Mémoires d’un Éléphant blanc/XIV

Armand Colin et Cie (p. 87-91).





Chapitre XIV


JEUX D’ÉLÉPHANT


Quel paradis que ces années pendant lesquelles je fus l’esclave de cette enfant !

Elle m’avait accepté tout de suite et une entente extraordinaire s’était établie entre nous. Elle commençait à parler, et par elle, sans peine aucune, j’apprenais l’hindoustani. Jusque-là, un interprète qui n’avait presque pas d’autres fonctions que de me traduire en siamois ce que je devais comprendre, avait été attaché à mon service. J’avais bien retenu quelques mots, mais trop peu, et rarement une phrase entière ; tandis qu’avec Parvati, qui lentement et sûrement découvrait le langage, je le découvrais aussi.

J’étais celui à qui elle parlait le plus, et tant que je n’avais pas compris ce qu’elle voulait dire, avec obstination elle répétait les mots. Il s’agissait le plus souvent d’un jeu nouveau qu’elle imaginait. Avec un partenaire tel que moi, on peut penser que nos jeux n’étaient pas ordinaires.

— Balance-moi ! criait-elle.

Alors je repliais un peu ma trompe en dedans de façon à lui faire une sorte de fauteuil vivant qui la serrait légèrement pour qu’elle ne pût pas tomber, et, doucement, je la balançais. Son rire perlé s’égrenait sans cesse, mais elle était insatiable :

— Plus fort ! plus fort !

Et j’accélérais le mouvement, l’élargissant, jusqu’au moment où, jugeant le jeu dangereux, je m’arrêtais.

Alors elle se fâchait, me battait. Mais ses tendres menottes se meurtrissaient aux rugosités de ma peau ; elle s’arrêtait avec une vague envie de pleurer et disait :

— Méchant ! tu piques.

Pour la consoler, j’allais vers la fontaine, où elle me suivait en battant des mains.

— Oui ! oui ! fais le jet d’eau, disait-elle.

Cela consistait à absorber une énorme quantité d’eau (nous en pouvons amasser dans notre estomac un volume incroyable) et, la trompe haute, à la rejeter en gerbes, en pluie, en tourbillons. Le soleil jouait dans les gouttelettes, les irisait, les faisait étinceler.

La tête levée, les yeux extasiés, Parvati regardait. Elle ne riait pas, ne criait pas, mais gravement disait :

— C’est beau !

Son idée fixe avait été, tout d’abord, de monter sur mon dos, de s’y installer pour se faire promener. Mais une chute du haut de la montagne que j’étais pour elle, eût été trop terrible, et j’opposais une ferme résistance à son désir, tout en cherchant s’il n’y avait pas moyen de la contenter.

Après beaucoup de réflexion, j’imaginai quelque chose. J’allai cueillir des lianes flexibles et, en m’appliquant beaucoup, avec une peine extrême, je tressai une sorte de corbeille qui pouvait se suspendre à mon cou, et où je plaçai délicatement ma petite princesse. De cette façon, elle était comme posée sur mon cœur. Je pouvais la surveiller, l’abriter du soleil, la préserver de tout danger.

Elle fut ravie de mon invention et Saphir-du-Ciel autant qu’elle ; seulement, la reine fit remplacer mon informe ouvrage par une installation plus parfaite, et la promenade devint un de nos plaisirs favoris.

Nous allions par la ville, sous les platanes abritant des fontaines de porphyre. Les brahmanes, qui passaient, dans leurs robes d’une blancheur éclatante, jetaient une bénédiction à la fille de leur roi ; les seigneurs que nous croisions, montés sur des chevaux à la crinière tressée et ornée de franges, ou sur des éléphants caparaçonnés, la saluaient avec d’affectueux sourires ; les nobles dames faisaient arrêter leur litière, traînée par des bœufs blancs, et lui parlaient un moment.

Mais ce que Parvati préférait c’était le peuple, le peuple qui laissait éclater une joie si bruyante en la voyant s’avancer, pendue comme une perle à mon cou ; les noirs, les marchands, qui partout l’acclamaient, les enfants surtout, la foule de ses petits amis pour lesquels elle était une fée.

Nous nous arrêtions devant le temple de Vichnou, qui se découpait comme une grande ruche de pierre sur le ciel bleu. Aussitôt nous étions entourés par tout un monde de bambins à moitié vêtus, courant nu-pieds dans la poussière, riant, criant, faisant un bruit aigu, joyeux et assourdissant.

La princesse se penchait un peu et, tendant ses petites mains, imposait silence à ses sujets. Ils se taisaient tout de suite et se rangeaient en cercle.

— Qui est-ce qui a été sage ? demandait-elle d’un air très majestueux.

— Moi ! moi ! répondait invariablement et d’une seule voix toute l’assemblée.

— Si vous mentez, Brahma le saura et Allah aussi, et vous serez fouettés.

— Non ! non ! très sages ! criait-on de toutes parts.

— Alors, allons au bazar !

Les cris reprenaient de plus belle et, comme une nuée de sauterelles, toute cette marmaille, tandis que je me remettais en marche, sautait, cabriolait dans la poussière soulevée ; quelques gamins même s’oubliaient jusqu’à faire la roue, exercice qui, je dois l’avouer, émerveillait la princesse.

Une bourse pleine de roupies était accrochée à une de mes défenses et nous achetions au bazar toutes sortes d’objets et de friandises.

Chaque enfant, après avoir mûrement réfléchi, un doigt dans la bouche le plus souvent, disait ce qu’il voulait : des mangues, des bananes, des oranges, un sorbet, des pâtes confites, ou bien un collier en graines de vamba, rouges comme du corail, des bracelets de terre émaillée, un parasol, des babouches ; quelques-uns demandaient un pagne ou un voile de mousseline. Je n’étais pas oublié, moi, non plus. Je devais aussi choisir ce qui me plaisait, et invariablement je m’arrêtais à la devanture d’un pâtissier, où ma gourmandise se donnait libre carrière. J’engloutissais tartes, galettes, gâteaux à la crème, biscuits, brioches, tout l’étalage. J’avais honte de ma goinfrerie ; mais je ne pouvais pas me retenir. C’était moi qui faisais la plus grosse dépense.

La monnaie de la dernière roupie, je la jetais à la volée, et tandis que les enfants s’éparpillaient pour ramasser les pièces, nous nous échappions ; quelque-fois, ils se lançaient à notre poursuite et nous rejoignaient. Ils formaient alors, autour de moi, en se tenant par la main, une ronde joyeuse qui m’emprisonnait.

Parvati s’agitait dans sa corbeille, elle avait bien envie de descendre, de se mêler à la danse ; mais sa dignité de princesse ne permettait pas une pareille chose. Quand je devinais que les jambes lui démangeaient de trop, je rompais le cercle, d’un air sévère, et je m’éloignais rapidement.