze bêtes entre ces autres Thermopyles, que les cinq actes d’une tragédie.

Mes chevaux, grâce à leur jeunesse, à mes soins paternels et à une fatigue modérée, étaient pleins de feu et de vivacité ; il n’en était que plus scabreux de les conduire sans accident par ces montées et ces descentes. Je pris donc à Lanslebourg autant d’hommes que j’avais de chevaux, chacun ayant le sien qu’il devait guider à pied, et en lui tenant la bride très-courte. Attachés à la queue l’un de l’autre , ils escaladaient la montagne avec leurs hommes ; mais, de trois en trois, j’avais interposé un de mes palefreniers qui, monté sur un mulet, surveillait les trois chevaux qui le précédaient et dont la garde lui était confiée : et ainsi de trois en trois. Au milieu de la marche se tenait un maréchal de Lanslebourg, avec des clous et un marteau, des fers et des bottes de rechange, pour venir au secours des pieds qui pourraient se déferrer, ce qu’il fallait craindre surtout parmi ces grosses pierres. Moi enfin, en qualité de chef de l’expédition, j’arrivais le dernier, monté sur Frontin, le plus petit et le plus léger de mes chevaux, et ayant à mes côtés deux adjudans de route, piétons très-agiles, que j’envoyais de la queue porter mes ordres à la tête et au centre. Nous arrivâmes ainsi le plus heureusement du monde au sommet du Mont-Cenis ; mais quand nous fûmes pour descendre en Italie, comme on sait que dans les descentes les chevaux ne manquent jamais de s’égayer, de hâter le pas, et même de cabrioler inconsidérément, j’abandonnai mon poste, et, mettant pied à terre, j’allai me placer en tête de la colonne, dont je réglai la marche pas à pas. Pour modérer encore le mouvement de la descente, j’avais mis à la tête mes chevaux les plus forts et les plus pesans. Pendant le trajet, mes adjudans couraient sans cesse de la tête à la queue pour les tenir tous ensemble, et sans autre intervalle que la distance voulue. Malgré tous mes soins, plusieurs se déferrèrent de trois pieds ; mais mes dispositions étaient si bien prises, qu’aussitôt le maréchal put y porter remède, et ils arrivèrent tous sains et sauf à la Novalaise, les pieds en fort bon état, et sans qu’aucun fût devenu boiteux. Ces balivernes pourront servir de règle à ceux qui voudraient passer ou ces mêmes Alpes, ou d’autres montagne avec un grand nombre de chevaux. Pour moi, qui avais si heureusement dirigé cette expédition, je ne m’estimais guère moins qu’Annibal pour avoir fait passer un peu plus au midi ses éléphans et ses esclaves. Mais s’il lui en coûta beaucoup de vinaigre, j’y dépensai, moi, beaucoup de vin ; car guides et maréchaux, palefreniers et adjudans, tous en prirent à leur gré.

La tête ainsi remplie de ces misères où mes chevaux jouaient le grand rôle, mais vide en retour de toute pensée utile et louable, j’arrivai à Turin vers la fin de mai, et m’y arrêtai environ trois semaines, après une absence de plus de sept ans. Pour mes chevaux, dont je commençai par fois à m’ennuyer, vu le temps que cela durait, après sept ou huit jours de repos, je les expédiai, devant moi, sur la route de Toscane, où je me proposai de les rejoindre. Je voulais, en attendant, respirer un peu de tant de tracas, de fatigues et de puérilités, qui allaient peu il faut en convenir, à un poète, tragique, âgé de trente-cinq ans bien sonnés. Avec tout cela, cette distraction, ce mouvement, cette interruption complète de toutes mes études avaient été pour ma santé d’une merveilleuse ressource. J’avais retrouvé toute ma force, et me sentais rajeuni de corps, comme aussi peut-être trop rajeuni de sens et de savoir, car mes chevaux m’avaient ramené au galop à l’époque où j’étais un âne. Et la rouille s’était de nouveau si bien emparée de mon esprit, que je me croyais retombé pour toujours dans l’impuissance d’inventer et d’écrire.



  1. En Italie, dit le traducteur qui nous a précédé, et qui étant Italien connaissait bien, sans doute, les usages de son pays, quand un écolier fait une sottise, le maître ordonne à un de ses camarades de le prendre sur son dos en lui tenant fortement les mains. Dans cette posture, il reçoit des coups de fouet. Cela s’appelle : Donner un cheval. (Note du Trad.)