Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Quatrième époque - Virilité/Chapitre X

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 327-342).


CHAPITRE X.
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L’Antigone est représentée a Rome. — J’imprime mes quatre premières tragédies. — Séparation bien douloureuse. — Voyage en Lombardie.


Je me tenais donc ainsi dans un demi-repos, couvant ma renommée tragique, mais encore incertain si j’imprimerais alors ou si je voulais attendre. Mais voici que le hasard m’offrit un moyen intermédiaire entre l’impression et le silence, c’était de me faire jouer par une compagnie d’amateurs distingués. Cette société dramatique donnait depuis quelque temps des représentations sur un théâtre particulier élevé dans le palais de l’ambassadeur d’Espagne, alors le duc de Grimaldi. On n’y avait encore joué que des tragédies et des comédies, toutes médiocrement traduites du français. J’assistai entre autres à une représentation du Comte d’Essex, de Thomas Corneille, mise en vers italiens par je ne sais qui, et dans laquelle la duchesse de Zagarolo remplissait assez mal le rôle d’Elisabeth. Avec tout cela, comme cette dame était fort belle de sa personne et pleine de majesté, et qu’elle avait une merveilleuse intelligence de ce qu’elle disait, il me parut qu’avec de bons conseils on pouvait en faire une excellente actrice ; et tombant ainsi d’une idée dans l’autre, je me mis en tête d’éprouver avec ces acteurs l’une de mes trop nombreuses tragédies. Je voulais m’assurer par moi-même s’il y avait chance de succès dans la manière que j’avais préférée à toutes les autres : une action simple et toute nue, un très-petit nombre de personnages, un vers brisé et assez capricieusement coupé pour se refuser à la monotonie du cantilène. Je choisis donc tout exprès l’Antigone, que je regardais comme l’une des moins passionnées, et me dis à part moi que si elle avait le bonheur de réussir, à plus forte raison réussiraient les autres, pleines d’entraînement et de variété dans la passion. La noble compagnie accueillit avec plaisir la proposition d’essayer mon Antigone ; mais comme parmi ces acteurs, un seul alors était capable de jouer dans une tragédie un rôle principal, le duc de Ceri, frère de la duchesse de Zagarolo, dont j’ai parlé, je me vis dans la nécessité de prendre le rôle de Créon ; je laissai celui d’Hémon au duc de Ceri ; sa femme prit celui d’Argia ; le rôle capital d’Antigone revenait de droit à la belle duchesse de Zagarolo. Ces quatre rôles distribués, la pièce fut jouée. Je n’ajouterai rien sur l’issue de ces représentations, n’ayant saisi que trop souvent l’occasion d’en parler dans mes autres écrits.

Passablement enorgueilli du succès de cette 1783.représentation, au commencement de l'année suivante, 1783, je me décidai enfin à tenter pour la première fois la redoutable épreuve de l’impression. Quoique le pas me parût très-glissant, j’en connus bien autrement le péril lorsque j’appris par expérience ce que c’était que les inimitiés et les intrigues littéraires, les tromperies des libraires, les arrêts des journalistes, les bavardages de gazette, en un mot tout le triste cortège auquel on n’échappe guère pour peu qu’on se fasse imprimer ; toutes choses qui jusque alors m’étaient parfaitement inconnues. Enfin je ne savais même pas qu’il existât des journaux littéraires avec des extraits et des jugemens critiques sur les ouvrages nouveaux, tant j’apportais de conscience pure et naïve à ce métier d’écrivain.

Une fois décidé, et voyant que dans Rome je n’en finirais jamais avec les caprices de la révision, j’écrivis à Sienne pour prier mon ami de vouloir bien s’en charger. Il s’y employa avec infiniment de zèle, lui d’abord, et avec lui quelques autres amis ou connaissances, me promettant d’y veiller lui-même, et de hâter avec diligence et sollicitude les progrès de l’impression. Je ne voulus d’abord risquer que quatre de mes tragédies, et j’en adressai à mon ami un manuscrit irréprochable sous le rapport du caractère et de la correction, mais pour la délicatese, l’élégance, la clarté du style, hélas ! trop défectueux encore ! Je croyais alors dans l’innocence de mon cœur qu’un auteur n’a plus rien à faire quand il a donné son manuscrit à l’ imprimeur. Plus tard j’appris à mes dépens que là seulement son labeur commence.

Pendant les deux mois au moins que dura l’impression de ces quatre tragédies, j’étais à Rome sur les charbons ardens, en proie à de continuelles palpitations, et à une fièvre d’esprit que rien ne pouvait calmer. Plus d’une fois, mais la honte me retint, je fus tenté de me dédire et de reprendre mon manuscrit. Enfin elles m’arrivèrent successivement à Rome toutes les quatre, imprimées très-correctement, grâce à mon ami ; mais, chacun a pu le voir, très-salement imprimées, grâce au typographe, et versifiées d’une manière barbare, comme je l’ai vu depuis, grâce à l’auteur. L’enfantillage de m’en aller de porte en porte déposer des exemplaires bien reliés de mes premiers travaux pour me concilier des suffrages m’occupa plusieurs jours, et me rendit passablement ridicule à mes propres yeux comme à ceux des autres. J’allai entre autres présenter mon ouvrage au pape qui régnait alors, Pie VI, à qui déjà je m’étais fait présenter il y avait un an lorsque j’étais venu me fixer à Rome. Et ici je confesserai, à ma grande confusion, de quelle tache je me souillai moi-même dans cette audience bienheureuse. Je n’avais pas une très-grande estime pour le pape comme pape ; je n’en avais aucune pour Braschi comme savant ou ayant bien mérité des lettres, qui en effet ne lui devaient rien. Et cependant, moi, ce superbe Alfieri, me faisant précéder de l’offre de mon beau volume, que le Saint Père reçut avec bienveillance, ouvrit et reposa sur sa petite table, avec beaucoup d’éloges et sans vouloir me laisser lui baiser le pied, mais me relevant au contraire lui-même, car j’étais à genoux ; dans cette humble posture il me caressait la joue avec une complaisance toute paternelle ; moi donc, ce même Alfieri, l’auteur de ce fier sonnet sur Rome, répliquant alors avec la grâce doucereuse d’un courtisan aux louanges que le pontife me donnait sur la composition et la représentation de l’Antigone, dont il avait, m’assurait-il, ouï dire merveille, et saisissant le moment où il me demandait si je ferais encore des tragédies, louant fort du reste un art si ingénieux et si noble, je lui répondis que j’en avais achevé beaucoup d’autres, et dans le nombre un Saül, dont le sujet, tiré de l’Écriture, m’enhardissait à en offrir la dédicace à Sa Sainteté, si elle daignait me le permettre. Le pape s’en excusa, en me disant qu’il ne pouvait accepter la dédicace d’aucune œuvre dramatique de quelque genre qu’elle fût, et je n’ajoutai pas un mot sur ce sujet. J’avouerai ici que j’éprouvai alors deux mortifications bien distinctes, mais également méritées. L’une, de ce refus que j’étais allé chercher volontairement ; l’autre, de me voir forcé à m’estimer moi-même beaucoup moins que le pape, car j’avais eu la lâcheté, ou la faiblesse, ou la duplicité (ce fut, certes, dans cette occasion, une de ces trois choses qui me fit agir, si ce n’est même toutes trois) d’offrir une de mes œuvres, comme une marque de mon estime, à un homme que je regardais comme fort inférieur à moi, en fait de vrai mérite ; mais je dois également, sinon pour me justifier, au moins pour éclaircir simplement cette contradiction apparente ou réelle entre ma conduite et ma manière de penser et de sentir, je dois exposer avec candeur la seule et véritable raison qui me fit prostituer ainsi le cothurne à la tiare. Cette raison la voici. Les prêtres propageaient depuis quelque temps certains propos sortis de la maison du beau-frère de mon amie, par où je savais que lui et toute sa cour se récriaient fort sur mes trop fréquentes visites à sa belle-sœur ; et comme leur mauvaise humeur allait toujours croissant, je cherchais, en flattant le souverain de Rome, à m’en faire plus tard un appui contre les persécutions dont j’avais déjà le pressentiment dans mon cœur, et qui, en effet, attendirent à peine un mois pour se déchaîner. Je crois aussi que cette représentation d’Antigone avait trop fait parler de moi pour ne pas augmenter le nombre de mes ennemis, et m’en susciter de nouveaux. Si je me montrai alors bas et dissimulé, ce fut donc par excès d’amour, et il faudra bien que celui qui rira de moi reconnaisse en moi son image. Je pouvais laisser cette circonstance dans les ténèbres où elle était ensevelie. J’ai voulu, en la révélant, qu’elle fût une leçon pour tous et pour moi. J’avais trop à en rougir pour l’avoir jamais racontée à personne ; je la dis seulement à mon amie quelque temps après. Si je l’ai rapportée, c’est aussi pour consoler tous les auteurs présens ou futurs que des circonstances malheureuses forcent tous les jours honteusement et de plus en plus forceront à se déshonorer eux et leurs œuvres par de menteuses dédicaces. Je veux encore que la malveillance puisse dire avec justice et vérité que si je ne me suis pas avili par de telles faussetés, ce fut un simple effet du hasard qui ne voulut pas me contraindre à devenir vil ou à le paraître.

Au mois d’avril 1783, l’époux de mon amie tomba dangereusement malade à Florence. Son frère partit en toute hâte, pour le trouver encore vivant. Mais, le mal s’étant dissipé aussi promptement qu’il était venu, il le trouva convalescent et hors de tout danger. Pendant cette convalescence, le frère étant resté à Florence environ quinze jours, les prêtres qu’il avait amenés de Rome tinrent conseil avec ceux qui avaient assisté le malade à Florence, et décidèrent qu’il fallait absolument, au nom du mari, représenter et persuader au beau-frère qu’il ne pouvait ni ne devait souffrir plus long-temps à Rome, dans sa propre maison, la conduite de sa belle-sœur. Je ne veux pas ici faire l’apologie de la vie que mènent d’ordinaire à Rome et dans le reste de l’Italie presque toutes les femmes mariées. Je me bornerai à dire que la conduite de cette dame à mon égard était plutôt bien en-deçà qu’au-delà de ce qui se pratiquait communément à Rome. J’ajouterai que les torts de son mari et la manière brutale, odieuse, dont il en usait avec elle, étaient chose publique et connue de tout le monde. Toutefois j’avouerai aussi, pour l’amour de la justice et de la vérité, que le mari, le beau-frère et tous les prêtres de leur parti, avaient bien les meilleures raisons pour ne pas approuver mes trop fréquentes visites dans cette maison, quoiqu’elles ne sortissent pas des bornes de l’honnêteté. Mais ce qui m’irritait, c’est que le zèle des prêtres qui furent les seuls moteurs de toute cette intrigue n’était ni évangélique ni dégagé de vues mondaines ; car beaucoup d’entre eux faisaient en même temps, par leurs tristes exemples, l’éloge de ma conduite et la satire de la leur. Leur colère n’était donc pas fille d’une piété sincère, d’une vertu rigide, mais de l’astuce et de la vengeance. À peine de retour à Rome, le beau-frère fit signaler à la dame, par l’organe de ses prêtres, qu’il avait été irrévocablement décidé entre son frère et lui qu’il fallait mettre un terme à mes assiduités auprès d’elle, et que pour son compte il ne les supporterait pas davantage. Ensuite cet homme violent et irréfléchi, comme si c’était là une manière de traiter la chose avec plus de décence, promena par toute la ville le scandale de ses clameurs, en parla lui-même à beaucoup de monde, et porta ses doléances jusqu’au pape. Le bruit courut alors que le pape, à ce sujet, m’avait donné le conseil ou l’ordre de quitter Rome ; ce n’était pas vrai, mais il eût pu aisément le faire, grâce à la liberté italienne. Alors me ressouvenant que quand j’étais à l’académie, il y avait déjà bien des années, et que je portais une perruque, comme je l’ai raconté, j’avais prévenu mes ennemis, en arrachant moi-même cette perruque, avant qu’ils ne vinssent me l’ôter de force ; cette fois encore je prévins l’affront, et, au lieu d’attendre que l’on me chassât de Rome, je résolus moi-même d’en sortir. J’allai donc chez le ministre de Sardaigne, et le priai de faire savoir au secrétaire d’état qu’informé de tout le scandale qui avait lieu, j’avais trop à cœur la réputation, l’honneur et le repos d’une dame si vénérable, pour ne pas prendre immédiatement le parti de m’éloigner quelque temps, et que, pour mettre un terme aux méchans propos, je partirais dans les premiers jours du mois prochain. Ce douloureux et volontaire exil plut au ministre et reçut l’approbation du secrétaire d’état, du pape, et de tous ceux qui connurent la vérité. Je me préparai donc à ce cruel départ. Ce qui surtout m’y décida, ce fut la triste vie que je prévoyais devoir être désormais la mienne, si je restais à Rome sans pouvoir continuer à la voir chez elle, et en l’exposant à mille chagrins, à des dégoûts infinis, si je m’arrangeais pour la voir assidûment ailleurs avec une publicité affectée, ou sous le voile inutile d’un mystère sans dignité. Mais demeurer à Rome sans qu’il fût possible de nous voir, c’était pour moi un tel supplice, que, d’accord avec elle, et de deux maux préférant le moindre, je choisis l’absence, en attendant des temps meilleurs.

Le 4 mai 1783, et ce jour a été jusqu’ici et sera toujours pour moi la date d’un bien amer souvenir, je m’éloignai donc de celle qui était plus que la moitié de moi-même. Des quatre ou cinq séparations qu’il me fallut subir ainsi, celle-ci fut pour moi la plus terrible ; car toute espérance de la revoir était pour moi désormais incertaine et éloignée.

Cet événement vint de nouveau jeter dans mon esprit un trouble qui se prolongea pendant deux ans, et qui empêcha, retarda et même sous tous les rapports, dérangea notablement mes études. Durant les deux années de mon séjour à Rome, j’avais mené une vie vraiment heureuse. La villa Strozzi, située aux Thermes de Dioclétien, m’avait offert une retraite délicieuse. J’y consacrais à l’étude mes longues matinées, sans sortir de chez moi, si ce n’est une heure ou deux pour courir à cheval dans ces solitudes immenses et dépeuplées des environs de Rome, qui invitent à réfléchir, à pleurer, à faire des vers. Le soir, je descendais dans la ville habitée, et quand je m’étais reposé des fatigues de l’étude avec l’aimable vue de celle pour qui seule je vivais, pour qui seule j’étudiais, je retournais content à mon désert, où je ne rentrais jamais plus tard que onze heures. Vainement on eût cherché dans l’enceinte d’une grande ville un séjour plus riant, plus libre, plus champêtre, mieux assorti à mon humeur, à mon caractère, à mes occupations. J’en conserverai toute ma vie le souvenir et le regret.

Ayant donc ainsi laissé dans Rome mon unique amie, mes livres, cette chère villa, mon repos et moi-même avec tout le reste, je m’en éloignai comme un homme stupide et insensé. Je me dirigeai du côté de Sienne, pour pouvoir au moins librement y pleurer quelques jours dans le sein de mon ami. Je ne savais pas bien encore moi-même où j’irais, où je m’établirais, ce que je ferais. Je trouvai une grande consolation à m’entretenir avec cet homme incomparable ; il était bon, compatissant, et, avec beaucoup d’élévation et de fierté, c’était l’âme la plus humaine. On ne connaît jamais aussi bien que dans la peine le prix et l’utilité d’un ami véritable. Sans mon ami, je serais aisément, je crois, devenu fou. Mais lui, voyant en moi un héros honteusement avili et tombé au-dessous de lui-même, quoiqu’il sût bien par expérience ce que pouvaient les noms de force et de vertu, se garda bien d’opposer à mon délire le langage inopportun et cruel d’une raison sévère et glacée ; mais il eut l’art d’affaiblir ma douleur et de la vaincre en la partageant avec moi. Oh ! don rare et céleste, en vérité ! savoir en même temps raisonner et sentir !

Cependant toutes mes facultés intellectuelles étaient ou amoindries ou endormies, il n’y avait pour moi qu’une occupation, une pensée, écrire des lettres ; et tant que dura cette troisième séparation, qui de toutes fut la plus longue, j’en écrivis vraiment des volumes. Ce que j’écrivais alors, je ne saurais le dire ; j’exhalais la douleur, l’amitié, l’amour, la colère, en un mot, toutes les passions contraires, indomptables d’un cœur trop plein, d’une âme mortellement blessée. Pendant ce temps, toute idée littéraire allait s’éteignant dans mon cœur et dans mon esprit. C’était au point que différentes lettres que j’avais reçues de Toscane à l’époque de mes ennuis de Rome, lettres remplies des plus amères critiques sur mes tragédies imprimées, ne firent pas alors sur moi plus d’effet que si l’on m’eût parlé des tragédies d’un autre. De ces lettres, quelques-unes étaient écrites avec sel et courtoisie, presque toutes grossièrement et sans esprit ; plusieurs étaient signées, d’autres non, et toutes s’accordaient à ne blâmer presque exclusivement que mon style, très-dur, disait-on, très-obscur, très-extravagant , mais sans vouloir ou sans pouvoir me préciser en aucune manière ni où, ni comment, ni pourquoi. Arrivé en Toscane, mon ami, pour me distraire de mon unique pensée, me lut dans les feuilles de Florence et de Pise, qu’on appelait journaux, l’extrait des lettres qui m’avaient été adressées à Rome. Ce furent les premiers journaux littéraires qui, dans une langue quelconque, me tombèrent sous les yeux et dans les mains ; et alors seulement je pénétrai dans les replis de cet art respectable qui blâme ou loue les différens livres avec un égal discernement, selon que les auteurs de ces livres ont payé, choyé, ignoré ou dédaigné le journaliste. Je m’inquiétai peu, à dire vrai, de ces censures vénales, ayant alors l’esprit uniquement préoccupé d’une tout autre pensée.

Après un séjour à Sienne d’environ trois semaines, pendant lesquelles je ne vis et ne fréquentai personne autre que mon ami, je craignis de lui devenir trop importun, parce que je l’étais à moi-même. Qu’on ajoute à cela l’impossibilité de m’occuper de quoi que ce fût, et le besoin de changer de lieu, qui me revenait, comme toujours, avec l’ennui et l’oisiveté : c’était plus qu’il n’en fallait pour m’inspirer la résolution d’échapper encore à l’inaction par les voyages. La fête de l’Ascension approchait, et je m’en allai à Venise, où je l’avais déjà vue, il y avait bien des années. Je traversai Florence en courant ; car je souffrais trop de l’aspect de ces lieux qui m’avaient vu si heureux, et qui maintenant me revoyaient si triste et si accablé. Toutes les distractions du voyage, ses fatigues, et le mouvement du cheval en particulier, me furent un grand bienfait, pour ma santé, du moins, qui depuis trois mois s’était profondément altérée parmi tant de labeurs d’esprit, d’intelligence et de cœur. En quittant Bologne, je changeai de route pour visiter à Ravenne le tombeau du poète, et j’y passai tout un jour à prier, à rêver, à pleurer. Pendant ce voyage de Sienne à Venise, se rouvrit dans mon cœur une nouvelle et abondante veine de poésies amoureuses, et il n’y avait pas de jour où je ne me visse forcé d’écrire un ou plusieurs sonnets qui venaient impétueusement et d’eux-mêmes s’offrir à mon imagination agitée. À Venise, lorsque j’appris qu’entre l’Angleterre et les Américains avait été conclue une paix définitive qui assurait leur complète indépendance, j’écrivis la cinquième ode de l’Amérique libre, et je complétai ainsi ce petit poème lyrique. De Venise, je me rendis à Padoue, mais je n’oubliai pas cette fois, comme j’avais fait les deux précédentes, d’aller visiter à Arqua la maison et le tombeau de notre souverain maître en amour. J’y consacrai également tout un jour aux larmes et à la poésie, uniquement pour épancher le trop plein de mon cœur. À Padoue, je fis personnellement connaissance avec le célèbre Cesarotti, dont les manières vives et attrayantes ne me charmèrent pas moins que l’avait toujours fait la perfection de ses vers dans sa traduction d’Ossian. De Padoue je retournai à Bologne, en passant par Ferrare, où je voulais accomplir mon quatrième pèlerinage poétique, en y visitant la tombe et les manuscrits de l’Arioste. J’avais plus d’une fois visité à Rome celle du Tasse, ainsi que son berceau à Sorrente, où j’étais allé tout exprès pour cela, dans mon dernier voyage à Naples. Ces quatre poètes de l’Italie étaient alors, ils sont encore et seront toujours pour moi les premiers, je dirais même les seuls de cette admirable langue. Il m’a toujours paru que l’on trouvait en eux tout ce que peut humainement donner la poésie, moins cependant le mécanisme du vers blanc de dialogue; mais on peut le tirer de la matière qu’ils ont employée, et le reconstruire en le façonnant d’une autre manière. Voici seize ans que ces quatre grands maîtres sont journellement dans mes mains, et ils me semblent toujours nouveaux, toujours meilleurs dans ce qu’ils ont d’excellent, j’ajouterai toujours très-utiles dans ce qu’ils ont de plus mauvais. Car je ne suis ni assez aveugle ni assez fanatique pour, soutenir qu’ils n’ont pas tous les quatre leurs endroits médiocres ou mauvais ; mais je dirai qu’il y a encore beaucoup à apprendre, je dis beaucoup, là où ils ont failli. Mais il faut pour cela savoir pénétrer dans le secret de leurs motifs et de leurs intentions ; car ce ne serait pas assez de les comprendre et de les goûter, si on ne les sentait.

De Bologne, toujours pleurant, rimant toujours, je m’en allai à Milan. À Milan, je me trouvais trop près de mon cher abbé de Caluso, qui était venu passer la belle saison avec ses neveux dans leur admirable château de Masino, peu éloigné de Vercelli, pour ne pas faire de ce côté une petite excursion. Je restai cinq ou six jours avec lui. Me voyant alors à la porte de Turin, j’eus honte de ne pas pousser jusque là, pour embrasser ma sœur. J’allai donc y passer une nuit avec mon ami, et le lendemain soir nous retournâmes à Masino. Ayant quitté le pays depuis la donation de mes biens, et de manière à laisser croire que je ne voulais plus y rentrer, je ne me souciais pas de m’y faire voir si tôt, surtout à la cour. C’est pour cela que je ne fis que paraître et disparaître ; et cette course rapide, que beaucoup peut être auront trouvée bizarre, cessera de l’être dès qu’on en saura la raison. Il y avait déjà plus de six ans que je ne demeurais plus à Turin, où je ne voyais pour moi ni sécurité, ni repos, ni liberté, et je ne devais, je ne voulais, je ne pouvais pas y rester plus long-temps. De Masino, je retournai bientôt à Milan, où je passai encore presque tout le mois de juillet ; j’y rencontrais fort souvent alors l’auteur très-original du Matin, ce véritable précurseur de la satire italienne qui n’était pas née encore. Ce célèbre et correct écrivain m’apprit à rechercher avec une extrême docilité, et avec un désir sincère de réussir à le trouver, en quoi consistait surtout le défaut de mon style tragique. Parini, avec une bonté toute paternelle, me donna divers conseils sur des choses peu importantes, à dire vrai, et qui toutes ensemble ne peuvent pas constituer ce qu’on appelle le style, mais seulement quelques-unes de ses parties. Mais ce qui constitue surtout, sinon uniquement, le vrai défaut d’un style, et ce que je ne pouvais alors bien discerner par moi-même, Parini ni Cesarotti n’ont jamais pu ou voulu me l’apprendre, ni eux, ni aucun des hommes de mérite que je visitai et que j’interrogeai avec la ferveur et l’humilité d’un novice, pendant ce voyage en Lombardie. Et après bien des années de travail et d’incertitude, il me fallut trouver moi-même en quoi je me trompais, et moi-même essayer de le corriger. En somme, au-delà des Apennins mes tragédies avaient eu plus de succès qu’en Toscane ; le style même y avait rencontré des censeurs moins acharnés et un peu plus éclairés. La même chose était arrivée à Rome et à Naples, auprès du petit nombre de ceux qui avaient daigné me lire. C’est donc un vieux privilège qui n’appartient qu’à la Toscane, que celui d’encourager ainsi les écrivains de l’Italie, lorsqu’ils n’écrivent pas en style académique.