Mémoires d’un Éléphant blanc/XXIV

Armand Colin et Cie (p. 149-154).





Chapitre XXIV


LE BRAHMANE


Je ne savais vraiment que faire, et mes réflexions s’assombrissaient de plus en plus, quand je m’aperçus que, peu à peu, j’étais sorti de la forêt.

Une plaine assez riche, où alternaient les champs et les prairies, et où, çà et là, se dressaient des villages, s’étendait à perte de vue. Une route blanche traversait la plaine.

C’était déjà le crépuscule ; les champs étaient déserts, je ne voyais nul paysan sur la route. Je résolus de la gagner, pourtant ; elle me conduirait certainement vers quelque ville, où je serais recueilli ; chassé par mes pareils, je ne pouvais plus avoir d’espérance qu’en la bonté des hommes. Mais, comme je traversais un champ de légumes, je ne pus résister à la tentation d’en voler quelques-uns, et je commençai ainsi à assouvir ma faim.

La nuit était tombée quand j’atteignis la route. Je me mis à la suivre, dérobant parfois un fruit ou deux aux arbres qui la bordaient.

J’y marchais depuis peu, quand mes regards furent attirés par une masse noire, au bas du talus. Je m’approchai de cette masse, et, l’observant avec soin, je m’aperçus que c’était un homme. — Était-il mort ou dormait-il seulement ? Je le flairai avec ma trompe, et je sentis la chaleur de son haleine. — C’était un vivant ! Je l’observais de plus près encore ; ses vêtements, souillés de boue et de poussière, étaient en guenilles. Ils ressemblaient à ceux d’un artisan, et pourtant, à la ceinture de l’homme, je remarquai le cordon qui distingue les brahmanes. Un brahmane en ce costume ne pouvait être de ceux qui mendient pour obéir aux préceptes ; d’ailleurs, l’odeur de son haleine, qui rappelait l’odeur de certaines liqueurs importées par les Européens, — au palais j’en avais parfois vu et flairé avec horreur dans des flacons, — témoignait qu’il ne menait pas une vie de mortification, comme le doivent les brahmanes mendiants. C’était sans doute un de ces brahmanes tombés dans la misère, dans l’âpad, comme on dit en la langue de l’Inde, et à qui la loi sainte permet dès lors de faire tous les métiers, même ceux qui, en temps ordinaire, sont le plus sévèrement interdits à leur caste.

À force de regarder ce brahmane endormi, j’en arrivai à distinguer ses traits. Il n’avait pas l’air méchant. Sans doute il m’accueillerait avec bonté, comme peut-être un don des dieux. Puis, j’avais depuis si longtemps désappris la solitude que je ne pouvais plus la supporter ; une compagnie s’offrait à moi, que vaudrait-elle ? je ne le savais pas. Mais ce brahmane, dût-il être le plus cruel des maîtres, j’aimais encore mieux vivre maltraité par lui que vivre solitaire.

Pour l’éveiller, je le frappai donc d’un léger coup de trompe. Il ouvrit ses yeux et balbutia :

— Hein ? Qu’est-ce que c’est ?

L’air, que la nuit avait fraîchi, le réveilla tout à fait, et il m’aperçut :

— Quel est cet éléphant ? C’est lui sans doute qui, me frôlant de sa trompe, m’a réveillé : me voudrait-il du mal ?

Il se leva, avec assez de peine. Je me mis à pousser de petits grognements plaintifs et suppliants, pour lui bien montrer que je ne lui voulais aucun mal, mais qu’au contraire j’implorais son assistance. Bientôt, il n’eut plus peur.

— Je ne sais d’où tu viens. Mais bah ! qu’importe ? Ne devons-nous pas accueillir les animaux aussi bien que les hommes ? On dirait que tu veux devenir mon compagnon.

Je baissai la tête, en signe d’assentiment, comme les humains.

— Tu me sembles intelligent. Je ne suis qu’un pauvre brahmane, dans l’âpad, obligé, pour vivre, d’accepter les plus grossières besognes, et bien indignes de mon rang. Je dois sans doute expier des péchés commis dans une vie antérieure. Suis-moi, si tu veux. Tu partageras ma triste existence ; et, peut-être même, me seras-tu utile : à qui possède un éléphant on confie des travaux plus lucratifs qu’à qui s’en va seul, et n’offrant que la force de ses bras, et sa bonne volonté.

Pour lui montrer que j’acceptais de vivre désormais avec lui, je pliai un pied de devant l’invitant ainsi à monter sur mon dos ; il comprit, se hissa sur moi, et, quand il se fut, tant bien que mal, installé, il me dit :

— Va devant toi, ô toi que peut-être les dieux m’ont envoyé pour mon bien ; va devant toi, je n’ai ni famille ni demeure ; nous accueillera qui voudra !

Je n’étais plus seul : c’était, dans mon lamentable sort, un bonheur ; et je suivis, un peu moins triste, la route blanche dans la nuit, en portant mon nouveau maître.

Mon nouveau maître s’appelait Moukounji. Bien des fois, quand nous errions, de longues journées, sans trouver personne qui voulût nous occuper, l’un ou l’autre, ou tous deux à la fois, je l’entendis raconter parmi les gémissements, l’histoire de sa vie, et je finis par la savoir par cœur. Elle était d’ailleurs assez simple. Il appartenait à une famille de riches brahmanes, avait passé sa jeunesse à Lahore, où il avait été instruit dans toutes les sciences nécessaires aux brahmanes par des maîtres excellents ; plus tard, le rajah des Mahrattes l’avait pris à son service comme pourohita : le pourohita est le prêtre que les princes chargent d’offrir en leur nom les sacrifices aux dieux : j’ai entendu des Anglais dire qu’il y avait, chez de riches Européens, des prêtres de leur religion chargés de fonctions analogues et qu’ils appelaient chapelains. Moukounji plaisait fort au rajah des Mahrattes, qui lui demandait souvent conseil, et il serait arrivé aux plus hautes dignités, s’il n’avait eu un terrible défaut. Il ne pouvait résister au désir de boire des liqueurs fortes et s’enivrait sans cesse. Étant ivre, il avait, plusieurs fois, manqué gravement à l’étiquette de la cour mahratte et, malgré toute l’affection qu’il avait eue pour lui, son maître avait dû le chasser. Ce malheur n’avait pas corrigé Moukounji de son défaut ; au contraire, il avait pris l’habitude de boire de plus en plus ; chassé de toutes les maisons, méprisé par les autres brahmanes, il en était arrivé à la plus triste des misères ; il vagabondait à travers l’Inde, faisant le premier métier venu ; il avait été cuisinier, il avait servi des maçons ; et partout son défaut l’avait empêché d’être gardé longtemps. Maintenant, il s’employait le plus souvent à aider les portefaix et les terrassiers, et vivait de bien maigres salaires, dont il dépensait la plus grande partie à acheter de cette liqueur jaune que les Européens nomment eau-de-vie, je ne sais pourquoi : car il me semble qu’elle tue lentement les hommes, plutôt qu’elle ne les fait vivre.

Grâce à moi, Moukounji fut un peu moins misérable ; il me louait pour transporter de lourds fardeaux, il se louait lui-même pour en porter de légers ; et les grossiers légumes dont il me nourrissait ne lui coûtaient pas la différence entre les salaires d’autrefois et ceux d’aujourd’hui.

Notre vie était assez monotone. Quand, dans un village ou une ville, Moukounji ne trouvait plus rien à faire, nous partions et nous vagabondions jusqu’au jour où l’on nous embauchait de nouveau. Moukounji était au fond un brave homme, toujours prêt à rendre service, quand il le pouvait : la manière dont il m’avait recueilli en était bien la preuve. Il était gai, et il aimait à répéter les belles sentences qu’il avait apprises, dans sa jeunesse, à Lahore. Mais, quand il était ivre, son caractère s’aigrissait, parfois même il devenait méchant et s’emportait violemment ; il se querellait avec ses compagnons, et plusieurs fois il alla jusqu’à me battre.

Certes, je n’étais pas heureux ; quand on m’employait à de trop viles besognes, quand Moukounji me rouait de coups, je souffrais cruellement ; mais à quoi m’aurait servi la révolte ? Mon sort aurait pu être pis encore, pensais-je, et je me résignais.

Et toujours, je songeais à ma vie passée ; je me demandais ce que devenait la divine Parvati ; l’horrible prince l’aimait-il au moins ?

Était-elle heureuse ?

Se souvenait-elle de moi ?

Et je supposais, à ces questions, les réponses qui m’étaient les plus agréables. Et ces rêves adoucissaient un peu mon chagrin.

Je ne pourrais dire toutes les villes que je vis avec Moukounji, toutes les rivières que je traversai, toutes les montagnes que je parcourus. Je me rappelle, dans une ville française, Pondichéry, avoir aidé à bâtir un palais pour le gouverneur ; je servis à transporter les rails pour un chemin de fer que l’on construisait aux environs de Madras ; je fis maints autres travaux, toujours analogues pourtant, et je vécus plusieurs années cette vie errante et monotone à la fois.