Mémoires d’un Éléphant blanc/XXIII

Armand Colin et Cie (p. 143-147).





Chapitre XXIII


LA HARDE


Mon chagrin s’accrut encore, s’il pouvait s’accroître. Qu’allais-je devenir, moi, habitué depuis si longtemps à vivre parmi les hommes et choyé de tous ? Pourquoi alors une sage pensée ne me vint-elle pas, celle de regagner le palais de Golconde, où on ne se serait peut-être pas encore aperçu de ma faute ? Mais ma jalousie et ma haine homicide m’égaraient ; il fallait que j’en fusse puni, et la sage pensée qui m’aurait épargné tant de maux ne passa pas dans mon esprit. J’allai donc au hasard des fourrés et des clairières, m’enfonçant presque affolé en des régions inexplorées ; et déjà, à ma tristesse, s’ajoutait une autre souffrance. Si j’avais, comme les hommes, la faculté de rougir, je rougirais de l’écrire : la faim me faisait cruellement souffrir. Je n’aurais pas dû, en un tel instant, songer à de si viles préoccupations ; mais, je le répète, notre race supporte moins que toute autre le manque de nourriture ; et, durant ma longue vie, j’ai vu la douleur de tant d’hommes céder à la crainte de la faim qu’on ne m’en voudra pas, je l’espère, du sentiment que j’exprime.

Ainsi, j’étais très triste et j’avais faim. Je cueillais bien, çà et là, quelques feuilles à demi mortes ou quelques maigres herbes ; mais qu’était cela pour me rassasier ? Et je me désespérais, quand je reconnus en des bruits assez lointains qui me parvinrent, la sonorité des barrits ; et je repris un peu d’espoir.

— Ces éléphants que j’entends barrir sont, sans doute, des éléphants sauvages ; j’essayerai pourtant de les attendrir et, peut-être, voyant ma détresse, voudront-ils bien m’admettre dans leur harde.

Je tâchais ainsi de me rendre moi-même un peu de courage, et je marchai vers la partie de la forêt d’où j’avais entendu venir des cris d’éléphants ; parfois de nouveaux cris m’arrivaient, et, ainsi guidé, je découvris, au bout d’un assez long temps, une clairière autour de laquelle étaient accroupis une vingtaine de grands éléphants.

Au milieu de la clairière s’élevait un gros tas de fruits et de légumes frais. Les éléphants, à la nuit, s’éparpillaient dans les champs et les vergers voisins de la forêt, et là, pillaient ce qui était nécessaire à leur nourriture. Au retour, ils rapportaient ce qu’ils n’avaient pu manger et mettaient en commun leur butin. Je les voyais en jouir tranquillement. De temps à autre, l’un d’entre eux allongeait la trompe, prenait quelques fruits ou quelques légumes et les mâchait lentement, l’air heureux et comme bien sûr que nul ne viendrait le déranger.

Plusieurs dormaient ; et pourtant, malgré l’apparence alors calme et pacifique de ces éléphants, on les sentait d’un caractère farouche et prêts à se défendre ardemment contre tout intrus ; aussi je tremblais en m’approchant d’eux.

Je cherchais quel gémissement pouvait les attendrir, lorsque l’un d’eux m’aperçut et poussa un grognement rauque pour donner l’alerte à ses compagnons ; aussitôt ils tournèrent la tête ; ceux qui mangeaient interrompirent leur repas et les dormeurs s’éveillèrent. Tous me regardèrent, et, dans leurs regards, je ne distinguai nulle sympathie pour celui qui venait troubler leur quiétude. Je fus sur le point de fuir, sans même tenter de les toucher ; mais mon désir d’apaiser ma faim me retint et, dans le langage des éléphants, je leur dis à peu près ceci :

— Mes frères, je suis un malheureux bien inoffensif et qui ne songe aucunement à vous nuire. Voilà longtemps que j’erre au hasard sans trouver d’asile et, si vous ne m’assistez, la faim m’aura bientôt tué. Ayez pitié de ma détresse ; donnez-moi un peu de vos provisions et, en échange, je vous rendrai tous les services que vous exigerez de moi.

Ces paroles ne les émurent pas. Ils se disaient entre eux :

— C’est un éléphant blanc, un malade, sans doute, ou tout au moins un être qui ne nous ressemble pas. À quoi bon l’accueillir parmi nous ?

Un éléphant, plus grand et plus vigoureux encore que les autres, qui semblait le chef de la harde, cria plus fort :

— Il ne faut jamais accueillir les étrangers ; défions-nous des nouveaux venus, et loin de leur être favorables, chassons-les. Quand même cet éléphant serait noir, il faudrait le repousser puisqu’il n’est pas né dans cette clairière. Il est blanc, donc, à plus forte raison, nous devons le renvoyer d’ici.

Et tous reprirent :

— Oui ! oui ! qu’il s’en aille !

Ils se tournèrent vers moi en criant :

— Va-t’en ! va-t’en !

J’essayai de leur parler encore ; mais leurs cris redoublèrent. Plusieurs se levèrent et me menacèrent de leurs défenses. Seul contre vingt éléphants, qu’aurais-je pu faire ? Puis, la vie parmi des maîtres affectueux, la vie calme et l’habitude de veiller sur la plus douce et la plus charmante des princesses m’avaient rendu très pacifique ; je n’aimais pas les querelles, les cris me faisaient horreur ; et je m’éloignai de la clairière où j’avais espéré un instant trouver un refuge.

Je compris bien que je n’avais rien à attendre de mes semblables. Partout, on m’accueillerait comme un intrus. Je me rappelais d’ailleurs que, dans mon enfance, quand j’habitais encore au pays de Siam la forêt natale, ma couleur blanche, à qui j’avais dû depuis ma fortune parmi les hommes, m’avait fait mal voir, même par mes compagnons de harde. Que serait-ce donc pour des étrangers, même moins farouches que ceux que je venais de rencontrer ! Toujours les éléphants me chasseraient d’auprès d’eux.