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Mémoires d’un Éléphant blanc/XXII

Armand Colin et Cie (p. 137-141).





Chapitre XXII


LA FUITE


Les jours suivants, Parvati ne vint pas me voir. Je l’apercevais de loin, errant dans les jardins, toujours en compagnie du noir Baladji-Rao dont le turban blanc, lamé d’or, brillait sur le vert sombre des buissons.

Peut-être ma princesse voulait-elle me punir de m’être montré si haineux et si mauvais, peut-être redoutait-elle de ma part quelque mouvement de rage ; mais son absence envenima mon chagrin, ma haine s’augmenta contre celui qui me privait d’elle, et la pensée homicide devint une obsession de mes jours et de mes nuits.

Le palais était tout en rumeur, à cause des préparatifs des noces. On vint m’essayer un caparaçon de brocart d’argent, brodé de perles et de turquoises, une couronne de plumes, et un houdah en filigrane d’or dans lequel devaient s’asseoir les fiancés le jour de la cérémonie, car c’était à moi que l’on réservait l’honneur de les porter, dans la marche triomphale qu’ils devaient faire à travers Golconde.

Mais, à mesure qu’approchait le jour du mariage, mon désir de tuer le prince grandissait, et je pris soudain, pour éviter de commettre un crime, une détermination bien douloureuse.

Je résolus de quitter le palais, de m’enfuir.

Quitter Parvati ! quitter le prince et Saphir-du-Ciel ! Ces êtres qui m’avaient fait une vie si douce, si libre et si heureuse ! m’en aller au hasard des aventures, redevenir sauvage peut-être ! Comment pourrais-je supporter un tel chagrin, un tel malheur !

Il fallait me sacrifier, cependant, pour éviter d’attirer de terribles catastrophes sur ceux qui m’avaient traité comme un ami. Baladji-Rao assassiné à Golconde, c’était la guerre rallumée, d’épouvantables représailles, la ruine de mes bienfaiteurs ; et j’avais beau essayer de me dompter, de me résigner à accepter ce que je ne pouvais éviter, la vue du prince de Mysore, aussi loin qu’il fût de moi, faisait monter dans mon cerveau une bouffée de colère, qui m’ôtait la raison et me poussait invinciblement au meurtre.

Partir ! il fallait partir ! donner à ma chère Parvati cette dernière preuve de dévouement.

La nuit qui précéda le jour des noces, au moment où la lune se couchait, j’ouvris sans bruit le grand portail de mon étable, et je sortis à pas légers.

Un instant j’eus l’idée d’aller pour la dernière fois devant la chambre de ma princesse, de cueillir des lotus et de les accrocher à son balcon, comme je le faisais souvent, c’eût, été là au moins un adieu, et elle l’eût compris. Mais j’avais le cœur serré, les yeux troubles ; je craignis d’être faible, de ne plus vouloir partir après m’être rapproché d’elle ; et, rapidement, je traversai la cour, j’enlevai la barre et les chaînes de la porte, puis, après l’avoir refermée le mieux que je pus, je m’élançai dehors.

Un grand silence emplissait Golconde, tout était noir et désert. Je connaissais si bien les rues et les places de la ville que je pus la traverser, malgré l’obscurité, d’une allure très rapide. Je baissais la tête sous la honte et le chagrin, tout en marchant mes lourdes larmes tombaient sur mon chemin, si larges, qu’on aurait pu par elles retrouver ma trace, si l’aride poussière ne les avait bues aussitôt.

Le jour naissait quand j’aperçus la forêt qui si souvent avait été le but de nos promenades avec ma douce Parvati.

Quand se découpait alors à l’horizon la ligne bleuâtre et sombre que dessinaient sur le rose éclatant du ciel les arbres de la lisière, comme je me sentais heureux et prêt à amuser la rieuse princesse avec ma folâtre gaieté. Et maintenant, combien j’étais triste et malheureux en m’enfonçant sous l’ombre verte. J’avais la poitrine gonflée d’énormes soupirs — des soupirs d’éléphant — qui, parfois s’échappaient en sonorités terribles qui effrayaient toutes les bêtes du bois.

J’étais si ému que je dus m’arrêter et, si j’avais été homme, j’aurais, comme le poète de la cour, qui mettait en vers tous les sentiments du cœur, exhalé mon chagrin en une longue plainte poétique, et les cris rauques que je poussais auraient pu se traduire ainsi :

— Hélas je ne te verrai plus, ô ma chère Parvati, sourire de ma vie, soleil de mes jours, lune de mes nuits ; je ne te verrai plus jamais, hélas ! Ta main fine ne me flattera plus, et ta voix harmonieuse ne me dira plus ces mots d’amitié qui m’étaient aussi doux que vos plus douces musiques. Mais il faut que je te quitte pour ne pas commettre devant toi un crime affreux.

Oh ! sans doute, tu m’auras bientôt oublié. Tu seras toujours la divine princesse Parvati, bénie de tous, et moi, privé de toi, je ne serai plus rien qu’une bête errante et misérable, qui n’aurai pour me consoler que le souvenir de l’ancien bonheur ! … Oui, c’est ainsi qu’eût crié le poète et que j’eus crié si je n’avais pas été un éléphant.

Je m’enfonçai plus avant dans la forêt, et l’idée me vint d’aller chercher un appui auprès du bon anachorète qui nous avait si cordialement accueillis, la princesse et moi, le jour où j’avais voulu l’enlever et où le serpent et l’orage m’avaient fait me repentir de ma faute. Certes, ce pieux vieillard, qui avait médité les livres saints et savait bien qu’il ne faut pas être moins pitoyable aux animaux qu’aux humains, ne me repousserait pas et, peut-être, ses paroles de consolation apaiseraient-elles un peu le chagrin qui m’abattait.

À mesure que j’avançais, la forêt me paraissait bien changée ; les oiseaux ne l’égayaient plus, les fleurs étaient pâles et comme languissantes, et même, il semblait qu’une mort précoce y desséchait le feuillage des arbres.

— C’est parce que je suis triste, pensai-je d’abord, que la forêt me paraît triste ; mais bientôt, quand j’aurai retrouvé l’anachorète, ses paroles me rendront quelque espérance et quelque courage ; j’entendrai de nouveau le chant des oiseaux qui nous saluait jadis, et de nouveau, je verrai briller les fleurs que, jadis, je cueillais pour elle.

Hélas ! quelle était mon erreur ! Comme moi, la forêt avait bien réellement perdu toute sa gaieté ; les oiseaux ne voulaient plus y chanter et les fleurs ne voulaient plus s’y épanouir.

J’eus beau la parcourir en tous sens, je ne pus y trouver l’anachorète ; à la fin, je découvris, ensevelies déjà sous les herbes, des planches à demi pourries et qui marquaient, seules, la place où s’élevait autrefois sa cabane. Je compris qu’elle avait été abandonnée et que les vents et les pluies l’avaient détruite.

Ainsi l’anachorète, près de qui j’espérais trouver un refuge, avait quitté la forêt ; il avait cherché un autre ermitage, il avait repris la vie errante de mendiant que les livres sacrés ordonnent aux brahmanes de mener parfois, ou, peut-être même, était-il mort, tué par quelque tigre vorace. Et ainsi, avec lui, toute joie s’était enfuie de la forêt qu’il ne sanctifiait plus.