Louÿs – Archipel, précédé de Dialogue sur la danse/Archipel 1.


ARCHIPEL

Fac-similé d'une page manuscrite de Pierre Louÿs (page 8 du onzième tome des œuvres complètes).
Fac-similé d'une page manuscrite de Pierre Louÿs (page 8 du onzième tome des œuvres complètes).



L’ÎLE MYSTÉRIEUSE


Les dernières fouilles exécutées en Orient par les savants occidentaux ont amené des découvertes d’un intérêt tout à fait neuf, inattendu, et singulier.

Jusqu’ici, les patients coups de pioche donnés dans les terres antiques avaient eu pour objet et pour résultat de confirmer nos connaissances livresques sur les personnages dont l’histoire nous parle, ou sur leurs contemporains. On avait exhumé le palais des Césars, celui des Xerxès, celui des prêtres d’Ammon et, si les travaux accomplis avaient été féconds en trouvailles, du moins ils ne transportaient pas les esprits en dehors ni au delà de l’histoire authentique. Ils creusaient dans le réel et cherchaient dans le connu.

Maintenant, on entre dans la fable.

Sur tous les points à la fois, en Troade, en Crète, en Égypte, en Argolide, à Rome même, les êtres et les pierres légendaires apparaissent à ceux qui niaient leur existence et reviennent à la lumière dans leurs murs encore debout. Pendant vingt-cinq ans, l’Iliade fut seule à nous livrer ses personnages et ses décors : on retrouva le palais de Priam et celui d’Agamemnon. Mais depuis quelques années les civilisations fabuleuses sortent du sol toutes ensemble comme si l’heure de la résurrection venait de sonner sur leurs mystères.

La première dynastie de l’Égypte était regardée comme apocryphe et comme n’ayant jamais vécu que dans l’imagination des prêtres : on a déterré aujourd’hui presque tous ses rois dans leurs cercueils individuels marqués de leurs noms exacts.

Bien plus : on retrouve des rois antérieurs, dont les Égyptiens eux-mêmes avaient perdu la mémoire. Nous sommes mieux renseignés sur leurs origines qu’ils ne le furent jamais, et nous savons aujourd’hui que, loin de placer des souverains fictifs au début de leurs annales, comme on les en accusait, ils méconnaissaient, au contraire, l’extrême antiquité de leurs monarchies.

Et voici maintenant que les fouilles de Crète nous entraînent définitivement dans des siècles chimériques. Le palais de Minos et de Pasiphaé, le labyrinthe construit par Dédale, la terrasse d’Icare, l’appartement de Phèdre, l’antre monumental du Minotaure viennent d’être déblayés, mesurés et parcourus : toute la mythologie redescend dans l’histoire.

Quelle légende, en effet, quelle vieille fable humaine était plus que celle-ci fantastique et surnaturelle ? Minos est fils de Zeus et d’Europe ; il est le demi-frère de Pallas, d’Hercule, d’Hélène et de Persée. Il s’entretient avec les dieux, il ressuscite les morts, il est juge aux enfers. Qu’il aime l’étonnante Procris, qu’il fasse la guerre à Nisos ou qu’il soit trompé par sa femme, c’est toujours au milieu de circonstances magiques dont la variété est immense. Les Mille et une Nuits ne nous rapportent rien qui témoigne d’une imagination mythique aussi riche que celle d’où est née la légende crétoise. Et désormais, le roi Minos est dépouillé de sa légende mieux encore que Charlemagne. Nous respirons où il a vécu, nos pas sonnent sur les dalles où fut son trône royal, nous possédons quatre-vingts inscriptions relatives à son époque : c’est la lumière. Bientôt, nous pourrons reconstituer sa figure, son règne et son temps. Nous verrons Minos tel qu’il fut : roi de Cnosse, ennemi d’Athènes et grand constructeur de palais. Sans doute, la découverte intéresse d’abord l’historien ; mais le peintre et le poète pourront imaginer, d’autre part, qu’elle fait tout aussi bien revivre le vieux conte si cher à leurs maîtres anciens.

Ainsi, les demi-dieux et les héros grecs sortent l’un après l’autre de leurs linceuls de songe pour nous apparaître au delà des âges, au delà des temps explorés.

Cependant, la plupart demeurent mystérieux. Même parmi les héros d’Homère, si Hélène, Pâris et Agamemnon sont faciles à entrevoir sur leurs murs délivrés de la terre, on ne saurait en dire autant de celui qui est sans doute le principal personnage des épopées archaïques, celui qui, dans l’Iliade, joue le rôle le plus fin, celui qui remplit l’Odyssée de son intelligente figure : le roi d’Ithaque, Ulysse le Prudent.

Plus la lumière se répand sur les premiers âges de la Grèce, plus le vieil Ulysse se dérobe aux chasseurs de tombes. Il nous cache son palais comme il cachait aux siens le fond de sa pensée ; il reste impénétrable ; il sera peut-être le dernier à livrer le secret dont nous sommes si curieux. On le poursuit depuis plus d’un an. On ne trouve rien. Et bien des esprits commencent à se passionner autour de cette lutte engagée.

À l’heure actuelle, on cherche non seulement le roi lui-même, sa tombe, son palais, sa ville capitale, mais la petite île d’Ithaque qui a, paraît-il, disparu.

Nous avons appris en classe qu’Ithaque était un modeste îlot entre Céphalonie et Sainte-Maure, un rocher portant quelques herbes, quelques maisons, quelques pêcheurs. Je l’ai longé, il y a six mois, d’un bout à l’autre, à bord d’un paquebot qui revenait d’Égypte, et j’imaginerais difficilement un plus petit royaume sous le ciel. Or, nous nous trompions tous ; Ithaque n’est pas Ithaque. On n’y a pas retrouvé le palais d’Ulysse pour la raison bien naturelle qu’il n’y fut jamais construit : c’est du moins ce que soutient M. Dœrpfeld, le directeur de l’Institut allemand d’Athènes, et sa théorie suscite des discussions de plus en plus animées.

Sans développer ici dans tous leurs détails les arguments de M. Dœrpfeld, disons simplement que plusieurs vers de l’Odyssée paraissent incompréhensibles si l’île d’Ulysse n’était pas toute proche du continent et réunie à lui par un gué praticable. Ainsi, Télémaque demande à Mentor s’il est venu à pied ou sur un bateau. Une partie des troupeaux d’Ulysse paît sur la rive de l’île et l’autre sur un promontoire du continent. On ne comprendrait guère un berger breton qui garderait ses bêtes à Dinard et enverrait vingt-cinq brebis brouter de l’herbe à Guernesey…

De ces remarques et de plusieurs autres que je n’exposerai pas ici, M. Dœrpfeld a conclu que la seule des îles Ioniennes qui répondît aux descriptions d’Homère était la grande île de Leucade, aujourd’hui Santa-Maura. Et non content d’affirmer son opinion, il a voulu en avoir le cœur net : il a commencé des fouilles.

C’était là qu’on l’attendait. Du côté de l’École française, on ne croyait guère à sa réussite. M. Reinach n’affirmait rien. M. Victor Bérard niait absolument. M. Migeon exprimait son scepticisme d’une façon presque irrévérencieuse. Jusqu’ici, les résultats des travaux semblent leur donner raison, car on n’a rien trouvé du tout, pas plus à Leucade qu’à Ithaque, et M. Dœrpfeld revient les mains vides de sa première tentative.

Aussitôt, chacun l’abandonne, même ses collaborateurs et ses partisans du début, et, lorsqu’il émet l’hypothèse que le palais du roi Ulysse pouvait bien être construit en bois et n’avoir laissé aucune trace, on pense généralement que c’est là une façon spirituelle de se tirer d’affaire. Néanmoins, la question a intéressé quelques riches amateurs qui font les frais des travaux. M. Dœrpfeld à Leucade et M. Preuner à Ithaque vont reprendre cet hiver des recherches concurrentes, et nous saurons peut-être bientôt dans quelle île encore mystérieuse Pénélope espéra dix ans, fidèle et seule, le retour de celui que retenait Calypso[1].

Que ces nouvelles directions de la curiosité humaine sont donc significatives ! Pendant des siècles, les voyageurs ont parcouru la terre, à la recherche des Eldorados, des vallées paradisiaques et des îles fortunées. Maintenant, la terre habitable est connue : la carte en est faite. On a résolu tous les grands problèmes. Le dernier grand fleuve, le dernier grand lac ont été découverts et gravés à leur place sur nos atlas désormais suffisants. Mais l’activité de l’homme a besoin d’un prétexte, et voici que les explorateurs s’avancent dans les glaces polaires avec l’ardeur et l’émotion de leurs pères devant les merveilles équatoriales.

De même, pendant quatre cents ans, nous avons parcouru l’histoire. Comme l’espace terrestre, le temps passé est sorti de l’inconnu, pierre à pierre, année par année. Sauf peut-être celle de l’Inde antique, il n’y a plus de grande civilisation morte que nous ne puissions reconstituer sur des données historiques et certaines. Presque partout, le détail est encore livré au zèle des chercheurs ; mais les grands siècles ne nous réservent plus de surprises extraordinaires. Et alors, comme les voyageurs vers les pôles, les historiens se rejettent sur les origines.

C’est là, dans cette nuit des temps où leurs prédécesseurs ne s’aventuraient point, c’est là que les historiens nouveaux attaquent les derniers mystères. Ils sont entrés jusque dans la fable. Ils ont été même au delà : une petite plaque de schiste trouvée en Égypte et quelques tombes au bord du Nil les ont transportas par-dessus les traditions les plus lointaines. Il n’est pas interdit de penser qu’ils atteindront un jour le pôle de leur domaine, l’origine exacte de l’histoire, c’est-à dire l’endroit du monde où jadis, pour la première fois, un homme dessina son nom sur la pierre.


Octobre 1901.
  1. Les fouilles ont été poursuivies jusqu’à la fin de 1903, sans résultat. M. Dœrpfeld vient de publier qu’il renonçait à son entreprise.