Mémoires de Victor Alfieri, d’Asti/Quatrième époque - Virilité/Chapitre IX

Traduction par Antoine de Latour.
Charpentier, Libraire-éditeur (p. 320-327).


CHAPITRE IX.
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Je reprends mes études à Rome, où je les pousse vivement. — J’achève mes quatorze premières tragédies.


Dès que je commençai à respirer de ces petits manèges de demi-servitude, heureux plus que je ne saurais dire de l’honnête liberté qu’on me laissait de voir mon amie chaque soir, je retournai tout entier à mes études. Je repris donc le Polynice et en achevai les vers pour la seconde fois ; puis, sans reprendre haleine, je continuai mon Antigone, puis la Virginie, et successivement l’Agamemnon, l’Oreste, les Pazzi, le Don Garcia, puis le Timoléon, qui n’avait pas encore été mis en vers, et enfin, pour la quatrième fois, ce Philippe, rebelle à tous mes efforts, Je me reposais de ce travail monotone des vers blancs, en reprenant par intervalle le troisième chant de mon poème, et dans le mois de décembre de cette même année je composai d’une haleine les quatre premières odes de la Liberté Américaine. La pensée m’en vint en lisant quelques odes sublimes de Filicaja, qui me remplirent d’enthousiasme ; je ne mis que sept jours à écrire les quatre miennes, et la troisième ne m’en prit qu’un seul : elles sont encore, à peu de chose près, telles que je les conçus, tant est grande, pour moi du moins, la différence qui existe entre les vers lyriques rimes et les vers blancs de dialogue.

1782. Au commencement de 1782, voyant mes tragédies si fort avancées, j’espérai pouvoir, cette année, y mettre la dernière main. Dès la première, j’avais résolu de ne pas dépasser le nombre de douze, et je les avais toutes conçues, développées, versifiées, et reversifiées pour la plupart. Je continuai donc, et sans interruption, à les reversifier, et à limer celles qui restaient encore. J’y travaillai toujours, dans l’ordre même où je les avais conçues et développées.

Cependant, vers le mois de février 1782, un jour que j’avais mis la main sur la Mérope de Maffei, et que, pour voir si j’avais gagné quelque chose en fait de style, j’en lisais çà et là des fragmens, je fus saisi d’une soudaine indignation et d’une vive colère, en songeant que notre pauvre Italie était, en fait de théâtre, si indigente et si aveugle que l’on regardât, que l’on donnât cette pièce comme la meilleure de nos tragédies et la seule bonne, non pas seulement de celles qui existaient alors (je l’accorde aussi volontiers), mais de toutes celles qui se pourraient faire en Italie ; et immédiatement passe devant mes yeux comme un éclair, une autre tragédie du même nom et sur le même sujet, beaucoup plus simple, plus chaude, plus saisissante que celle-ci. Voilà comment elle s’offrit à moi et s’imposa, pour ainsi dire, à mon imagination. Si j’ai réussi à la rendre comme elle m’apparut, la postérité en décidera. Si jamais rimeur a pu s’écrier avec quelque raison : est Deus in nobis, j’ai pu certes le dire aussi, quand j’ai conçu, développé, versifié ma Mérope, qui ne me donna ni paix, ni trêve, qu’elle n’eût obtenu de moi coup sur coup cette triple création, contre l’habitude que j’avais prise pour toutes les autres, de mettre de longs intervalles entre ces divers remaniemens. Même chose arriva à l’égard du Saül. Depuis le mois de mars je me livrais volontiers à la lecture de la Bible, mais sans suivre un ordre régulier. Néanmoins cette lecture suffit pour m’enflammer de toute la poésie de ce livre, et ne me laissa pas en repos que je n’eusse épanché dans une œuvre biblique l’enthousiasme dont j’étais plein. Je conçus donc, je développai, et bientôt après je versifiai aussi le Saül, qui fut la quatorzième, et, dans ma pensée d’alors, devait être la dernière de toutes mes tragédies. Telle était chez moi cette année la fougue de la faculté créatrice, que si je n’avais pris cette résolution pour y mettre un frein, déjà deux autres tragédies bibliques allaient tenter mon imagination, et assurément l’auraient entraînée ; mais je demeurai ferme dans ma résolution, et trouvant que déjà peut-être c’était trop de quatorze, je ne fis point ces deux dernières, et même, toujours ennemi du trop, quoique ma nature s’emportât volontiers aux extrêmes, en développant la Mérope et le Saül, j’éprouvais un tel regret à dépasser le nombre que j’avais fixé, que je me promis de ne les mettre en vers qu’après avoir entièrement achevé et parachevé toutes les autres ; et dans le cas où je ne recevrais pas de chacune d’elles en son ensemble, l’impression que j’en avais reçue en la développant, ou même une plus vive, je me promis encore de ne pas les continuer. Mais frein, promesse, résolution, tout fut inutile ; je ne pus faire autrement ni revenir aux premières, que ces deux-ci n’eussent reçu le dernier coup de pinceau. Ainsi naquirent ces deux tragédies, plus inspirées que toutes les autres. Que la gloire nous soit commune si elles l’ont méritée et obtenue ; mais je leur renvoie la plus grande part du blâme, s’il y en a, car c’est bien malgré moi qu’elles ont voulu naître et se jeter à travers les autres. Je dois dire pourtant que de celles-ci aucune ne m’a coûté moins de travail et moins de temps.

Cependant vers la fin de septembre de cette même année 1782, mes quatorze tragédies furent dictées, recopiées, corrigées, que ne puis-je dire ! et limées. Mais au bout de quelques mois, je m’aperçus bien vite et me convainquis qu’elles étaient encore loin d’être parfaites. Je ne manquai pas de les croire telles pour le moment, et de me tenir le premier homme du monde. J’avais en dix mois versifié sept tragédies, j’en avais inventé, développé, versifié deux nouvelles ; enfin j’en avais dicté quatorze en les corrigeant. Le mois d’octobre, époque pour moi mémorable, m’apporta donc après de si rudes fatigues un repos délicieux autant que nécessaire. J’employai quelques jours à faire à cheval un petit voyage, et m’en allai à Terni, visiter cette fameuse cascade. Plein des bouffées d’une vaine gloire, je n’osais l’avouer ouvertement qu’à moi-même, et ne le laissais entrevoir que sous un voile à la douce moitié de moi-même, qui, un peu portée elle aussi (sans doute par son attachement pour moi) à me prendre pour un grand homme, m’animait plus que tout le reste, et sans cesse m’excitait à tout tenter pour le devenir. Aussi, après deux mois écoulés dans l’enivrement de cet amour-propre de jeune homme, je me ravisai, et ayant repris de moi-même l’examen de mes quatorze tragédies, je vis combien d’espace encore il me restait à parcourir, avant d’atteindre au but si ardemment désiré. Toutefois, comme je n’avais pas atteint ma trente-quatrième année, et que j’étais jeune encore dans l’arène littéraire, où je n’apportais que huit années d’études, je m’affermis plus fortement que jamais dans l’espoir d’obtenir un jour la palme. Mon visage, je ne puis le nier, laissait percer un rayon de cette noble espérance, que rien ne trahissait pourtant dans mon langage.

À plusieurs reprises déjà, j’avais lu successivement toutes ces tragédies dans différens cercles où toujours se trouvaient mêlés des hommes et des femmes, des lettrés et des ignorans, des Welches et des gens accessibles au langage de la passion. En lisant ainsi mes productions, ce que je cherchais, c’était moins des éloges que mon avantage. Je connaissais assez les hommes et le beau monde pour ne pas croire stupidement et ne pas me fier à ces louanges des lèvres que l’on ne refuse presque jamais à un auteur qui lit ses ouvrages, qui ne vous demande rien, et s’époumonne, pour vous plaire, dans un cercle de personnes polies et bien élevées. J’estimais donc ces louanges à leur juste valeur et rien de plus ; mais j’appréciais tout autrement le témoignage, l'éloge ou le blâme, que par opposition à celui des lèvres j'appellerais le témoignage de l'assiette, si l'expression n'était un peu triviale; mais je la trouve pittoresque et vraie. Je m'explique : toutes les fois que vous rassemblerez douze ou quinze personnes, mélangées, comme je l'ai dit, l'esprit général qui se formera dans cette réunion si diverse se rapprochera beaucoup en somme de celui qui s'établit dans le public d'un théâtre. Bien que ce petit nombre d'auditeurs n'ait pas payé sa place, et que la politesse leur commande de se composer un maintien, néanmoins le froid et l'ennui qui les gagnent en écoutant ne se dissimulent jamais bien, encore moins se peuvent-ils changer en une véritable attention, un intérêt passionné, une vive impatience de savoir comment l'action finira. L'auditeur ne pouvant, dans ce cas, ni commander à son visage, ni se clouer sur sa chaise, ces deux parties de l'homme indépendantes l'une de l'autre, son attitude et son visage, seront pour le lecteur de fidèles indices de ce qu'éprouvent ou n'éprouvent pas ceux qui l'écoutent. C'était-là à peu près exclusivement ce que j'observais toujours en lisant, et toujours il m'avait paru voir (sauf erreur de ma part) que pendant plus des deux tiers du temps qu'il fallait pour lire toute une tragédie, mes auditeurs étaient immobiles, constamment émus, attentifs, et pleins d'une inquiète ardeur d'arriver au dénouement ; ce qui prouvait assez que, même dans les sujets les plus connus, il restait suspendu, et laissait encore le spectateur indécis jusqu'à la fin.

Mais je dois également confesser que, pour ce qui est d’une foule de longueurs, des froides déclamations qui pouvaient se rencontrer, çà et là, outre que l’ennui m’avait souvent gagné moi-même en lisant, j’en trouvais la critique tacite, mais très-sincère, dans ces bienheureux bâillemens, dans ces toux involontaires, dans ces mouvemens inquiets qui, sans le vouloir, jugeaient l’œuvre et avertissaient l’auteur. Je ne nierai pas, non plus, que d’excellens conseils et en grand nombre, ne m’aient été donnés, après ces diverses lectures, par des gens de lettres, par des hommes du monde, et surtout par plusieurs dames, dans tout ce qui avait rapport aux passions. Les gens de lettres s’escrimaient sur l’élocution et les règles de l’art ; les hommes du monde sur l’invention, la conduite et les caractères ; les rustres enfin me servaient fort à leur manière, avec leurs contorsions et leurs ronflemens plus ou moins significatifs. Tous en somme, à ce qu’il me semble, me furent d’une grande utilité. C’est ainsi qu’en écoutant tout le monde, en me souvenant de tout, en ne négligeant rien, en ne dédaignant aucun individu, quoique j’en estimasse un fort petit nombre, j’en tirai ensuite pour moi et pour mon art ce qui convenait le mieux. À toutes ces confessions j’en ajouterai une dernière, c’est que je m’apercevais fort bien qu’en venant de la sorte lire des tragédies au milieu d’un demi-public, et devant des gens qui n’étaient pas toujours ses amis, un étranger pouvait, par là même, s’exposer au ridicule. Mais je ne saurais me repentir d’avoir agi ainsi, si la chose a tourné au profit de l’art et au mien. S’il en est autrement, le ridicule de ces lectures ira se perdre dans un autre plus grand encore, celui de les avoir imprimées et représentées.