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Mémoires d’un Éléphant blanc/XIII

Armand Colin et Cie (p. 79-85).





Chapitre XIII


MA PRINCESSE


Un jour — ce jour-là est un des points qui flamboient dans mes souvenirs — la petite princesse avait déjà plus d’un an, elle marchait et sautait on ne peut mieux. C’était à peu de distance d’un joli lac, bordé de lotus de toutes les couleurs ; sur des tapis, à l’ombre des arbres, les gouvernantes jouaient aux échecs, tandis que Parvati, de fleur en fleur, poursuivait un magnifique papillon.

Je la suivais des yeux, m’intéressant à sa chasse.

Les ailes brillantes lui échappaient toujours, fuyaient, se posaient plus loin ; elle, se dépitait, s’acharnait à la poursuite, refaisait les mille zigzags que traçait le beau papillon rose et bleu, qui semblait une fleur envolée.

À mon idée, la petite princesse s’écartait trop, se rapprochait imprudemment des bords du lac. Comment ne la rappelait-on pas ? Je jetai un regard sur les femmes. Deux d’entre elles jouaient aux échecs ; toutes les autres, penchées vers l’échiquier, suivaient attentivement la partie, la discutaient avec volubilité ; elles étaient complètement absorbées et aucune ne prenait garde à celle qu’elles étaient chargées de garder.

Tremblant de colère, j’allais courir à elles et renverser leur échiquier, quand je vis Parvati tout au bord de l’eau et qui continuait à avancer. Le papillon s’était posé sur un lotus.

J’étais immobilisé par l’angoisse, mais elle ne fut pas longue : la petite princesse était tombée sans un clapotement, sans qu’un cri eût attiré l’attention.

En trois bonds, je fus à la place où elle avait disparu, au milieu des nénuphars et des lotus. Je fouillai l’eau avec ma trompe, dans l’enchevêtrement des tiges.

Un nuage de boue monta du fond, obscurcit tout, et les quelques secondes qui s’écoulèrent me parurent longues, horriblement.

Toutes les femmes étaient accourues, poussant des cris assourdissants, tordant leurs bras, déchirant leurs vêtements ! Il était bien temps, vraiment, et cela servait beaucoup ! J’aurais voulu les jeter toutes dans le lac.

Enfin, je saisis la pauvre petite princesse, je l’enlevai, inanimée, comme morte, noire de vase et toute ruisselante.

Les gouvernantes voulaient me la reprendre, pour dissimuler leur faute ; mais je voulais, moi, qu’elle fût connue, et, sans me soucier de leurs clameurs, je me mis à courir vers le palais.

C’était jour de réception ; Saphir-du-Ciel était dans la grande salle du trône avec des dames de sa suite et les courtisans. J’entrai sans hésitation, interrompant les conversations et les danses des bayadères, j’allai droit à la reine et je posai sur ses genoux l’enfant toute souillée de boue, sans souffle et sans mouvement.

Saphir-du-Ciel ne comprit pas tout de suite ce qui arrivait et voulut repousser ce paquet noir qui dégouttait sur sa robe ; mais elle reconnut Parvati.

— Ma fille ! cria-t-elle, et dans quel état ! morte peut-être !

Un médecin, qui était présent, s’avança.

— Rassurez-vous, Majesté, dit-il ce n’est rien : une syncope.

Il prit l’enfant, arracha les vêtements mouillés, donna des ordres ; tout le monde s’empressa pour secourir la petite princesse.

Les gouvernantes, tout effarées, étaient entrées derrière moi. Elles expliquaient l’événement, toutes à la fois, avec des protestations, des serments, des pleurs. C’était incompréhensible.

— Taisez-vous, dit la reine ; ne répondez qu’à mes questions !

Et elle interrogea une des femmes.

— La princesse Parvati est tombée dans le lac, répondit-elle en sanglotant.

Une négresse ajouta :

— C’est l’éléphant blanc qui l’y a jetée.

Mais elle reçut aussitôt de moi un tel coup de trompe au bas des reins qu’elle tomba par terre, muette pour longtemps.

— Celle-là a menti, dit Saphir-du-Ciel. Que toutes les femmes soient emprisonnées ! Nous saurons bientôt la vérité. Pour l’instant je ne veux m’occuper que de ma fille.

Malgré leurs larmes et leurs supplications, les femmes eurent les bras liés avec des cordes de soie et on les entraîna, tandis qu’on emportait la négresse sur un brancard.

Parvati, ranimée, baignée, enveloppée dans un voile de gaze d’or, fut remise par le médecin sur les genoux de la reine.

La mignonne semblait toute surprise d’être là, ne se souvenant de rien ; elle regardait les assistants, qui tous lui souriaient, en élargissant ses beaux yeux, sous le rayonnement de ses longs cils noirs. Puis, intimidée, elle jeta ses bras autour du cou de sa mère et cacha son visage en regardant en dessous.

Elle n’était pas morte, pas même malade !

Quelle joie ! Je me dandinais bêtement, remuant mes oreilles, n’ayant pas d’autres moyens d’exprimer mon contentement.

— Iravata, dit la reine, en me caressant le front de sa douce main, nous saurons ce qui s’est passé, et tu nous aideras à le découvrir. Jamais je ne douterai de toi et ne croirai que tu as commis une mauvaise action. Peut-être aurai-je encore à te remercier ! peut-être te dois-je la vie de mon enfant, comme je te dois déjà celle de mon époux !

C’était vrai, cela ; sans moi elle eût été perdue, notre fleur chérie ! Si par malheur j’avais été, à ce moment-là, loin du palais, à gambader dans la forêt, ou au bain ; ou occupé à manger, ou simplement distrait et regardant ailleurs, c’est une petite morte qu’on eût retirée de l’eau. Je frissonnai à une pareille idée, et je me promis de ne plus la perdre de vue, de renoncer pour cela à mes vagabondages hors de la ville.

La rumeur du palais avait attiré l’attention du roi, et on n’avait pas pu lui cacher l’accident arrivé à la princesse. Il accourut, tout ému ; mais Parvati s’élança vers lui en riant, tout à fait remise et s’amusant de ce grand voile d’or, qu’une princesse avait prêté et qui traînait derrière elle en faisant du bruit.

Après avoir embrassé tendrement sa fille, Alemguir demanda des détails sur l’événement, et comme on ne put lui en fournir, il ordonna que l’enquête eût lieu tout de suite.

— Iravata, me dit-il, conduis-nous à l’endroit où le malheur a eu lieu.

J’obéis à l’instant. Le roi, qui portait Parvati, la reine et tous les assistants me suivirent extrêmement intéressés.

Arrivé au bord du lac, je montrai au roi l’échiquier, encore chargé des pièces de la partie interrompue. Mais on ne put comprendre quel rapport il y avait entre cet échiquier et la chute de la princesse dans le lac. On examina avec émotion la place où elle était tombée, les lotus brisés, le gazon piétiné par moi. Mais cela n’expliquait rien. Quel était le coupable ? Qui fallait-il punir ?

Les femmes furent amenées et on les interrogea. Mais elles continuèrent à mentir, répondant confusément, m’accusant toujours.

— Il a passé comme un ouragan, nous faisant grand’peur ; la princesse était devant lui, il l’a poussée dans l’eau.

— Et ensuite, demanda le roi, qui l’a retirée du lac ?

— C’est nous, c’est nous, dirent-elles, mais l’éléphant nous l’a arrachée et s’est enfui en l’emportant.

Le prince me regarda. Je lui fis signe que ce n’était pas cela.

— Qu’on les fouette, cria-t-il, jusqu’à ce qu’elles avouent la vérité.

Ce fut alors un concert de hurlements, qui redoubla d’acuité quand des esclaves parurent, armés de doubles lanières de cuir.

Le roi fit un signe. Les esclaves empoignèrent chacun une femme, la jetèrent à genoux et leur cinglèrent les reins d’un coup de lanières. Ce fut assez pour leur délier la langue ; c’était à qui parlerait, raconterait l’histoire, la vraie.

— J’écoute, dit le roi, et il désigna celle qui devait parler.

— Faites-nous grâce, ô roi très magnanime ! dit-elle ; nous sommes coupables. Voilà ce qui s’est passé : Ananta jouait avec Zobeïde une partie d’échecs, et le jeu se présentait d’une façon très extraordinaire. Toutes nous regardions du coin de l’œil, intéressées malgré nous, tout en surveillant la chère princesse qui cueillait des fleurs et nous les apportait. Malheureusement, nous engageâmes des paris et, au moment décisif, notre attention fut un moment tout entière captivée par la marche des pièces. Monseigneur l’éléphant blanc était là depuis longtemps, regardant par-dessus les buissons. Tout à coup, avec un grondement affreux, il s’élança, brisant les branches, écrasant les fleurs, et se précipita vers le lac, d’où, après quelques instants de recherche, il retira la princesse.

Le roi s’approcha de moi, les yeux pleins de larmes.

— Tu es vraiment notre bon génie, ô Iravata ! dit-il ; après m’avoir sauvé d’une mort honteuse, voilà que tu me rends ma fille ! Certes il n’est pas un homme au monde à qui je sois redevable d’une gratitude pareille à celle que je te dois. Que ces misérables femmes soient chassées et exilées, ajouta-t-il. Voilà bien la punition, mais comment récompenser dignement le sauveur ?

J’aurais voulu pouvoir parler, afin de dire que nulle récompense ne vaudrait pour moi le bonheur de les voir vivants et de vivre près d’eux. Saphir-du-Ciel pleurait à chaudes larmes, agenouillée devant ce gouffre d’eau qui aurait pu ne pas lui rendre son enfant. Tout à coup elle se releva, prit Parvati sous les bras et la tendit vers moi.

— Ô toi, mon aïeul inconnu ! s’écria-t-elle, toi, qui si manifestement nous protèges, accepte la garde de ma fille ; je te la confie, que toi seul veilles sur elle, et jamais alors l’angoisse ni l’inquiétude ne mordront mon cœur.

À moi la princesse Parvati ! à moi la délicieuse fleur humaine que j’aimais par-dessus tout ! C’était moi qui devais la garder, veiller sur elle, être près d’elle toujours ! Cela m’emplit d’un si grand enthousiasme que je lançai un coup de trompette tellement formidable que tous les assistants frissonnèrent.

Je m’arrêtai court, penaud et inquiet. J’avais peut-être effrayé aussi ma bien-aimée qui ne voudrait pas de moi pour gardien. Il n’en était rien, au contraire ; elle riait aux éclats en frappant l’une contre l’autre ses petites mains, et criait :

— Encore ! encore !

Si bien que je recommençai la fanfare, mais en l’adoucissant un peu.