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Armand Colin et Cie (p. 93-97).





Chapitre XV


LA SCIENCE


L’éducation de Parvati était commencée, à son grand chagrin et au mien ; pendant de longues heures, il fallait écouter les brahmanes, au lieu de jouer avec moi, ou d’aller haranguer les joyeux gamins de la ville. La musique, la danse, l’écriture, la poésie ! tout cela était terrible et j’entendais ma bien-aimée pleurer, pousser des cris, trépigner au milieu de ses maîtres, respectueux mais sévères.

Je restais à la porte de la salle d’étude, impuissant, la tête basse, répondant par des gémissements aux révoltes rageuses de l’élève indocile.

Parfois elle s’échappait tout en larmes, s’élançait vers moi, entourait ma trompe de ses petits bras en me criant :

— Emmène-moi ! Sauvons-nous dans la forêt, bien loin des méchants brahmanes !

Mais le brahmane en chef, dans sa robe blanche, apparaissait, cachant un bon sourire sous un air courroucé, et il me reprenait l’espiègle.

Elle avait obtenu pourtant la permission d’apprendre ses leçons dans la corbeille pendue à mon cou, tandis que je marchais lentement sous les arbres, à travers le parc.

Je me souviens surtout d’une fable qui nous donna bien de la peine à apprendre, tant les oiseaux et les papillons nous fournirent de distractions pendant ces heures d’étude-là. Nous en vînmes à bout cependant et, si j’avais pu parler, j’aurais été capable de souffler à ma petite princesse, quand elle se trompait en la récitant. Elle était jolie, cette fable, et démontrait qu’on ne saurait être trop méfiant dans la vie. Aujourd’hui encore, je me la rappelle et puisque je la sais, je peux me donner le plaisir de la transcrire d’un bout à l’autre sans craindre de commettre d’erreur. Elle était intitulée :


La Grue et l’Écrevisse


Dans une belle forêt, il y avait un grand étang peuplé de toutes sortes de poissons ; sur ses rives, une grue avait sa demeure. Cette grue étant devenue vieille, elle ne pouvait plus tuer les poissons pour les manger. Donc, le gosier serré par la faim, elle s’avança au bord de l’étang et pleura ; elle fit ruisseler sur le sol des larmes pareilles à d’innombrables perles.

Se tenant sur une patte, qui semblait une tige, le cou penché, la coquine de grue trompait les sots poissons qui la prenaient pour un lotus.

Or, une écrevisse, accompagnée de divers animaux aquatiques, s’approcha et affligée de la douleur de la grue, elle lui dit avec respect :

— Mon amie, pourquoi aujourd’hui ne t’occupes-tu pas à chercher ta nourriture, et ne fais-tu que pousser des soupirs pleins de larmes ?

— Mon enfant, répondit la grue, ce que tu as remarqué est la vérité. Je me nourris de poissons ; mais voici : j’ai renoncé à tout désir, et maintenant je me laisse mourir de faim. Ainsi, même lorsqu’ils viennent tout auprès de moi, je ne mange plus les poissons.

Lorsque l’écrevisse eut entendu cela, elle dit :

— Mon amie, quel est le motif de cette renonciation à tout désir ?

— Mon enfant, répondit la grue, je suis née et j’ai grandi au bord de cet étang. J’ai appris qu’une calamité le menace, une absence de pluie de douze années est sur le point d’avoir lieu.

— De qui as-tu appris cela ? dit l’écrevisse.

— D’un illustre astrologue, répondit la grue. Hélas ! cet étang a très peu d’eau et il sera vite à sec. Quand il sera desséché, ceux avec qui j’ai grandi et toujours joué périront tous par le manque d’eau, je n’ai pas le courage de voir ce malheur. C’est pourquoi je jeûne ainsi jusqu’à ce que mort s’en suive, et je pleure à l’idée que pas un de vous n’échappera.

Quand l’écrevisse eut entendu cela, elle rapporta aux autres animaux aquatiques ces paroles de la grue, et ceux-ci, poissons, tortues et autres, le cœur saisi de crainte et d’angoisse, allèrent tous vers la grue et lui dirent :

— Mon amie, est-il quelque moyen de nous sauver ?

— Il y a, répondit la grue, pas trop loin de cet étang, un grand lac qui a beaucoup d’eau et est embelli de quantité de lotus. Quand même Pardjania, dieu de la pluie, reste vingt-quatre ans sans faire pleuvoir, ce lac ne se dessèche pas. Si donc quelqu’un de vous veut monter sur mon dos, je le porterai dans ce lac.

Or, les poissons eurent confiance en ce discours, ils accoururent de tous côtés, criant :

— Prends-moi, prends-moi ! … Moi d’abord ! moi d’abord !

La méchante grue les faisait monter sur son dos l’un après l’autre, allait vers un grand rocher situé à peu de distance, les jetait dessus et les mangeait selon son bon plaisir.

— Mon amie, c’est avec moi que tu as eu le premier entretien d’amitié, pourquoi me laisses-tu ici et emportes-tu les autres ? Sauve-moi donc la vie aujourd’hui.

La méchante grue, lorsqu’elle entendit cela, pensa : je suis dégoûtée de la chair de poisson ; aujourd’hui donc je me servirai de cette écrevisse comme d’assaisonnement. Et elle fit monter l’écrevisse sur son dos et se mit en route vers le rocher du supplice.

L’écrevisse vit de loin une montagne d’ossements sur le rocher ; elle reconnut les arêtes de poissons, et demanda à la grue :

— Mon amie, à quelle distance est ce lac ? es-tu bien fatiguée par mon poids ?

— Écrevisse, répondit la grue, comment peux-tu croire qu’il y a un autre lac ? Je l’avais inventé pour subsister. Maintenant donc, rappelle en ta mémoire ta divinité tutélaire, car je vais te jeter aussi sur ce roc et te manger.

Mais quand elle eut fini de parler, son cou tendre et blanc comme une tige de lotus fut saisi et serré par les pinces de l’écrevisse, si bien que la grue cessa de vivre. L’écrevisse prit ensuite le cou de la grue et tout doucement retourna à l’étang.

— Ah ! écrevisse, pourquoi es-tu revenue ? demandèrent, en la voyant, les animaux aquatiques, s’est-il montré quelque présage ? Et la grue, pourquoi tarde-t-elle ? Nous sommes tous chagrins de ne pas la voir paraître.

Lorsqu’ils eurent ainsi parlé, l’écrevisse dit en riant :

— Sots que vous êtes ! cette menteuse a trompé tous les poissons, les a jetés pas bien loin d’ici sur un roc, et les a mangés. Aussi, comme je devais vivre encore, j’ai deviné la trahison de cette traîtresse et je lui ai coupé le cou. N’ayons donc plus aucune crainte ; tous les animaux aquatiques seront désormais heureux…


C’était là, n’est-ce pas, une bien jolie fable ?