Mémoires artistiques de Mlle Péan de La Roche-Jagu, écrits par elle-même/Chapitre XI

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CHAPITRE xi.


Où l’on voit qu’un pressentiment ne trompe pas.

Mon premier morceau était un quatuor avec romance. J’avais le visage inondé de larmes en posant mes premières notes, à cause de cette fatale et cruelle lettre, que j’avais toujours là présente à la pensée. Peu à peu me remettant, je me sentis inspirée et travaillai jusqu’au moment de me rendre à l’Opéra-Comique (car M. Crosnier me donna, à partir de ce jour, deux entrées). J’y allais chaque soir, non simplement pour me distraire, mais bien encore pour travailler. J’avais pris un abonnement de partitions d’orchestre, et j’emportais avec moi celle des ouvrages qui y étaient représentés, ce qui me fit beaucoup gagner pour mon instrumentation.

Mon premier morceau achevé, j’écrivis à M. Dartois ; il arriva le lendemain et me pria de le lui faire entendre. Il me le fit chanter à plusieurs reprises, et en était très-content ; il me dit de continuer aussi bien, et que je n’aurais rien à craindre. Il trouva le second et le troisième morceau encore mieux, et enfin toute la partition. Il en paraissait enchanté ; lorsque je lui parlais de la lettre en question, j’avais cru remarquer en lui toujours un certain embarras.

Ma partition terminée, je me rendis chez M. Crosnier et lui demandai un jour pour l’audition de ma musique. — Comment ! s’écria-t-il, elle est déjà finie !… Eh bien ! allez de ma part chez tels et tels artistes de mon théâtre, je veux que ce soit eux qui chantent. — Mais, Monsieur, lui observai-je, ils n’auront pas le temps de s’en occuper, et j’avais déjà donné les rôles à des artistes en dehors de votre théâtre. Il ne me céda point là-dessus, et il avait bien ses raisons pour cela, comme la suite l’a prouvé. — Nous répétâmes une seule fois, et le jour de l’audition fut fixé pour le surlendemain à trois heures. M. Crosnier me dit : « Comme vous demeurez dans la maison de M. Dartois, je compte bien sur vous, Mademoiselle, pour ne pas manquer de le prévenir. » En effet, je fus l’avertir de suite, je lui trouvai l’air encore plus embarrassé. Je lui dis, que me méfiant toujours de M. Crosnier, j’avais été prier M. le comte de Las-Cases de vouloir bien assister à l’audition de mon opéra. Malheureusement il partait le soir même pour Angers ; que j’en étais désolée ! Oh ! que c’est fâcheux pour vous, dit vivement M. Dartois. Oh ! Monsieur, l’on veut donc me tromper ? lui dis-je. Eh non ! reprit-il, s’efforçant de sourire, et s’apercevant de l’inconvenance des mots qui venaient de lui échapper. — Ces deux jours qui précédèrent mon audition furent affreux pour moi : je flottais entre la crainte et l’espérance. — Enfin, je me rendis au théâtre avec quelques personnes de mes amies. Un des artistes demanda : Où donc est le Comité ? (J’avais l’oreille et l’oeil partout.) On lui répondit à demi voix et aveu un sourire moqueur : Il n’y en a pas. — Ces mots me glacèrent, et je m’avançai vers une des dames qui m’accompagnaient et lui dis que je venais d’entendre dire qu’il n’y avait point de Comité. Vous voyez que je suis perdue, c’est un semblant d’audition que l’on m’a accordé, je suis horriblement jouée, et je ne veux point faire entendre mon opéra ; je vais le prendre et dire à M. Crosnier, que lorsque véritablement il y aura un Comité, je ferai exécuter mon œuvre. – Gardez-vous bien de faire un pareil coup de tête, me dit cette dame, je suis persuadée, moi, qu’il recevra votre ouvrage.

Cette dame était Mme Ampère, veuve du membre de l’Institut. Elle existe encore aujourd’hui.

On venait de répéter un opéra en trois actes, de sorte que plusieurs artistes, ainsi que la claque, se trouvèrent réunis et furent se placer au parterre. M. Crosnier y était aussi, et tirant sa montre il dit : Trois heures un quart, et les MM. Dartois ne sont pas ici ; est-ce que vous auriez oublié, Mademoiselle, de les faire prévenir. Je lui répondis que non, et que moi-même j’étais surprise qu’ils ne se soient pas déjà rendus à l’heure indiquée. On attendit encore un quart d’heure, et M. Crosnier, se levant avec humeur, ordonna de commencer sans eux. Je ne chercherai point à décrire l’état pénible dans lequel je me trouvais pendant cette exécution. Le théâtre, à peine éclairé, les artistes ne pouvaient même lire leur rôle. Vers le milieu du premier morceau, à un point d’orgue, des applaudissements partirent du parterre ; à la fin de ce morceau, mêmes applaudissements, mais M. Crosnier, frappant de sa canne, leur imposa silence et leur défendit d’applaudir (c’est une personne de mes amies, qui s’était glissée au parterre afin d’entendre les observations que pourrait faire M. Crosnier, qui m’apprit cela). — Le froid le plus glacial régna après cet ordre. Enfin, on exécutait le dernier morceau, lorsque arrivèrent les frères Dartois. Je les vis entrer et aller se placer près du directeur. Presque immédiatement ils sortirent tous ensemble sans me dire un seul mot. Mes amies m’emmenèrent et commencèrent à voir comme moi que mon audition n’était pas sérieuse. Cette journée, celle du lendemain furent affreuses de désespoir pour moi !… Le troisième jour je reçus une lettre, je reconnus l’écriture de M. Dartois. Je la froissais convulsivement dans la main ; je la tenais ainsi il y avait déjà une heure, sans l’avoir encore ouverte, lorsqu’on sonna chez moi. Ce coup de sonnette me fit revenir de la stupeur dans laquelle j’étais plongée : c’était justement la personne qui avait été au parterre, et qui venait savoir si j’avais appris quelque chose. Oui ! m’écriai-je, voici une lettre qui m’apprend que je suis refusée !… Voyons, mais elle n’est point décachetée ! vous ne savez pas ce qu’elle contient. — Oh ! je n’ai pas besoin de l’ouvrir, je connais d’avance son contenu. J’avais les nerfs dans un tel état d’irritation, que ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que l’on parvint à m’arracher cette fatale lettre. Voici ce qu’elle contenait : « Mademoiselle, mon frère et moi sommes vraiment désolés de la détermination que nous sommes forcés de prendre en vous retirant notre manuscrit ; mais ayant assisté à votre audition, nous avons reconnu que votre musique » était inexécutable. Croyez au vif regret que nous éprouvons, et agréez, etc. Signé, Achille Dartois. »

Mon indignation était à son comble, en voyant qu’ils osaient dire : nous avons assisté à votre audition, et qu’ils n’étaient arrivés qu’au dernier morceau. — Je versai un déluge de larmes, qui me soulagèrent un peu, et le lendemain, mon pauvre esprit abattu se releva, et comme je savais que ma musique était très exécutable, je formai le projet de la faire entendre publiquement. Avant, je voulus m’adresser à un chef d’orchestre, auquel je confiai ma partition, en le priant de me dire s’il trouvait ma musique inexécutable. Au bout de quelques jours il me la renvoya, disant que non-seulement elle était on ne peut plus exécutable, mais encore susceptible d’un succès à l’Opéra-Comique ; qu’il m’engageait beaucoup à la faire entendre, afin de donner un démenti formel à MM. Dartois et Crosnier, et qu’il se mettait à ma disposition pour conduire et même me donner un orchestre.