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Eugène Renduel (Œuvres complètes de Victor Hugo. Drames, Tome Vp. 147-187).
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ACTE TROISIÈME.

IVRES-MORTS.


PERSONNAGES.


DONA LUCREZIA BORGIA.
GENNARO.
GUBETTA.
MAFFIO ORSINI.
JEPPO LIVERETTO.
DON APOSTOLO GAZELLA.
ASCANIO PETRUCCI.
OLOFERNO VITELLOZZO.
LA PRINCESSE NEGRONI.
Dames. Pages. Moines.


ACTE TROISIÈME.


Une salle magnifique du palais Negroni. À droite, une porte bâtarde. Au fond, une grande et très-large porte à deux battants. Au milieu, une table superbement servie à la mode du quinzième siècle. De petits pages noirs, vêtus de brocard d’or, circulent à l’entour. — Au moment où la toile se lève, il y a quatorze convives à table, Jeppo, Maffio, Ascanio, Oloferno, Apostolo, Gennaro et Gubetta, et sept jeunes femmes, jolies et très-galamment parées. Tous boivent ou mangent, ou rient à gorge déployée avec leurs voisines, excepté Gennaro qui paraît pensif et silencieux.


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Scène I.


JEPPO, MAFFIO, ASCANIO, OLOFERNO, DON APOSTOLO, GUBETTA, GENNARO, des Femmes, des Pages.


Oloferno, son verre à la main.

Vive le vin de Xerès ! Xerès de la Frontera est une ville du paradis.


Maffio, son verre à la main.

Le vin que nous buvons vaut mieux que les histoires que vous nous contez, Jeppo.


Ascanio.

Jeppo a la maladie de conter des histoires quand il a bu.


Don Apostolo.

L’autre jour, c’était à Venise, chez le sérénissime doge Barbarigo ; aujourd’hui, c’est à Ferrare, chez la divine princesse Negroni.


Jeppo.

L’autre jour, c’était une histoire lugubre ; aujourd’hui, c’est une histoire gaie.


Maffio.

Une histoire gaie, Jeppo ! Comment il advint que don Siliceo, beau cavalier de trente ans, qui avait perdu son patrimoine au jeu, épousa la très-riche marquise Calpurnia, qui comptait quarante-huit printemps. Par le corps de Bacchus ! vous trouvez cela gai !


Gubetta.

C’est triste et commun. Un homme ruiné, qui épouse une femme en ruine. Chose qui se voit tous les jours.

Il se met à manger. De temps en temps, quelques-uns se lèvent de table et viennent causer sur le devant de la scène pendant que l’orgie continue.

La Princesse Negroni, à Maffio, montrant Gennaro.

Monsieur le comte Orsini, vous avez là un ami qui me paraît bien triste.


Maffio.

Il est toujours ainsi, madame. Il faut que vous me pardonniez de l’avoir amené sans que vous lui eussiez fait la grâce de l’inviter. C’est mon frère d’armes. Il m’a sauvé la vie à l’assaut de Rimini. J’ai reçu à l’attaque du pont de Vicence un coup d’épée qui lui était destiné. Nous ne nous séparons jamais. Nous vivons ensemble. Un bohémien nous a prédit que nous mourrions le même jour.


La Negroni, riant.

Vous a-t-il dit si ce serait le soir ou le matin ?


Maffio.

Il nous a dit que ce serait le matin.


La Negroni, riant plus fort.

Votre bohémien ne savait ce qu’il disait. — Et vous aimez bien ce jeune homme ?


Maffio.

Autant qu’un homme peut en aimer un autre.


La Negroni.

Eh bien ! vous vous suffisez l’un à l’autre. Vous êtes heureux.


Maffio.

L’amitié ne remplit pas tout le cœur, madame.


La Negroni.

Mon dieu ! qu’est-ce qui remplit tout le cœur ?


Maffio.

L’amour.


La Negroni.

Vous avez toujours l’amour à la bouche.


Maffio.

Et vous dans les yeux.


La Negroni.

Êtes-vous singulier !


Maffio.

Êtes-vous belle !

Il lui prend la taille.

La Negroni.

Monsieur le comte Orsini, laissez-moi !


Maffio.

Un baiser sur votre main ?


La Negroni.

Non !

Elle lui échappe.

Gubetta, abordant Maffio.

Vos affaires sont en bon train près de la princesse.


Maffio.

Elle me dit toujours non.


Gubetta.

Dans la bouche d’une femme Non n’est que le frère aîné de Oui.


Jeppo, survenant, à Maffio.

Comment trouves-tu madame la princesse Negroni ?


Maffio.

Adorable. Entre nous, elle commence à m’égratigner furieusement le cœur.


Jeppo.

Et son souper ?


Maffio.

Une orgie parfaite.


Jeppo.

La princesse est veuve.


Maffio.

On le voit bien à sa gaieté !


Jeppo.

J’espère que tu ne te défies plus de son souper ?


Maffio.

Moi ! Comment donc ! J’étais fou.


Jeppo, à Gubetta.

Monsieur de Belverana, vous ne croiriez pas que Maffio avait peur de venir souper chez la princesse ?


Gubetta.

Peur ? — Pourquoi ?


Jeppo.

Parce que le palais Negroni touche au palais Borgia.


Gubetta.

Au diable les Borgia ! — et buvons !


Jeppo, bas à Maffio.

Ce que j’aime dans ce Belverana, c’est qu’il n’aime pas les Borgia.


Maffio, bas.

En effet, il ne manque jamais une occasion de les envoyer au diable avec une grâce toute particulière. Cependant, mon cher Jeppo…


Jeppo.

Eh bien !


Maffio.

Je l’observe depuis le commencement du souper, ce prétendu espagnol. Il n’a encore bu que de l’eau.


Jeppo.

Voilà tes soupçons qui te reprennent, mon bon ami Maffio. Tu as le vin étrangement monotone.


Maffio.

Peut-être as-tu raison. Je suis fou.


Gubetta, revenant et regardant Maffio de la tête aux pieds.

Savez-vous, Monsieur Maffio, que vous êtes taillé pour vivre quatre-vingt-dix-ans, et que vous ressemblez à un mien grand-père, qui a vécu cet âge, et qui s’appelait comme moi Gil-Basilio-Fernan-Ireneo-Felipe-Frasco-Frasquito comte de Belverana ?


Jeppo, bas à Maffio.

J’espère que tu ne doutes plus de sa qualité d’espagnol. Il a au moins vingt noms de baptême. — Quelle litanie, Monsieur De Belverana !


Gubetta.

Hélas ! nos parents ont coutume de nous donner plus de noms à notre baptême que d’écus à notre mariage. Mais qu’ont-ils donc à rire là bas ?

À part.


— Il faut pourtant que les femmes aient un prétexte pour s’en aller. Comment faire ?

Il retourne s’asseoir à table.

Oloferno, buvant.

Par Hercule ! messieurs ! je n’ai jamais passé soirée plus délicieuse. Mesdames, goûtez de ce vin. Il est plus doux que le vin de Lacryma-Christi, et plus ardent que le vin de Chypre. C’est du vin de Syracuse, messeigneurs !


Gubetta, mangeant.

Oloferno est ivre, à ce qu’il paraît.


Oloferno.

Mesdames, il faut que je vous dise quelques vers que je viens de faire. Je voudrais être plus poète que je ne le suis pour célébrer d’aussi admirables femmes.


Gubetta.

Et moi je voudrais être plus riche que je n’ai l’honneur de l’être pour en donner de pareils à mes amis.


Oloferno.

Rien n’est si doux que de chanter une belle femme et un bon repas.


Gubetta.

Si ce n’est d’embrasser l’une et de manger l’autre.


Oloferno.

Oui, je voudrais être poète. Je voudrais pouvoir m’élever au ciel. Je voudrais avoir deux ailes…


Gubetta.

De faisan dans mon assiette.


Oloferno.

Je vais pourtant vous dire mon sonnet.


Gubetta.

Par le diable, monsieur le marquis Oloferno Vitellozzo ! je vous dispense de nous dire votre sonnet. Laissez-nous boire !


Oloferno.

Vous me dispensez de vous dire mon sonnet ?


Gubetta.

Comme je dispense les chiens de me mordre, le pape de me bénir, et les passants de me jeter des pierres.


Oloferno.

Tête-dieu ! vous m’insultez, je crois, monsieur le petit espagnol.


Gubetta.

Je ne vous insulte pas, grand colosse d’italien que vous êtes. Je refuse mon attention à votre sonnet. Rien de plus. Mon gosier a plus soif de vin de Chypre que mes oreilles de poésie.


Oloferno.

Vos oreilles, monsieur le castillan râpé, je vous les clouerai sur les talons !


Gubetta.

Vous êtes un absurde belître ! Fi ! A-t-on jamais vu lourdaud pareil ? S’enivrer de vin de Syracuse, et avoir l’air de s’être soûlé avec de la bière !


Oloferno.

Savez-vous bien que je vous couperai en quatre, par la mort-dieu !


Gubetta, tout en découpant un faisan.

Je ne vous en dirai pas autant. Je ne découpe pas d’aussi grosses volailles que vous. — Mesdames, vous offrirai-je de ce faisan ?


Oloferno, se jetant sur un couteau.

Pardieu ! J’éventrerai ce faquin, fût-il plus gentilhomme que l’empereur !


Les femmes, se levant de table.

Ciel ! Ils vont se battre !


Les hommes.

Tout beau, Oloferno !

Ils désarment Oloferno qui veut se jeter sur Gubetta. Pendant ce temps-là, les femmes disparaissent par la porte latérale.

Oloferno, se débattant.

Corps-dieu !


Gubetta.

Vous rimez si richement en Dieu, mon cher poète, que vous avez mis ces dames en fuite. Vous êtes un fier maladroit.


Jeppo.

C’est vrai, cela. Que diable sont-elles devenues ?


Maffio.

Elles ont eu peur. Couteau qui luit, femme qui fuit.


Ascanio.

Bah ! Elles vont revenir.


Oloferno, menaçant Gubetta.

Je te retrouverai demain, mon petit Belverana du démon !


Gubetta.

Demain, tant qu’il vous plaira !

Oloferno va se rasseoir en chancelant avec dépit. Gubetta éclate de rire.
— Cet imbécile ! Mettre en déroute les plus jolies femmes de Ferrare avec un couteau emmanché dans un sonnet ! Se fâcher à propos de vers ! Je le crois bien qu’il a des ailes. Ce n’est pas un homme, c’est un oison. Cela perche, cela doit dormir sur une patte, cet Oloferno-là !

Jeppo.

Là là, faites la paix, messieurs. Vous vous couperez galamment la gorge demain matin. Par Jupiter, vous vous battrez du moins en gentilshommes, avec des épées, et non avec des couteaux.


Ascanio.

À propos, au fait, qu’avons-nous donc fait de nos épées ?


Don Apostolo.

Vous oubliez qu’on nous les a fait quitter dans l’antichambre.


Gubetta.

Et la précaution était bonne, car autrement nous nous serions battus devant les dames ; ce dont rougiraient des flamands de Flandre, ivres de tabac !


Gennaro.

Bonne précaution, en effet !


Maffio.

Pardieu, mon frère Gennaro ! voilà la première parole que tu dis depuis le commencement du souper, et tu ne bois pas ! Est-ce que tu songes à Lucrèce Borgia ? Gennaro ! tu as décidément quelque amourette avec elle ! Ne dis pas non.


Gennaro.

Verse-moi à boire, Maffio ! Je n’abandonne pas plus mes amis à table qu’au feu.


Un page noir, deux flacons à la main.

Messeigneurs, du vin de Chypre ou du vin de Syracuse ?


Maffio.

Du vin de Syracuse. C’est le meilleur.

Le page noir remplit tous les verres.

Jeppo.

La peste soit d’Oloferno ! Est-ce que ces dames ne vont pas revenir ?

Il va successivement aux deux portes.


— Les portes sont fermées en dehors, messieurs !


Maffio.

N’allez-vous pas avoir peur à votre tour, Jeppo ! Elles ne veulent pas que nous les poursuivions. C’est tout simple.


Gennaro.

Buvons, messeigneurs.

Ils choquent leurs verres.

Maffio.

À ta santé, Gennaro ! et puisses-tu bientôt retrouver ta mère !


Gennaro.

Que Dieu t’entende !

Tous boivent, excepté Gubetta qui jette son vin par-dessus son épaule.

Maffio, bas à Jeppo.

Pour le coup, Jeppo, je l’ai bien vu.


Jeppo, bas.

Quoi ?


Maffio.

L’espagnol n’a pas bu.


Jeppo.

Eh bien ?


Maffio.

Il a jeté son vin par-dessus son épaule.


Jeppo.

Il est ivre, et toi aussi.


Maffio.

C’est possible.


Gubetta.

Une chanson à boire, messieurs ! Je vais vous chanter une chanson à boire qui vaudra mieux que le sonnet du marquis Oloferno. Je jure par le bon vieux crâne de mon père que ce n’est pas moi qui ai fait cette chanson, attendu que je ne suis pas poète, et que je n’ai point l’esprit assez galant pour faire se becqueter deux rimes au bout d’une idée. Voici ma chanson. Elle est adressée à monsieur saint Pierre, célèbre portier du paradis, et elle a pour sujet cette pensée délicate que le ciel du bon Dieu appartient aux buveurs.


Jeppo, bas à Maffio.

Il est plus qu’ivre, il est ivrogne.


Tous, excepté Gennaro.

La chanson ! La chanson !


Gubetta, chantant.

Saint Pierre, ouvre ta porte
Au buveur qui t’apporte
Une voix pleine et forte
Pour chanter : Domino !


Tous en chœur, excepté Gennaro.

Gloria Domino !

Ils choquent leurs verres en riant aux éclats. Tout à coup on entend des voix éloignées qui chantent sur un ton lugubre.

Voix au dehors.

Sanctum et terribile nomen ejus. Initium sapienteæ timor Domini.


Jeppo, riant de plus belle.

Écoutez, messieurs ! — Corbacque ! pendant que nous chantons à boire, l’écho chante vêpres.


Tous.

Écoutons.


Voix au dehors, un peu plus rapprochées.

Nisi Dominus custodierit civitatem, frustra vigilat qui custodit eam.

Tous éclatent de rire.

Jeppo.

Du plain-chant tout pur.


Maffio.

Quelque procession qui passe.


Gennaro.

À minuit ! C’est un peu tard.


Jeppo.

Bah ! Continuez, Monsieur De Belverana.


Voix au dehors, qui se rapprochent de plus en plus.

Oculos habent, et non videbunt. Nares habent, et non odorabunt. Aures habent, et non audient.

Tous rient de plus en plus fort.

Jeppo.

Sont-ils braillards, ces moines !


Maffio.

Regarde donc, Gennaro. Les lampes s’éteignent ici. Nous voici tout à l’heure dans l’obscurité.

Les lampes pâlissent en effet, comme n’ayant plus d’huile.

Voix au dehors, plus près.

Manus habent, et non palpabunt, pedes habent, et non ambulabunt, non clamabunt in gutture suo.


Gennaro.

Il me semble que les voix se rapprochent.


Jeppo.

La procession me fait l’effet d’être en ce moment sous nos fenêtres.


Maffio.

Ce sont les prières des morts.


Ascanio.

C’est quelque enterrement.


Jeppo.

Buvons à la santé de celui qu’on va enterrer.


Gubetta.

Savez-vous s’il n’y en a pas plusieurs ?


Jeppo.

Hé bien, à la santé de tous !


Apostolo, à Gubetta.

Bravo ! — Et continuons de notre côté notre invocation à saint Pierre.


Gubetta.
Parlez donc plus poliment. On dit : À monsieur saint Pierre, honorable huissier et guichetier patenté du paradis.

Il chante.

Saint Pierre, ouvre ta porte
Au buveur qui t’apporte
Une voix pleine et forte
Pour chanter : Domino !


Tous.

Gloria Domino !


Gubetta.

Au buveur, joyeux chantre,
Qui porte un si gros ventre
Qu’on doute, lorsqu’il entre,
S’il est homme ou tonneau.


Tous, en choquant leurs verres avec des éclats de rire.

Gloria Domino !

La grande porte du fond s’ouvre silencieusement dans toute sa largeur. On voit au-dehors une vaste salle tapissée en noir, éclairée de quelques flambeaux, avec une grande croix d’argent au fond. Une longue file de pénitents blancs et noirs dont on ne voit que les yeux par les trous de leurs cagoules, croix en tête et torche en main, entre par la grande porte en chantant d’un accent sinistre et d’une voix haute :

De profondis clamavi ad te, Domine !

Puis ils viennent se ranger en silence des deux côtés de la salle, et y restent immobiles comme des statues, pendant que les jeunes gentilshommes les regardent avec stupeur.

Maffio.

Qu’est-ce que cela veut dire ?


Jeppo, s’efforçant de rire.

C’est une plaisanterie. Je gage mon cheval contre un pourceau, et mon nom de Liveretto contre le nom de Borgia, que ce sont nos charmantes comtesses qui se sont déguisées de cette façon pour nous éprouver, et que si nous levons une de ces cagoules au hasard, nous trouverons dessous la figure fraîche et malicieuse d’une jolie femme. — Voyez plutôt.

Il va soulever en riant un des capuchons, et il reste pétrifié en voyant dessous le visage livide d’un moine qui demeure immobile, la torche à la main et les yeux baissés. Il laisse tomber le capuchon et recule.


— Ceci commence à devenir étrange !


Maffio.

Je ne sais pourquoi mon sang se fige dans mes veines.


Les pénitents, chantant d’une voix éclatante.

Conquassabit capita in terra multorum !


Jeppo.

Quel piège affreux ! Nos épées, nos épées ! Ah çà, messieurs, nous sommes chez le démon ici.



Scène II.


Les mêmes, DONA LUCREZIA.


Dona Lucrezia, paraissant tout à coup, vêtue de noir, au seuil de la porte.

Vous êtes chez moi !


Tous, excepté Gennaro qui observe tout dans un coin du théâtre où dona Lucrezia ne le voit pas.

Lucrèce Borgia !


Dona Lucrezia.

Il y a quelques jours, tous, les mêmes qui êtes ici, vous disiez ce nom avec triomphe. Vous le dites aujourd’hui avec épouvante. Oui, vous pouvez me regarder avec vos yeux fixes de terreur. C’est bien moi, messieurs. Je viens vous annoncer une nouvelle, c’est que vous êtes tous empoisonnés, messeigneurs, et qu’il n’y en a pas un de vous qui ait encore une heure à vivre. Ne bougez pas. La salle d’à côté est pleine de piques. À mon tour maintenant, à moi de parler haut et de vous écraser la tête du talon ! Jeppo Liveretto, va rejoindre ton oncle Vitelli que j’ai fait poignarder dans les caves du Vatican ! Ascanio Petrucci, va retrouver ton cousin Pandolfo, que j’ai assassiné pour lui voler sa ville ! Oloferno Vitellozzo, ton oncle t’attend, tu sais bien, Iago d’Appiani, que j’ai empoisonné dans une fête ! Maffio Orsini, va parler de moi dans l’autre monde à ton frère de Gravina, que j’ai fait étrangler dans son sommeil ! Apostolo Gazella, j’ai fait décapiter ton père Francisco Gazella, j’ai fait égorger ton cousin Alphonse d’Aragon, dis-tu ; va les rejoindre ! — Sur mon âme ! Vous m’avez donné un bal à Venise, je vous rends un souper à Ferrare. Fête pour fête, messeigneurs !


Jeppo.

Voilà un rude réveil, Maffio !


Maffio.

Songeons à Dieu !


Dona Lucrezia.

Ah ! mes jeunes amis du carnaval dernier ! vous ne vous attendiez pas à cela ? Pardieu ! Il me semble que je me venge. Qu’en dites-vous, messieurs ? Qui est-ce qui se connaît en vengeance ici ? Ceci n’est point mal, je crois ! — Hein ? qu’en pensez-vous ? pour une femme !

Aux moines.


— Mes pères, emmenez ces gentilshommes dans la salle voisine qui est préparée, confessez-les, et profitez du peu d’instants qui leur restent pour sauver ce qui peut être encore sauvé de chacun d’eux. — Messieurs, que ceux d’entre vous qui ont des âmes y avisent. Soyez tranquilles. Elles sont en bonnes mains. Ces dignes pères sont des moines réguliers de saint-Sixte, auxquels notre saint-père le pape a permis de m’assister dans des occasions comme celle-ci. — Et si j’ai eu soin de vos âmes, j’ai eu soin aussi de vos corps. Tenez ?

Aux moines qui sont devant la porte du fond.


— Rangez-vous un peu, mes pères, que ces messieurs voient.

Les moines s’écartent et laissent voir cinq cercueils couverts chacun d’un drap noir rangé devant la porte.


— Le nombre y est. Il y en a bien cinq. — Ah ! Jeunes gens ! vous arrachez les entrailles à une malheureuse femme, et vous croyez qu’elle ne se vengera pas ! Voici le tien, Jeppo. Maffio, voici le tien. Oloferno, Apostolo, Ascanio, voici les vôtres !


Gennaro, qu’elle n’a pas vu jusqu’alors, faisant un pas.

Il en faut un sixième, madame !


Dona Lucrezia.

Ciel ! Gennaro !


Gennaro.

Lui-même.


Dona Lucrezia.

Que tout le monde sorte d’ici. — Qu’on nous laisse seuls. — Gubetta, quoi qu’il arrive, quoi qu’on puisse entendre du dehors de ce qui va se passer ici, que personne n’y entre !


Gubetta.

Il suffit.

Les moines ressortent processionnellement, emmenant avec eux dans leurs files les cinq seigneurs chancelants et éperdus.



Scène III.


GENNARO, DONA LUCREZIA.

Il y a à peine quelques lampes mourantes dans l’appartement. Les portes sont refermées. Dona Lucrezia et Gennaro, restés seuls, s’entre-regardent quelques instants en silence, comme ne sachant par où commencer.



Dona Lucrezia, se parlant à elle-même.

C’est Gennaro !


Chant des moines au-dehors.

Nisi Dominus ædificaverit domum, in vanum laborant qui ædificant eam.


Dona Lucrezia.

Encore vous, Gennaro ! Toujours vous sous tous les coups que je frappe ! Dieu du ciel ! comment vous êtes-vous mêlé à ceci ?


Gennaro.

Je me doutais de tout.


Dona Lucrezia.

Vous êtes empoisonné encore une fois. Vous allez mourir !


Gennaro.

Si je veux. — J’ai le contre-poison.


Dona Lucrezia.

Ah oui ! Dieu soit loué !


Gennaro.

Un mot, madame. Vous êtes experte en ces matières. Y a-t-il assez d’élixir dans cette fiole pour sauver les gentilshommes que vos moines viennent d’entraîner dans ce tombeau ?


Dona Lucrezia, examinant la fiole.

Il y en a à peine assez pour vous, Gennaro !


Gennaro.

Vous ne pouvez pas en avoir d’autre sur-le-champ ?


Dona Lucrezia.

Je vous ai donné tout ce que j’avais.


Gennaro.

C’est bien.


Dona Lucrezia.

Que faites-vous, Gennaro ? Dépêchez-vous donc. Ne jouez pas avec des choses si terribles. On n’a jamais assez tôt bu un contre-poison. Buvez, au nom du ciel ! Mon dieu ! quelle im prudence vous avez faite là ! Mettez votre vie en sûreté. Je vous ferai sortir du palais par une porte dérobée que je connais. Tout peut se réparer encore. Il est nuit. Des chevaux seront bientôt sellés. Demain matin vous serez loin de Ferrare. N’est-ce pas qu’il s’y fait des choses qui vous épouvantent ? Buvez, et partons. Il faut vivre ! il faut vous sauver !


Gennaro, prenant un couteau sur la table.

C’est-à-dire que vous allez mourir, madame !


Dona Lucrezia.

Comment ! Que dites-vous ?


Gennaro.

Je dis que vous venez d’empoisonner traîtreusement cinq gentilshommes, mes amis, mes meilleurs amis, par le ciel ! et parmi eux, Maffio Orsini, mon frère d’armes, qui m’avait sauvé la vie à Vicence, et avec qui toute injure et toute vengeance m’est commune. Je dis que c’est une action infâme que vous avez faite là, qu’il faut que je venge Maffio et les autres, et que vous allez mourir !


Dona Lucrezia.

Terre et cieux !


Gennaro.

Faites votre prière, et faites-la courte, madame. Je suis empoisonné. Je n’ai pas le temps d’attendre.


Dona Lucrezia.

Bah ! cela ne se peut. Ah bien oui, Gennaro me tuer ! Est-ce que cela est possible ?


Gennaro.

C’est la réalité pure, madame, et je jure Dieu qu’à votre place je me mettrais à prier en silence, à mains jointes et à deux genoux. — Tenez, voici un fauteuil qui est bon pour cela.


Dona Lucrezia.

Non. Je vous dis que c’est impossible. Non, parmi les plus terribles idées qui me traversent l’esprit, jamais celle-ci ne me serait venue. — Hé bien, hé bien ! vous levez le couteau ! Attendez ! Gennaro ! J’ai quelque chose à vous dire !


Gennaro.

Vite.


Dona Lucrezia.

Jette ton couteau, malheureux ! Jette-le, te dis-je ! Si tu savais… — Gennaro ! Sais-tu qui tu es ? Sais-tu qui je suis ? Tu ignores combien je te tiens de près ! Faut-il tout lui dire ? Le même sang coule dans nos veines, Gennaro ! Tu as eu pour père Jean Borgia, duc de Gandia !


Gennaro.

Votre frère ! Ah ! vous êtes ma tante ! Ah ! madame !


Dona Lucrezia, à part.

Sa tante !


Gennaro.

Ah ! je suis votre neveu ! Ah ! c’est ma mère, cette infortunée duchesse de Gandia, que tous les Borgia ont rendue si malheureuse ! Madame Lucrèce, ma mère me parle de vous dans ses lettres. Vous êtes du nombre de ces parents dénaturés dont elle m’entretient avec horreur, et qui ont tué mon père, et qui ont noyé sa destinée, à elle, de larmes et de sang. Ah ! j’ai de plus mon père à venger, ma mère à sauver de vous maintenant ! Ah ! vous êtes ma tante ! je suis un Borgia ! Oh ! cela me rend fou ! — Écoutez-moi, dona Lucrezia Borgia, vous avez vécu long-temps, et vous êtes si couverte d’attentats que vous devez en être devenue odieuse et abominable à vous-même. Vous êtes fatiguée de vivre, sans nul doute, n’est-ce pas ? Eh bien, il faut en finir. Dans les familles comme les nôtres, où le crime est héréditaire et se transmet de père en fils comme le nom, il arrive toujours que cette fatalité se clôt par un meurtre, qui est d’ordinaire un meurtre de famille, dernier crime qui lave tous les autres. Un gentilhomme n’a jamais été blâmé pour avoir coupé une mauvaise branche à l’arbre de sa maison. L’espagnol Mudarra a tué son oncle Rodrigue De Lara pour moins que vous n’avez fait. Cet espagnol a été loué de tous pour avoir tué son oncle, entendez-vous, ma tante ? — Allons ! En voilà assez de dit là dessus ! Recommandez votre âme à Dieu, si vous croyez à Dieu et à votre âme.


Dona Lucrezia.

Gennaro ! par pitié pour toi ! Tu es innocent encore ! Ne commets pas ce crime !


Gennaro.

Un crime ! Oh ! ma tête s’égare et se bouleverse ! Sera-ce un crime ? Eh bien ! quand je commettrais un crime ! Pardieu ! je suis un Borgia, moi ! À genoux, vous dis-je ! ma tante ! À genoux !


Dona Lucrezia.

Dis-tu en effet ce que tu penses, mon Gennaro ? Est-ce ainsi que tu paies mon amour pour toi ?


Gennaro.

Amour !…


Dona Lucrezia.

C’est impossible. Je veux te sauver de toi-même. Je vais appeler. Je vais crier.


Gennaro.

Vous n’ouvrirez point cette porte. Vous ne ferez point un pas. Et quant à vos cris, ils ne peuvent vous sauver. Ne venez-vous pas d’ordonner vous-même tout à l’heure que personne n’entrât, quoi qu’on pût entendre au dehors de ce qui va se passer ici ?


Dona Lucrezia.

Mais c’est lâche ce que vous faites là, G ennaro ! Tuer une femme, une femme sans défense ! Oh ! vous avez de plus nobles sentiments que cela dans l’âme ! Écoute-moi, tu me tueras après si tu veux ; je ne tiens pas à la vie, mais il faut bien que ma poitrine déborde, elle est pleine d’angoisses de la manière dont tu m’as traitée jusqu’à présent. Tu es jeune, enfant, et la jeunesse est toujours trop sévère. Oh ! si je dois mourir, je ne veux pas mourir de ta main. Cela n’est pas possible, vois-tu, que je meure de ta main. Tu ne sais pas toi-même à quel point cela serait horrible. D’ailleurs, Gennaro, mon heure n’est pas encore venue. C’est vrai, j’ai commis bien des actions mauvaises, je suis une grande criminelle ; et c’est parce que je suis une grande criminelle qu’il faut me laisser le temps de me reconnaître et de me repentir. Il le faut absolument, entends-tu, Gennaro ?


Gennaro.

Vous êtes ma tante. Vous êtes la sœur de mon père. Qu’avez-vous fait de ma mère, madame Lucrèce Borgia ?


Dona Lucrezia.

Attends, attends ! Mon dieu, je ne puis tout dire. Et puis, si je te disais tout, je ne ferais peut-être que redoubler ton horreur et ton mépris pour moi ! Écoute-moi encore un instant. Oh ! que je voudrais bien que tu me reçusses repentante à tes pieds ! Tu me feras grâce de la vie, n’est-ce pas ? Eh bien, veux-tu que je prenne le voile ? Veux-tu que je m’enferme dans un cloître, dis ? Voyons, si l’on te disait : cette malheureuse femme s’est fait raser la tête, elle couche dans la cendre, elle creuse sa fosse de ses mains, elle prie Dieu nuit et jour, non pour elle, qui en aurait besoin cependant, mais pour toi, qui peux t’en passer ; elle fait tout cela, cette femme, pour que tu abaisses un jour sur sa tête un regard de miséricorde, pour que tu laisses tomber une larme sur toutes les plaies vives de son cœur et de son âme, pour que tu ne lui dises plus comme tu viens de le faire avec cette voix plus sévère que celle du jugement dernier : Vous êtes Lucrèce Borgia ! Si l’on te disait cela, Gennaro, est-ce que tu aurais le cœur de la repousser ! Oh ! grâce ! Ne me tue pas, mon Gennaro ! Vivons tous les deux, toi pour me pardonner, moi, pour me repentir ! Aie quelque compassion de moi ! Enfin cela ne sert à rien de traiter sans miséricorde une pauvre misérable femme qui ne demande qu’un peu de pitié ! — Un peu de pitié ! Grâce de la vie ! — Et puis, vois-tu bien, mon Gennaro, je te le dis pour toi, ce serait vraiment lâche ce que tu ferais là, ce serait un crime affreux, un assassinat ! Un homme tuer une femme ! Un homme qui est le plus fort ! Oh ! tu ne voudras pas ! tu ne voudras pas !


Gennaro, ébranlé.

Madame…


Dona Lucrezia.

Oh ! Je le vois bien, j’ai ma grâce. Cela se lit dans tes yeux. Oh ! laisse-moi pleurer à tes pieds !


Une voix au-dehors.

Gennaro !


Gennaro.

Qui m’appelle ?


La voix.

Mon frère Gennaro !


Gennaro.

C’est Maffio !


La voix.

Gennaro ! Je meurs ! Venge-moi !


Gennaro, relevant le couteau.

C’est dit. Je n’écoute plus rien. Vous l’entendez, madame, il faut mourir !


Dona Lucrezia, se débattant et lui retenant le bras.

Grâce ! grâce ! Encore un mot !


Gennaro.

Non !


Dona Lucrezia.

Pardon ! Écoute-moi !


Gennaro.

Non !


Dona Lucrezia.

Au nom du ciel !


Gennaro.

Non !

Il la frappe.

Dona Lucrezia.

Ah !… tu m’as tuée ! — Gennaro ! je suis ta mère !


FIN.