Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Quatrième époque - Virilité/Chapitre XI

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 342-348).


CHAPITRE XI.
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J’imprime encore six autres tragédies. — Diverses critiques adressées aux quatre premières. — Réponse à la lettre de Calsabigi.


Dans les premiers jours du mois d’août, je partis de Milan et je retournai en Toscane. J’y allai par cette nouvelle route, si pittoresque et si belle, qui passe à Modène et aboutit à Pistoja. Chemin faisant, j’essayai pour la première fois d’épancher en quelques épigrammes le fiel poétique justement amassé dans mon cœur. J’étais intimement persuadé que si notre langue était pauvre d’épigrammes satiriques, mordantes, bien affilées, la faute certes n’en était pas à elle, car elle a bec et ongles, du trait, de la précision et de l’énergie, autant et plus qu’en ait jamais eu aucune langue. Les pédans de Florence, vers qui je descendais à grands pas, en me rapprochant de Pistoja, me fournissaient une riche matière pour m’exercer un peu dans cet art nouveau pour moi. Je m’arrêtai quelques jours à Florence, et j’en visitai plusieurs, prenant la peau de l’agneau pour apprendre à me divertir à leurs dépens. Leurs lumières m’enrichissant peu, je fis du moins une ample moisson de leurs ridicules. Ces modestes docteurs me laissèrent ou plutôt me firent clairement entendre que si, avant d’imprimer, je leur avais donné mon manuscrit à corriger, j’aurais pu bien écrire. Ils me dirent encore mille impertinences du même genre. Je leur demandai patiemment en quoi j’avais manqué à la pureté et à l’analogie des mots, à la sainteté de la grammaire, où étaient enfin dans mes vers les solécismes, les barbarismes, les fautes de mesure. Mais comme ils savaient médiocrement leur métier, ils ne purent me citer dans mon livre aucune tache de ce genre en m’en désignant les endroits. Il y avait pourtant bien quelques petites infractions à la grammaire ; mais ils étaient incapables de les y trouver. Ils se contentèrent donc de m’apporter quelques mots qui, disaient-ils, étaient passés de mode, quelques tours inaccoutumés, ou trop concis, ou obscurs, ou durs à l’oreille. Enrichi de si rares connaissances, imbu de si profondes doctrines, éclairé dans l’art tragique des lumières de ces savans maîtres, je m’en retournai à Sienne. Là je me déterminai, autant pour m’imposer une occupation forcée que pour me distraire de mes pensées douloureuses, de faire continuer sous mes yeux l’impression de mes tragédies. Lorsque je rapportai à mon ami les connaissances et les lumières que j’étais allé demander aux divins oracles de l’Italie, et particulièrement à ceux de Pise et de Florence, nous nous donnâmes un moment la comédie à leurs frais, avant de leur apprêter de quoi rire encore aux dépens de mes tragédies nouvelles. Je me mis à cette impression avec chaleur, mais avec trop de hâte ; car à la fin de septembre, c’est-à-dire en moins de deux mois, je fis paraître mes six tragédies en deux volumes, qui, avec le précédent, où il y en a quatre, forment l’ensemble de cette première édition. Il me fallut alors apprendre, par une dure expérience, ce que je ne savais pas encore. Quelques mois auparavant, j’avais fait connaissance avec les journaux et les journalistes. Cette fois ce dut être avec les censeurs de manuscrits, avec les réviseurs d’impression, les compositeurs, les pressiers et les proies. Ces trois derniers, du moins, on peut en les payant les rendre très-dociles ; mais les réviseurs et les censeurs, tant spirituels que temporels, ne faut-il pas les visiter, les solliciter , les flatter, les supporter ? et certes ce n’est pas chose légère. La première fois, mon ami Gori s’était chargé à Sienne de faire pour moi ces fastidieuses démarches, et il était bien capable de les recommencer pour ces deux autres volumes. Mais, ayant désiré voir, une fois du moins, un peu de tout dans ce monde, je voulus profiter de l’occasion pour voir le sourcil d’un censeur et la gravité pétulante d’un réviseur ; et certes il y aurait eu une ample matière à rire, pour un cœur moins triste que n’était le mien.

Ce fut aussi alors pour la première fois que je m’occupai moi-même de la correction des épreuves ; mais j’avais l’esprit trop accablé et trop peu capable d’application pour corriger comme je l’aurais du, comme je l’aurais pu, comme je le fis plusieurs années après, en réimprimant à Paris, le style de ces tragédies. Et cependant rien ne s’y prête mieux que les épreuves de l’imprimeur, où, sur des fragmens isolés et séparés du corps de l’œuvre, l’œil aperçoit plus vite les choses qui ne sont pas assez bien dites, les obscurités, les vers mal tournés, en un mot toutes ces petites négligences qui, en se renouvelant et se multipliant, finissent par faire tache. En somme, et de l’avis même des malveillans, ces six nouvelles tragédies furent jugées beaucoup plus pures que les quatre premières. Je fis très-bien alors de ne pas joindre les quatre qui restaient aux dix que je venais d’imprimer, entre autres la Conjuration des Pazzi et la Marie Stuart, qui dans les circonstances où je me trouvais, pouvaient ajouter encore à mes embarras et aux ennuis de celle qui m’intéressait bien plus que moi-même. En attendant, la fatigue de cette correction d’épreuves, si follement renouvelée en si peu de temps, outre que je m’en occupais le plus souvent aussitôt après mon dîner, me donna un accès de goutte assez violent pour me tourmenter et me tenir enfermé pendant quinze jours, parce que je n’avais pas voulu d’abord garder le lit. Cet accès était le second ; j’avais eu le premier à Rome, il y avait un peu plus d’un an ; mais il avait été fort peu de chose. Le second ne me laissa plus douter que ce passe-temps ne dût souvent me visiter pendant le reste de ma vie. Cette incommodité provenait pour moi de deux sources, la tristesse de l’âme et le travail immodéré de l’esprit. Mais l’extrême sobriété de mon régime la combattit toujours victorieusement ; ne faisant rien pour la nourrir, elle ne m’a livré jusqu’ici que de rares et faibles assauts. J’étais au moment de terminer l’impression, lorsque je reçus de Calsabigi, de Naples, une très-longue lettre sur mes quatre premières tragédies, lettre pleine de citations en toute langue, mais assez bien raisonnée. Aussitôt après l’avoir reçue, je me mis à y répondre. C’était jusque là le seul écrit qui fût parti d’une critique saine, juste et éclairée. J’y trouvais en outre l’occasion de développer mes raisons ; et, tout en cherchant moi-même comment et en quoi j’avais failli, j’enseignais au reste de mes ineptes censeurs à critiquer avec discernement et avec fruit ou à se taire. Cet écrit qui ne me coûta presque aucun travail, parce que j’étais alors tout plein de mon sujet, pouvait encore avec le temps servir comme de préface à toutes mes tragédies, quand j’aurais achevé de les imprimer. Mais alors je le réservai à part moi, et ne voulus point l’ajouter à l’édition de Sienne, qui, n’étant pour moi qu’un simple essai, devait apparaître dénuée de toute excuse, et recevoir ainsi de tous côtés toutes les flèches de la critique. Je me flattais sans doute que j’y trouverais la vie plutôt que la mort ; car rien n’est plus propre que de sottes critiques, à ranimer un auteur. J’aurais passé sous silence ce calcul de mon petit orgueil, si, dès le commencement de ces bavardages, je n’avais entrepris, je n’avais promis de ne rien taire, ou presque rien, de ce qui me regarde, ou du moins de ne rien dire de ma manière d’opérer qui ne fût de la plus exacte vérité. L’impression terminée, je publiai le second volume au commencement d’octobre, et je réservai le troisième pour provoquer une guerre nouvelle, aussitôt que la seconde serait apaisée, et l’horizon éclairci.

Sur ces entrefaites, ce qui alors me tenait au cœur plus vivement que tout le reste, l’espérance de revoir mon amie ne pouvant en aucune manière se réaliser cet hiver, accablé, désespéré, et ne trouvant nulle part le repos ni un lieu où il me fût possible de me tenir, je songeai à faire un long voyage en France et en Angleterre, non qu’il me fût resté un vif désir ou une grande curiosité de revisiter ces deux pays, dont j’avais eu bien assez dans mon second voyage, mais seulement pour changer de place. C’est le seul remède, la seule consolation que j’aie jamais su trouver à mes douleurs. Je voulais aussi profiter de l’occasion pour acheter des chevaux anglais, autant que je pourrais. C’était alors, c’est encore la troisième de mes passions, mais si effrontée, celle-ci, si audacieuse et tant de fois renaissante, que souventes fois les beaux coursiers ont osé combattre, ont osé vaincre les livres et les vers ; car, en cette tristesse de mon cœur, les muses retenaient bien peu d’empire sur mon esprit. Ainsi, de poète redevenant palefrenier, je partis pour Londres, l’imagination enflammée et ne rêvant que belles têtes, beaux poitrails, hautes encolures, vastes croupes, et ne songeant guère, si j’y songeais, à mes tragédies publiées ou non publiées. Toutes ces sottises me firent perdre au moins huit mois, pendant lesquels je ne faisais plus rien, n’étudiant pas, lisant à grand’peine quelques petits fragmens de mes quatre poètes qui, tantôt l’un, tantôt l’autre, prenaient place dans ma poche, compagnons inséparables de mes éternelles courses ; n’ayant enfin d’autre pensée que mon amie absente, à qui de temps en temps j’adressais quelques vers élégiaques que j’ajustais de mon mieux.