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Lord Castelreagh et la politique extérieure de l’Angleterre de 1812 à 1822/03


LORD CASTLEREAGH


ET


LA POLITIQUE EXTERIEURE DE L'ANGLETERRE DE 1812 A 1822.





III.


LA CONFERENCE DE PARIS ET LE CONGRES D'AIX-LA-CHAPELLE.[1]


Correspondences, Despatches and other Papers of ciscount Castlereagh, second marquess of Londonderry, etc. London 1853, John Murray.




I

Je n’ai encore raconté que les trois premières des dix années du ministère de lord Castlereagh. Pendant, cette période, les faits éclatans, les catastrophes retentissantes, ce qu’on appelle les coups imprévus de la fortune, s’étaient succédé avec une rapidité sans exemple. L’époque que j’ai maintenant à retracer présente un tout autre caractère. Les événemens y sont moins accumulés, l’action de la force matérielle y occupe moins de place, et une plus large part y est faite, au moins en apparence, aux calculs de la prévoyance humaine. L’ère des grandes guerres et des conquêtes était fermée pour longtemps, pour beaucoup plus longtemps que personne ne le supposait alors. On entrait dans une nouvelle sphère d’activité, celle des négociations, des innovations constitutionnelles, des luttes parlementaires, des développemens du commerce, de l’industrie, du crédit public, toutes choses difficiles à concilier, au gré de certains esprits, et qui cependant, depuis quarante années, ont marché presque simultanément dans la plus grande partie de l’Europe. Si je ne me trompe, cette phase nouvelle de l’histoire, si différente de celle qui l’avait précédée, n’est pas, pour les esprits sérieux et réfléchis, d’un intérêt moins puissant. Je vais essayer d’en esquisser le tableau en continuant à puiser mes matériaux principaux dans la correspondance de lord Castlereagh.

Les traités de Paris et de Vienne, en réglant la situation générale de l’Europe et l’état de possession des divers gouvernemens, avaient laissé à déterminer quelques points de détail sur lesquels on n’avait pu s’entendre immédiatement, par exemple la délimitation du royaume de Bavière. L’Autriche s’était réservé de demander à la cour de Munich certains échanges territoriaux qu’elle jugeait nécessaires pour l’établissement de sa frontière. Cet arrangement, où intervinrent les grandes puissances qui s’étaient placées à la tête de l’alliance européenne, ne se termina pas sans beaucoup de difficultés et de temps. La Bavière, qui, en accédant, en 1813, à la grande coalition, avait formellement stipulé le maintien de la contiguïté de diverses parties de son territoire, ne put obtenir que ce principe fût respecté ; elle parut un moment vouloir opposer la force à l’injustice dont elle était l’objet, mais elle finit par se résigner à la nécessité. Le parti militaire, qui exerçait alors à Vienne une grande influence et dont les conseils l’emportèrent, dit-on, en cette circonstance sur la politique plus modérée de M. de Metternich, était résolu à ne pas céder, et la question en elle-même n’avait pas assez d’importance pour que les autres grandes cours crussent devoir appuyer à tout prix le droit incontestable de la Bavière.

La grande affaire de l’Europe à cette époque, c’était encore la situation de la France. Pouvait-on espérer que la royauté des Bourbons s’y affermirait assez pour mettre le pays à l’abri de nouveaux bouleversemens, maintenir la paix au dehors aussi bien que la tranquillité intérieure, et assurer ainsi aux autres états le repos dont ils avaient tant besoin ? Tel était le problème qui se présentait à tous les esprits et qu’ils étaient loin de résoudre tous dans un sens affirmatif.

L’anxiété était d’autant plus grande qu’un nouveau motif d’inquiétude venait de se joindre à tous ceux qui existaient déjà. Jusqu’alors les craintes n’avaient porté que sur la force et la persistance des passions révolutionnaires et bonapartistes et sur les inimitiés implacables qu’elles suscitaient à la maison de Bourbon. Ces passions n’avaient certes pas cessé d’exister ; mais, comprimées maintenant sous le poids de l’indignation presque universelle qui poursuivait les auteurs du 20 mars, contenues par les mesures exceptionnelles et rigoureuses du gouvernement royal, elles avaient laissé le champ libre aux exagérations du parti contraire, et ce parti, maître enfin du pouvoir après vingt-cinq années de souffrances et d’humiliations, semblait à son tour prendre à tâche de compromettre par ses vengeances odieuses, par ses prétentions insensées, le trône dont il se disait, dont en effet il était l’ami. Les ultra-royalistes, c’est le nom qu’on ne tarda pas à donner à ces hommes imprudens, dominant à la cour, investis des principales fonctions publiques, réunissant la majorité des voix dans la chambre des députés, dont les membres venaient d’être élus au milieu de circonstances peu faites pour favoriser la libre expression de l’opinion publique, les ultra-royalistes se livraient contre leurs adversaires à une violente et terrible réaction. Le sang des bonapartistes ou de ceux qu’on désignait comme tels coulait dans les départemens du midi sous le fer des assassins ; l’échafaud politique se dressait déjà, les prisons étaient encombrées, et la chambre, loin de penser à arrêter ces excès, demandait des supplices, des confiscations, l’abolition des lois nouvelles, le rétablissement de la plupart des institutions de l’ancien régime. Le gouvernement n’opposait encore à de telles fureurs qu’une molle résistance ; les alliés s’en effrayaient d’autant plus qu’ils connaissaient et peut-être même s’exagéraient la faiblesse réelle du parti qui abusait ainsi d’un ascendant passager. Aussi craignaient-ils qu’en entraînant la royauté dans ces témérités déplorables, en la mettant ainsi en butte aux ressentimens de la grande majorité de la nation française, on ne préparât une nouvelle et prochaine catastrophe.

Les lettres dans lesquelles lord Castlereagh et le duc de Wellington rendaient compte à leur gouvernement de cet état de choses sont remarquables surtout parce qu’on y trouve l’expression significative de leur bon vouloir pour la dynastie qu’ils venaient de replacer sur son trône et qu’ils défendaient contre des hostilités de toute nature, comme aussi des inquiétudes qu’ils éprouvaient sur son avenir et des efforts qu’ils faisaient pour se rassurer et pour rassurer le cabinet de Londres, plus inquiet encore :

« Le roi, écrivait lord Castlereagh le 14 septembre 1815, par conséquent quelques jours avant la réunion des chambres et même avant la retraite de M. de Talleyrand et de Fouché, le roi, avec de la fermeté, une politique franche et droite et en contenant les royalistes, peut trouver dans les hommes qu’a élevés la révolution de quoi former un parti capable de gouverner ; mais du parti de la cour et des royalistes de haute volée, il ne peut tirer, dans les conjonctures actuelles, que faiblesse et confusion. — On ne peut mettre en doute le dévouement royaliste de la nouvelle représentation nationale : s’il pouvait être modéré au lieu d’être surexcité par la cour, les ministres y puiseraient une force qui les mettrait en état de surmonter tous les obstacles… Les bonapartistes et les jacobins, contenus et surveillés, tomberaient bientôt dans l’insignifiance. — Mais je crains que le jeu ne prenne une autre direction. La cour, c’est-à-dire Monsieur et la duchesse d’Angoulème, — va probablement avant tout exciter les royalistes à courir sus à Fouché, comme au membre le plus odieux du cabinet, et puis au gouvernement tout entier. Elle sera soutenue dans ces tentatives par les jacobins, qui ne désirent rien tant que de voir les royalistes appelés au pouvoir, parce qu’ils pensent que c’est un moyen infaillible de coaliser contre la cour toutes les forces de la révolution et d’augmenter les chances du renversement des Bourbons ou au moins de la branche aînée de cette maison. — En réalité, on me semble créer à plaisir le parti d’Orléans, qu’avec un peu d’habileté on aurait bientôt fait complètement évanouir, le duc n’ayant pas beaucoup d’adhérens qui lui soient attachés pour des motifs tenant à sa personne. Ce qu’on voit en lui, c’est une ressource éventuelle contre les vues connues ou supposées des autres branches de sa famille… - Je vois cette situation avec d’autant plus de peine que, dans ma conviction, elle conduira à des troubles intérieurs et à des luttes de détail qui tourneront bientôt au désavantage de la cause royale, à moins qu’on ne mette en avant les forces alliées, et, bien qu’un des grands objets pour lesquels on maintient sur pied une forte armée du coté de la Flandre soit indubitablement d’appuyer le roi dans le cas d’une nouvelle convulsion, tout autre chose serait d’être amené, par la conduite déraisonnable de la cour, à s’immiscer dans la police du pays. La force qui suffirait amplement à atteindre le premier de ces deux huis et à couvrir l’Europe contre une agression deviendrait insignifiante et complètement impuissante, s’il fallait la disperser dans l’intérieur de la France. »


Le tableau que traçait ainsi lord Castlereagh était bien sombre. Peut-être faut-il y voir en partie l’inspiration de M. de Talleyrand et de Fouché, qui, prévoyant leur chute prochaine et luttant encore, avec l’appui des représentans de l’Angleterre, pour se maintenir au pouvoir, ne pouvaient manquer de leur présenter toute combinaison qui le leur ferait perdre comme le principe infaillible des plus grandes calamités. Cependant quelques jours après L’événement était accompli. Fouché succombait sous la juste répugnance des royalistes, et, on pourrait dire, de tous les honnêtes gens. M. de Talleyrand, en qui ils n’avaient pas beaucoup plus de confiance, mal vu depuis longtemps de l’empereur de Russie et se sentant peu en mesure de travailler utilement à l’œuvre de la paix qu’on négociait encore, se retirait aussi avec le reste du cabinet, non sans espoir d’un prochain retour, et le loyal duc de Richelieu, appelé malgré lui, comme je l’ai déjà dit, à prendre la direction des affaires, travaillait péniblement à former une administration nouvelle où il se vit forcé de faire entrer des élémens assez disparates. Voici comment, le 25 septembre, lord Castlereagh présentait ce moment de transition :


« Il y a certainement une violence extrême d’un côté, et de l’autre la crainte très marquée d’une réaction… Monsieur est dans l’enivrement de la joie. Le duc de Richelieu voit les choses avec beaucoup de modération… Il a un très grand bon sens, et il serait un excellent ministre dans un pays honnête ; mais il n’a jamais rempli d’autres fonctions publiques que celles de gouverneur de Crimée. Il m’a dit hier soir qu’il ne connaissait pas la figure d’un seul de ses collègues, et qu’il n’avait jamais été en France depuis 1790 [2]… L’assemblée, à ce que je puis comprendre, soutiendra le parti de la cour… La grande différence entre l’ancienne et la nouvelle administration, c’est qu’avec les ministres qu’on vient de renvoyer, le roi pouvait rester à Paris, les alliés se tenant sur la frontière ; avec ses nouveaux serviteurs, on semble s’accorder à penser que si les troupes alliées se retiraient, sa majesté ne resterait pas une semaine sur son trône… C’est une sérieuse épreuve… Les relations du duc de Richelieu avec l’empereur de Russie et le fait que Pozzo est fort avant dans tout ce qui se passe donnent au nouveau cabinet une forte couleur russe, et déjà on commence à l’attaquer sous ce rapport. Jusqu’à présent pourtant, malgré le ton de protection qu’affecte l’empereur et qu’il aime tant à prendre, je ne pense pas que nous ayons aucun motif de nous plaindre de la conduite de sa majesté impériale par rapport à aucun des points de la négociation. »


On voit que lord Castlereagh prenait assez patiemment la substitution d’un ministère animé de tendances russes à un autre ministère dont la politique extérieure était fondée sur l’alliance anglaise. Lord Liverpool, en lui répondant, qualifia avec plus de sévérité le changement qui venait d’avoir lieu. Suivant lui, le roi avait fait preuve d’un défaut absolu de jugement en congédiant ses conseillers dans de pareilles conjonctures, et on avait peine à concevoir que pour se défaire d’hommes qu’il n’aimait pas, il n’eût pas attendu la signature d’une paix humiliante dont ils auraient emporté avec eux la responsabilité. Lord Castlereagh n’en persista pas moins dans ses appréciations indulgentes : « Vous entendrez parler, écrivait-il le 1er octobre à lord Liverpool, de beaucoup de coquetteries entre les Français et les Russes. Le duc de Richelieu est certainement un lien entre les deux pays, mais je ne vois pas que ni d’un côté ni de l’autre on ait, au moins quant à présent, de motifs raisonnables pour former une liaison qui vraisemblablement changerait l’état des affaires, et je crois que nous aurions tort de nous laisser entraîner, par la jalousie que nous pourrions en éprouver, à affaiblir le gouvernement du duc de Richelieu. Le grand objet est de maintenir le roi sur son trône. Un système de modération est, je pense, le meilleur moyen d’y parvenir, et je ne crois pas que le duc veuille se jeter dans les extravagances ; mais il aura de grandes difficultés à vaincre. Néanmoins j’augure mieux de son avenir que je ne le faisais d’abord. »

C’était aussi le sentiment du duc de Wellington, bien qu’il en donnât d’autres raisons : « Mon opinion, écrivait-il à lord Liverpool, est que le roi et son gouvernement sont en meilleure condition qu’ils n’étaient il y a un an, parce qu’il n’y a plus personne qui se présente comme pouvant se mettre à la tête d’un mouvement contre eux, parce que personne n’inspire assez de confiance et ne possède assez de talens pour en devenir le chef, parce qu’on s’est enfin rendu compte du danger réel, qui consiste dans la désaffection de l’armée, et qu’on travaille à former une armée fidèle s’il est possible. Il y a sans doute ici beaucoup de mécontentemens, de dissentimens, de bavardages, de rapports plus ou moins alarmans, mais rien qui ressemble à une conspiration sérieuse, et j’ai la conviction que le roi se soutiendra, si ses courtisans et sa famille ne le forcent pas à prendre certaines mesures qui inquiéteraient les propriétaires de biens nationaux. »

Ces espérances, tempérées seulement par l’inquiétude qu’inspiraient les dangereuses exagérations de l’entourage de Louis XVIII, se trouvent reproduites dans une lettre que le duc de Wellington écrivait à l’empereur Alexandre : « Je crois, y disait-il, que nous réussirons à fonder le gouvernement du roi en France, et je suis sûr que si nous ne réussissons pas, ce sera faute de sagesse, non du roi, mais de sa famille et de ceux qui l’entourent. » Dans une autre lettre du duc adressée à lord Exmouth, commandant des forces navales anglaises à Toulon, il s’exprimait ainsi à l’occasion d’un de ces actes arbitraires qui attristaient alors le midi : « Quoi qu’un homme puisse avoir fait pendant une révolution qui a duré vingt-cinq années, il ne peut être arrêté et emprisonné arbitrairement, si l’on veut mettre fin à la révolution et donner enfin à la France un gouvernement juste et légal… Mais je crains bien que l’opinion que j’énonce ne soit fondée sur des principes que les habitans de ce malheureux pays, et particulièrement les royalistes, ne comprendront jamais. »

Ce qui donne plus de poids aux jugemens rigoureux que le duc de Wellington, à l’exemple de lord Castlereagh, portait alors sur les torts des royalistes, c’est qu’il n’entrait nullement dans sa pensée d’exagérer ces torts, et qu’il était plutôt disposé à les atténuer dans les cas où il pouvait le faire sans manquer à sa conscience. Ainsi, lorsque la nouvelle du massacre de quelques protestans dans le midi et de la fermeture violente des temples de Nîmes, parvenue à Londres avec beaucoup d’exagérations, eut répandu parmi nos voisins la crainte que leurs coreligionnaires de France ne devinssent l’objet d’une persécution générale, il s’empressa d’écrire au président d’une société religieuse qui les avait recommandés à sa protection que ces alarmes étaient mal fondées, que les assassinats du Languedoc étaient en réalité des actes de vengeance politique, et que le gouvernement faisait tout ce qui était en son pouvoir pour y mettre fin. Ces atténuations prirent, ou peu s’en faut, le caractère d’une apologie dans une lettre qu’il écrivit peu de jours après à l’un des sous-secrétaires d’état des affaires étrangères, Edward Coke : «… Les protestans, y disait-il, à Nîmes et dans les environs, sont et ont été, depuis le commencement de la révolution, jacobins et bonapartistes. Ce sont eux qui ont commencé la guerre contre les royalistes et les catholiques romains… Il n’est pas vrai que le gouvernement et la famille royale aient encouragé la guerre civile et n’aient pas fait tout ce qui était en leur pouvoir pour… protéger les protestans ; mais le catholicisme de Monsieur, de Madame et du duc d’Angoulême a donné un prétexte pour ces accusations… Notre intervention ne ferait qu’empirer les affaires. »

L’horreur du jacobinisme, c’était là le sentiment dominant de l’illustre guerrier, et parfois il croyait le voir là où des esprits moins prévenus ne l’eussent certainement pas aperçu. Dans la lettre dont je viens de citer quelques phrases, il signale avec une sorte d’effroi une réunion, ou, comme il l’appelle, un club de députés qui se rassemblaient dans une maison de la rue Saint-Honoré. Il prétend qu’elle est fondée sur le jacobinisme, et que si elle venait à se consolider, elle constituerait un véritable danger. On aura peine à croire que le club jacobin dont il s’épouvantait à ce point, c’était un certain nombre de députés très-monarchiques, grands amis de l’ordre, qui, effrayés des premiers emportemens de la majorité de la chambre introuvable, se concertaient dès lors à petit bruit pour essayer de la contenir, et qui, s’organisant bientôt après en une minorité imposante sous l’habile et sage direction de MM. de Serres, Pasquier, Royer-Collard, devaient prêter un si utile appui au duc de Richelieu.

En résumé, la politique de l’Angleterre, comme celle des autres cours alliées, était, alors tout à la fois de soutenir le gouvernement du roi contre les attaques de ses ennemis et de le maintenir dans le système de prudens ménagemens qui seul, à ce qu’elles pensaient, pouvait, avec le temps, lui donner les moyens de se consolider en lui ramenant l’opinion du pays. L’affermissement du régime constitutionnel, qui offrait des garanties à tous les intérêts contre une réaction aveugle, était considéré par les gouvernemens absolutistes eux-mêmes comme la condition essentielle de la tranquillité de la France et par conséquent de la paix de l’Europe. Aussi, le jour même de la signature du traité de paix qui réglait l’occupation des places fortes et des frontières par 150,000 soldats étrangers, le 20 novembre 1815, un autre traité fut-il conclu entre l’Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie, pour renouveler les stipulations offensives et défensives des traités de Chaumont et de Vienne, à l’effet d’assurer l’ordre de choses établi en France sur la base du maintien de l’autorité royale et de la charte constitutionnelle, ainsi que sur l’exclusion à perpétuité de Napoléon Bonaparte et de sa famille du pouvoir suprême. On y convint aussi de renouveler à des époques déterminées des réunions consacrées aux grands intérêts communs et à l’examen des mesures qui seraient jugées salutaires. Ce traité fut communiqué au duc de Richelieu par une note collective dans laquelle les ministres des quatre cours recommandaient au gouvernement français la modération, la sagesse, l’union et rattachement aux institutions constitutionnelles.

Les souverains et les ministres étrangers avaient quitté Paris ; mais pour accomplir avec plus de régularité et d’efficacité le devoir de protection et, jusqu’à un certain point, de tutelle dont les circonstances les avaient investis à l’égard du gouvernement de Louis XVIII, les envoyés des quatre cours prépondérantes avaient eu l’ordre de se former en une conférence permanente dans laquelle on examinerait fréquemment l’état du pays, les mesures qu’il pouvait rendre nécessaires de la part des alliés, et les conseils qu’il convenait de donner au cabinet des Tuileries. Le duc de Wellington, commandant en chef de toute l’armée d’occupation, était parfois invité à prendre part aux délibérations, et rien d’important ne se faisait sans son concours.

Le plus éminent des membres ordinaires de la conférence était certainement le général Pozzo di Borgo, ministre et plus tard ambassadeur de Russie. Les relations amicales que l’avènement du duc de Richelieu avait établies entre les cabinets des Tuileries et de Saint-Pétersbourg, la part qu’il avait prise lui-même aux événemens de la restauration, contribuaient, non moins que ses talens, à lui faire parmi ses collègues une position toute particulière. Il était évident que la Russie ne pouvait avoir qu’un but dans l’action qu’elle exercerait sur les affaires de notre pays, celui de hâter le rétablissement des forces de la seule des grandes puissances qui fût pour elle une alliée naturelle, de la seule qui, dans l’ordre des vraisemblances, ne pût avoir avec elle aucun point de collision et d’antagonisme. Il était, s’il est possible, plus évident encore que le général Pozzo, dont l’existence, longtemps incertaine et équivoque, n’avait pris un caractère vraiment considérable que depuis qu’il était devenu l’organe habile et influent des relations des deux gouvernemens, mettrait tous ses soins à les rendre plus intimes encore, et qu’il travaillerait avec d’autant plus de sincérité et d’ardeur à l’amélioration de l’état de la France, que son importance personnelle devait croître avec cette amélioration. La notoriété même de cette communauté d’intérêts, l’agrément de son esprit et de ses manières, l’apparence de franchise impétueuse qui s’unissait en lui à une extrême finesse, le rendaient particulièrement propre à intervenir dans les affaires du gouvernement du roi sans exciter les susceptibilités du sentiment national. Son attitude était celle d’un ministre français dévoué à son pays presque autant que celle d’un diplomate russe zélé pour le service de son maître. Sa tâche semblait être de confondre de plus en plus ces deux causes, entre lesquelles il existait en réalité tant de motifs de rapprochement, de les faire prévaloir contre la jalousie malveillante des autres cabinets, et, au besoin, de s’interposer pour prévenir tout malentendu, tout différend entre son pays d’adoption et le pays où il se trouvait maintenant accrédité comme représentant d’un monarque étranger après y avoir jadis exercé ses droits de citoyen. On eût dit qu’il avait pris une position intermédiaire entre ces deux patries, et en effet cette position était si peu déterminée, qu’il fut sérieusement question à plusieurs reprises de le faire entrer dans le ministère de Louis XVIII et dans la chambre des pairs, avec l’agrément de l’empereur Alexandre.

L’ambassadeur d’Angleterre, sir Charles Stuart, avait une tout autre attitude. Bien inférieur en capacité au général Pozzo, quoiqu’il ne manquât ni de pénétration ni d’esprit, d’un caractère peu bienveillant, capricieux et très accessible aux préventions, animé outre mesure de ces préjugés et de cet égoïsme britanniques qui rendent un bon nombre de ses compatriotes si intraitables dans le maniement des affaires, il ne voyait qu’avec une défiance presque hostile le nouveau cabinet français, précisément parce que ce cabinet était en bonnes relations avec la Russie, et dans le jugement qu’il en portait, il subissait plus peut-être qu’il ne s’en rendait compte à lui-même l’influence de M. de Talleyrand, déjà fatigué de ses loisirs et tout occupé à discréditer, à ébranler un ministère dont il se croyait certain de recueillir prochainement l’héritage. Les envoyés d’Autriche et de Prusse, l’honnête et sensé général Vincent, et M. de Golz, se tenaient, entre ceux de l’Angleterre et de la Russie, sur une ligne intermédiaire, et ne paraissaient aspirer à aucune influence, à aucune action personnelle.

On était loin d’ailleurs, à cette époque, du moment où les dissentimens dont je viens d’indiquer le germe pourraient se manifester avec quelque liberté. Ils étaient alors dominés et contenus par une grande et unique préoccupation, celle des périls auxquels les exagérations du parti dominant dans la chambre des députés exposaient la France et l’Europe. Les propositions imprudentes qui se succédaient dans cette assemblée, avec l’assentiment marqué de la majorité, pour le rétablissement d’une grande partie des institutions abolies par la révolution, les cris de vengeance, les discours sanguinaires qui y retentissaient journellement, les vives attaques dirigées du haut de la tribune contre des ministres coupables de ne pas seconder assez vivement cette réaction, tous ces symptômes d’agitations nouvelles effrayaient la sagesse des cabinets. Bien que Louis XVIII ne partageât pas les passions de la plupart des princes de sa famille et de presque tout son entourage, on trouvait qu’il n’y opposait pas une résistance assez énergique et qu’il soutenait trop faiblement ses conseillers officiels. Sa réputation, justifiée en apparence par tout ce qui s’était passé depuis la première restauration, était alors celle d’un prince faible et sans volonté, à qui un favori était absolument nécessaire pour fixer ses résolutions, pour lui donner la force de se défendre contre les obsessions dont il était entouré.

Cet état de choses donna naissance à une combinaison fort singulière dont sir Charles Stuart rendait compte en ces termes à lord Castlereagh le 1er janvier 1816 :


« La certitude qu’il existait une intrigue soutenue par les princes pour amener par leur influence le retour de M. de Blacas a engagé le duc de Wellington à en parler à M. Pozzo di Borgo et au duc de Richelieu dans les diverses communications qu’il a eues avec eux la semaine dernière sur les affaires publiques. Le premier a paru comprendre très bien les raisons qui militent en faveur du retour de M. de Blacas ; mais, n’ignorant pas que cette mesure serait peu agréable à l’empereur de Russie, il a suggéré la convenance d’un délai de six semaines pour qu’il eût le temps de recevoir des instructions à ce sujet. Les objections de M. de Richelieu sont plus décisives, et il n’hésite pas à dire que ses ennemis prendraient avantage de l’impopularité qu’on avait soulevée contre M. de Blacas pour renverser le ministère qui se hasarderait à conseiller son rappel… Sachant avec certitude que le parti du pavillon Marsan et celui de M. de Talleyrand sont décidément d’accord sur l’opportunité de ce rappel, j’incline à penser que l’opinion de M. de Richelieu, appuyée comme elle peut l’être par la Russie, ne prévaudra pas sur ce qu’on sait être le désir du roi à ce sujet. Le prince de Talleyrand m’a dit hier en effet qu’à moins que le retour de M. de Blacas ne vienne donner aux sentimens du roi la force et l’énergie qu’il considère comme absolument nécessaires dans les circonstances actuelles, non-seulement il déclarera, avec tous ses amis, qu’il ne consentira en aucun cas à reprendre des fonctions officielles, mais qu’avec M. de Jaucourt et quelques autres qui sont attachés à sa fortune, il quittera le pays et voyagera pendant quelques années. »


Pour comprendre tout ce qu’il y avait d’étrange, on pourrait dire de scandaleux dans cette coalition du prince de Talleyrand et des ultra-royalistes travaillant de concert à ramener M. de Blacas, il faut se rappeler que M. de Talleyrand, collègue de l’ancien favori dans le premier ministère de la restauration, s’y était montré son constant adversaire, qu’au retour de Gand, c’est-à-dire il y avait à peine six mois, Louis XVIII avait dû opter entre eux, et qu’enfin quelques semaines seulement s’étaient écoulées depuis que le cabinet présidé par ce même M. de Talleyrand était tombé sous les attaques du parti auquel il s’unissait maintenant dans l’espoir de renverser M. de Richelieu.

La situation s’aggravait de jour en jour. M. de Richelieu et ses collègues, poussés à bout par les attaques de la majorité de la chambre introuvable, s’étaient enfin décidés à lui tenir tête, et avaient planté leur drapeau dans les rangs de la minorité. Ils luttaient courageusement, mais ils éprouvaient échec sur échec. Sir Charles Stuart, dans une nouvelle lettre du 29 janvier, les présentait comme hors d’état de faire prévaloir leur avis dans aucune des questions où ils étaient en désaccord avec les ultra-royalistes, et il attribuait leur faiblesse à ce qu’ils n’avaient pas su conserver l’appui des amis de M. de Talleyrand, qui, à l’en croire, constituaient un parti puissant. Suivant lui, l’existence du cabinet était sérieusement menacée, celui qui le remplacerait ne durerait probablement pas au-delà de quelques jours, le pays tomberait dans l’anarchie, et les alliés ne pourraient plus compter sur le paiement de la contribution imposée à la France. La conférence, ajoutait-il, en avait délibéré ; elle avait appelé dans son sein le duc de Wellington, et le duc, sur l’invitation qu’elle lui avait faite, avait écrit au roi pour lui exposer les vives inquiétudes dont elle était saisie et le supplier d’intervenir à l’effet de rendre l’influence de la cour utile aux vrais intérêts de son gouvernement ; mais sir Charles Stuart doutait du succès d’une pareille démarche : « Le roi, disait-il, n’a, en aucune circonstance, montré assez de caractère pour dominer le parti que toute sa famille a décidément embrassé, à l’unique exception du duc de Berry, et si sa majesté se résout à maintenir le ministère en place sans lui donner l’appui nécessaire, le duc de Richelieu n’a d’autre alternative… que de dissoudre la chambre, malgré la crainte qu’on doit avoir d’encourager le parti des anciens ennemis de la couronne et de favoriser des élections anti-royalistes. Si nos efforts pour soutenir les ministres ne réussissent pas,… je suis disposé à penser que le retour de M. de Blacas est la seule mesure qui puisse donner au roi, à l’égard des princes, l’influence nécessaire pour contenir le parti agissant sous leur direction. »

Les prévisions de sir Charles Stuart furent trompées par l’événement. M. de Blacas ne fut pas rappelé, et un nouveau favori, dont personne n’avait prévu la haute fortune, M. Decazes, alors ministre de la police, devint entre le roi et le cabinet le lien d’un accord qui devait assurer le triomphe de la politique modérée. La chambre des députés, qu’on n’osait pas encore dissoudre, fut prorogée. On congédia le ministre de l’intérieur, M. de Vaublanc, qui était en communauté de sentimens avec la majorité opposante, et il eut pour successeur le président même de la chambre, M. Lainé, que cette majorité avait au contraire fort maltraité. Malheureusement, au moment même où le gouvernement prenait ces graves mesures, une insurrection révolutionnaire éclatait à Grenoble et venait fournir de déplorables argumens aux hommes qui prétendaient que le trône ne pouvait se soutenir que par un système de sévérité et d’exclusion. Le ministère, ainsi compromis et accusé d’avoir encouragé la révolte en se séparant des royalistes ardens, dut pour un temps s’arrêter dans les voies meilleures où il commençait à marcher ; le sang recommença à couler sur les échafauds.

L’anxiété des alliés était toujours grande. L’empereur de Russie particulièrement se prononçait avec une extrême vivacité contre ce qu’il appelait la faiblesse du gouvernement français et contre l’influence désastreuse de Monsieur, frère du roi, qui, en sa qualité de colonel-général de la garde nationale, exerçait sans responsabilité, dans toute l’étendue du royaume, au profit de l’opinion ultra-royaliste, une action contraire à celle des conseillers constitutionnels de la couronne. La chambre introuvable existait encore, elle devait prochainement reprendre sa session, et personne ne doutait qu’elle ne se livrât aux dernières violences contre les ministres qui, en la prorogeant, l’avaient arrêtée au milieu de ses tentatives réactionnaires. On voyait en perspective le triomphe passager des ultra-royalistes s’emparant pour quelques mois du pouvoir et bientôt renversés par une révolution nouvelle que leurs excès auraient provoquée, et qui n’épargnerait pas même le trône. Déjà les esprits inquiets se demandaient quel nouvel ordre de choses sortirait de cette crise. Certains réfugiés français retirés en Belgique, où ils trouvaient asile et protection et où la connivence du pouvoir leur permettait de publier contre Louis XVIII et son gouvernement les pamphlets les plus outrageans, avaient conçu la pensée d’appeler à régner sur la France le prince d’Orange, fils du roi des Pays-Bas et beau-frère de l’empereur Alexandre. Ce jeune prince, d’un caractère léger et facile autant que brave et ambitieux, s’était laissé enlacer dans leurs intrigues ; il parait même certain que des insinuations avaient été faites dans ce sens à l’empereur de Russie, qui sans doute ne les avait pas formellement accueillies, mais ne les avait pas non plus absolument découragées, parce qu’il commençait à désespérer de la consolidation de la royauté légitime, qu’il avait toujours cru difficile de faire coexister en France avec le régime constitutionnel, objet de toutes ses prédilections.

L’ordonnance du 5 septembre 1816, que M. Decazes arracha enfin aux irrésolutions de Louis XVIII et du duc de Richelieu, mit un terme à cet état d’anxiété, qui n’aurait pu se prolonger sans péril. Le gouvernement français, en dissolvant la chambre des députés, en proclamant que la charte ne pouvait être modifiée et en rompant d’une manière absolue avec le parti ultra-royaliste, se plaça sur le terrain où les conseils de l’Europe l’appelaient depuis longtemps, non pas qu’on n’aperçût aussi de ce côté de grands dangers, mais parce que dans la voie contraire on ne voyait qu’une ruine certaine. Par un appel hardi à la nation, il réussit, non sans peine, à faire sortir d’un système électoral organisé pour de tout autres besoins une chambre nouvelle animée en majorité de l’esprit qui avait inspiré cette espèce de coup d’état. Le premier usage qu’il fit de sa victoire fut d’obtenir de cette assemblée une loi d’élection dont les dispositions, trop exclusivement dirigées contre le parti qui venait de succomber, trop favorables à l’opinion libérale et démocratique, avaient au moins, pour le moment, l’avantage de mettre à l’abri de tout retour un succès si laborieusement conquis. L’année suivante, une autre loi non moins importante et conçue dans le même esprit organisa la force militaire sur des bases qui devaient la soustraire à l’ascendant du parti de la cour et lui donner un caractère vraiment national, mais qui peut-être, dans les conjonctures où l’on se trouvait alors, ne la mettaient pas suffisamment à l’abri des influences hostiles à la royauté restaurée.

Les événemens postérieurs ont pu inspirer à beaucoup d’esprits qui avaient d’abord approuvé la conduite du gouvernement de Louis XVIII des doutes sur la sagesse de cette politique ou tout au moins des développemens qu’elle ne tarda pas à recevoir, mais il faudrait méconnaître l’évidence pour nier que son premier résultat ait été de rétablir le calme dans le royaume, livré alors aux plus mortelles angoisses, et de rendre confiance aux gouvernemens étrangers dans l’avenir d’un pouvoir qu’ils avaient cru menacé des plus extrêmes périls. L’empereur Alexandre commença lui-même à espérer que l’œuvre de la restauration pourrait s’affermir, et l’intimité de plus en plus étroite des rapports que son envoyé entretenait avec le duc de Richelieu ne pouvait manquer de dissiper peu à peu les préventions dont ce prince avait été si longtemps animé contre la royauté bourbonienne. À partir de ce moment, l’empereur de Russie se montra constamment, dans les conseils de l’alliance, le défenseur des intérêts français. Les complots, les intrigues qui s’ourdissaient en Belgique furent réprimés par les mesures de police que le roi des Pays-Bas se décida enfin à prendre contre les réfugiés et contre les journaux incendiaires par lesquels ils attaquaient le gouvernement de Louis XVIII. Longtemps il avait résisté aux réclamations de ce gouvernement, trop faible encore pour être en mesure de se faire respecter. Les représentations énergiques des cours alliées, de la Russie surtout, le déterminèrent enfin à ne plus tolérer des agressions qui d’ailleurs, par suite de l’amélioration de l’état de la France, présentaient de jour en jour moins de chances de succès.

La conférence de Paris se donna beaucoup de mouvement pour arranger cette affaire délicate ; elle y intervint même parfois avec une vivacité impérieuse qui, en blessant les susceptibilités du roi Guillaume, eût pu créer des difficultés nouvelles, et que le cabinet de Londres n’approuva pas complètement. Cette conférence, comme toutes les réunions de cette espèce, avait une tendance naturelle à étendre ses attributions, et se considérant, ce qui était vrai, comme préposée a la surveillance des plus grands intérêts de la paix et de l’ordre européen, elle eût volontiers fait entrer dans le cercle de son action tout ce qui se rattachait de près ou de loin à ces intérêts. Sa permanence, sa position centrale paraissaient l’y inviter. Les puissances qu’elle représentait avaient en elle un instrument commode et toujours prêt pour toutes les négociations où il leur convenait de s’interposer en commun, et elles semblèrent en effet lui conférer une aptitude universelle en la chargeant d’une médiation entre l’Espagne et le Portugal, qui, par suite d’un incident survenu dans l’Amérique du Sud, étaient alors sur le point d’en venir aux mains. Cet essai de conciliation échoua, et cependant la guerre n’eut pas lieu.

Une autre tentative de médiation, d’un caractère plus singulier et plus hardi, échoua également. L’empereur Alexandre, dont l’imagination se complaisait dans la pensée de gouverner et de pacifier le monde au moyen d’une espèce de conseil amphictyonique où il espérait jouer toujours le premier rôle, avait conçu le projet de faire comparaître en quelque sorte devant la conférence de Paris la monarchie espagnole et ses vastes colonies américaines, déjà insurgées depuis quelques années, et d’opérer entre elles une réconciliation. Il voulait, à ce qu’il parait, que, si ces colonies ne consentaient pas à se replacer sous le sceptre de leur souverain légitime moyennant des garanties conçues dans un esprit libéral, l’alliance européenne prêtât au cabinet de Madrid une coopération effective pour les mettre à la raison. Un tel projet était plus grandiose que pratique. Le cabinet de Berlin, tout en témoignant une vive sympathie pour les sentimens généreux qui l’avaient inspiré, tout en affectant de penser qu’il était suffisamment justifié de la part de la Russie par sa puissance maritime, déclara que la Prusse n’était pas en mesure de prendre un semblable engagement, qu’elle ne pouvait offrir que ses bons offices, et que le gouvernement du roi, en promettant éventuellement de concourir à une guerre de cette nature, mécontenterait au plus haut point l’opinion publique. Le cabinet de Londres n’avait pas jugé nécessaire d’apporter tant de ménagemens à son refus : il avait, dès le premier moment, interdit à sir Charles Stuart de participer à aucune délibération sur la question des colonies ; ses vues, ses intérêts dans cette question étaient trop absolument différens de ceux des puissances continentales pour qu’il consentit à la traiter avec ces puissances en commun et sur un pied d’égalité, d’autant plus que, par la supériorité de ses forces navales, il était seul en état d’y porter un véritable poids. Ce refus fut très sensible à l’empereur, et on peut le considérer comme la première atteinte officielle portée à cet accord européen qui constituait la grande alliance.

Alexandre occupait alors dans le monde politique une position que son caractère rendait, sinon dangereuse, au moins inquiétante et surtout incommode pour les autres gouvernemens. Deux grandes influences remplissaient et agitaient sa mobile imagination, celle du mysticisme, qui lui avait dicté en 1815 l’inconcevable et ridicule traité de la sainte-alliance auquel la complaisance de ses alliés n’avait pu sans doute souscrire qu’en souriant, comme on se prête parfois aux fantaisies d’un malade qu’il serait imprudent de contrarier, et celle du libéralisme, qui lui faisait rêver pour toutes les contrées de l’Europe l’établissement de chartes constitutionnelles. En ce moment même, il en accordait une à la Pologne et il recherchait sérieusement, dit-on, sur quelles bases il pourrait fonder celle de la Russie ; il favorisait de toute son influence le développement de celles qui régissaient déjà la France et les Pays-Bas ; il encourageait les princes secondaires de l’Allemagne, presque tous unis à lui par les liens du sang, à se jeter aussi dans des essais de cette nature qui effarouchaient tant soit peu la méticuleuse prudence de l’Autriche. Les prodigieux événemens qui, en renversant Napoléon, l’avaient élevé lui-même à un si haut degré de puissance avaient amené en lui un grand changement. L’espèce de timidité et d’incertitude qui, dans les premiers temps de son règne, paraissait un des traits distinctifs de son esprit avait fait place à une grande confiance en ses propres lumières. Le rôle qu’il avait joué pendant trois ans, la suprématie presque dictatoriale dont il s’était vu investi sur les destinées de l’Europe, les hommages enthousiastes, les flatteries, on pourrait presque dire l’adoration, qui lui avaient été prodigués, l’avaient laissé dans une sorte d’enivrement auquel des têtes plus fortes que la sienne auraient eu peine à résister. Il lui en était resté un besoin de mouvement et d’émotion qui s’accommodait mal des erremens ordinaires de la politique. Il se croyait appelé, par une sorte de mission divine, à la double et glorieuse tâche de maintenir l’ordre dans le monde et de frayer partout la voie aux changemens, aux améliorations exigés, comme on disait alors et comme il le répétait sans cesse, par le progrès des lumières. Dans ce travail continuel d’un esprit exalté, les conceptions les plus hardies, les plus téméraires, les plus contraires même aux droits établis, pouvaient par momens trouver faveur, pour peu qu’elles lui parussent en accord avec certaines notions vraies ou chimériques de justice absolue et de bien public. On comprend ce que de telles dispositions d’un prince aussi puissant avaient d’alarmant pour les gouvernemens étrangers. Dans l’intérieur de son empire, elles se manifestaient par des symptômes qui devaient effrayer les hommes prévoyans et sensés : plus d’un projet enfanté ainsi par des sentimens peu éclairés de patriotisme ou de philanthropie était devenu presque à son insu un moyen de tyrannie et d’oppression. L’immensité des forces militaires qu’il s’opiniâtrait à garder sur pied après le rétablissement de la paix, les dépenses excessives auxquelles elles donnaient lieu, la manie dont il était possédé, comme tant d’autres souverains absolus, de tout voir, de tout diriger par lui-même, et qui n’avait d’autre résultat que d’entraver l’expédition des affaires les plus urgentes, toutes ces circonstances entretenaient en Russie un état de souffrance et d’inquiétude dont il ne se doutait pas, parce qu’au milieu des flatteurs dont il était entouré, aucun de ses conseillers les plus sages n’avait assez de résolution ou de crédit pour lui faire entendre la vérité, parce qu’il mettait souvent son amour-propre à suivre ses inspirations personnelles sans écouter aucun avis, parce qu’enfin on ne pouvait exercer sur lui quelque influence qu’en flattant ses passions et ses rêves.

Tels sont les traits sous lesquels l’ambassadeur d’Angleterre à Saint-Pétersbourg, lord Cathcart, représentait à son gouvernement le puissant monarque du Nord ; il rendait d’ailleurs hommage à la sincérité, à la droiture de ses intentions, et il ajoutait que ses sentimens pour la Grande-Bretagne étaient ceux d’une véritable prédilection, bien qu’en général la nation russe fût animée d’une grande jalousie de la puissance et de l’influence anglaises. Lord Castlereagh ne se préoccupait pas outre mesure des dispositions que lui signalait lord Cathcart ; il en concluait que sans doute elles devaient être surveillées, mais qu’en usant des ménagemens convenables, on pouvait trouver dans le caractère même de l’empereur les moyens de neutraliser le danger des tendances envahissantes du cabinet russe.

L’esprit clairvoyant du ministre anglais s’inquiétait davantage de l’état intérieur de la Prusse, où un gouvernement imprudent et faible avait toléré, avait encouragé même, comme arme de guerre contre la France et comme moyen d’influence en Allemagne, les manifestations d’un ardent libéralisme auquel maintenant il paraissait peu pressé de donner satisfaction. Voici ce que lord Castlereagh écrivait dès les derniers jours de 1815 au représentant de l’Angleterre auprès de la cour de Berlin :


« Quelque admiration, quelque reconnaissance que j’éprouve de la conduite de la nation prussienne et de son armée dans la guerre qui vient de finir, je ne puis cacher que je vois avec beaucoup d’anxiété la direction imprimée à sa politique. Il y a sans aucun doute une grande fermentation dans tous les ordres de l’état ; des notions très libres en matière de gouvernement, pour ne pas dire des principes vraiment révolutionnaires, ont pris le dessus, et l’armée n’est nullement subordonnée à l’autorité civile. Il est impossible de dire où s’arrêteront de telles impulsions, lorsque l’établissement du système représentatif leur permettra de se développer. Au surplus, si j’appelle votre attention sur cet état de choses, ce n’est pas pour vous engager à y intervenir, mais pour vous pénétrer de l’importance qu’on doit mettre, spécialement dans l’intérêt de la Prusse, à maintenir la bonne intelligence entre les états voisins sur lesquels les principes désorganisateurs ont fait moins d’impression, jusqu’à ce que la situation intérieure de la France et du nord de l’Allemagne soit plus assurée… Pour le moment, la meilleure attitude que vous puissiez prendre est de vous tenir tranquille… J’aurais soin de vous donner des directions, s’il me semblait qu’il y eût lieu d’agir ; mais en général mon système n’est pas d’encourager, de la part de l’Angleterre, une ingérence non absolument nécessaire dans les affaires du continent. Son intervention aura d’autant plus d’autorité qu’on ne la compromettra pas en la prodiguant hors de propos dans les difficultés journalières des divers états. »


On voit par cette lettre que lord Castlereagh, tout en se préoccupant des conséquences que le régime constitutionnel pourrait entraîner en Prusse, ne doutait pas de son prochain établissement. Cependant le cabinet de Berlin, qui apparemment partageait ces inquiétudes, laissa voir des hésitations. L’impatience du parti libéral s’en irrita ; il commença à croire qu’on l’avait trompé par de fallacieuses promesses, et le pays fut bientôt livré à une agitation dont l’Europe allait avoir à se préoccuper.

Le royaume des Pays-Bas, auquel le cabinet de Londres prenait plus d’intérêt encore qu’à la Prusse, lui causait également, bien que pour d’autres motifs, d’assez vives alarmes. Là le régime constitutionnel existait déjà ; mais le roi Guillaume, dominé par un désir immodéré d’action personnelle, l’avait fondé sur des bases singulières, qui n’offraient de garanties suffisantes ni au peuple, ni au souverain lui-même. Comme l’écrivait le 10 février 1816 le chargé d’affaires d’Angleterre, le roi, avec des idées très libérales, avait donné une constitution qui n’assurait ni à lui-même ni à son gouvernement le degré de force nécessaire ; en n’assignant à ses ministres aucune part de responsabilité, il avait fort compromis sa propre popularité sans les mettre le moins du monde à l’abri de la censure publique, et par la manière dont il avait organisé les états provinciaux chargés de l’élection de la seconde chambre, il s’était ôté les moyens d’exercer aucune influence sur la formation de cette chambre, qu’il ne s’était pas non plus réservé le droit de dissoudre. Les belges étaient d’ailleurs mécontens de la faveur exclusive témoignée à une petite oligarchie hollandaise qui accaparait presque toutes les fonctions publiques, et ils ne devaient pas tarder à trouver un nouveau grief dans le régime tracassier et malveillant auquel un prince protestant eut l’imprudence de vouloir soumettre l’église catholique. Enfin l’accueil trop favorable fait aux réfugiés français, et qui ne pouvait guère s’expliquer que par des arrière-pensées assez peu loyales, avait dû nécessairement propager dans le pays les germes révolutionnaires que ces réfugiés portaient avec eux. L’intervention des grandes puissances avait, comme nous l’avons vu, mis fin à ce désordre, ou du moins en avait restreint la portée, mais n’avait pu en détruire les effets. Le gouvernement britannique était d’autant plus inquiet de cet état de choses, qu’il craignait toujours que la France, lorsqu’elle aurait repris ses forces et son indépendance, ne dirigeât encore une fois de ce côté son ambitieuse activité. Dès le premier mois de l’année 1818, l’ambassadeur d’Angleterre auprès du roi des Pays-Bas, lord Clancarty, encore tout animé des passions et des souvenirs de la coalition européenne, représentait au roi Guillaume la nécessité de se mettre en mesure contre les chances d’une attaque soudaine de la France, dans le cas où, le territoire français venant à être évacué par les forces alliées, le gouvernement du roi se trouverait entraîné à porter la guerre chez les nations voisines, soit parce qu’il ne pourrait résister aux passions effrénées d’un peuple accoutumé à ne tenir compte d’aucun principe, soit parce qu’il croirait devoir faire ainsi diversion aux sentimens hostiles qui fermentaient contre lui au sein de ce peuple.

L’Europe, on le voit, recelait dès lors bien des causes de perturbations futures, et la paix générale était loin de lui avoir assuré le repos absolu qu’elle avait cru acheter au prix de tant d’efforts. Les états du midi, replacés presque tous sous de faibles gouvernemens et sous les institutions décrépites, impuissantes, que la domination française y avait momentanément renversées, couvaient en quelque sorte des révolutions nouvelles. L’Espagne surtout, où une cruelle et stupide réaction confondait dans une proscription commune les partisans et les adversaires de l’usurpation napoléonienne, où l’administration la plus malhabile achevait d’épuiser les dernières ressources du pays, l’Espagne, troublée et ensanglantée par des conspirations continuelles, était devenue pour le reste de l’Europe un objet de scandale et d’effroi.


II

Tandis que de tous côtés apparaissaient ainsi des signes menaçans pour la tranquillité du monde, tandis qu’en Angleterre même les tories, tout-puissans pendant la guerre, se voyaient en butte sur les places publiques aux agressions violentes des radicaux, et dans le parlement aux vives attaques des whigs réclamant des réformes libérales, la France, par un singulier contraste, semblait revenir à la vie et reprendre son rang parmi les nations. Une harmonie qu’on a vue rarement aussi complète unissait depuis le 5 septembre 1816 le gouvernement et les chambres. Les dernières traces du régime exceptionnel et rigoureux de 1815 s’effaçaient peu à peu. La nation, rassurée sur le maintien des conquêtes essentielles de la révolution, se livrait déjà, avec la vivacité qui lui est habituelle, au travail, au commerce, à l’industrie. Malgré les souffrances passagères d’une disette presque équivalente à une famine, le produit des impôts s’élevait au-dessus de toutes les prévisions. À l’appel d’un gouvernement qui, pour la première fois, malgré les déclamations sophistiques de l’esprit de parti, proclamait le respect scrupuleux de tous les engagemens de l’état, le crédit renaissait dans des proportions encore bien modestes sans doute, si on les compare à ce qu’on a vu depuis, mais que personne un peu auparavant n’aurait osé espérer. Ce qui eût été impossible à Napoléon vainqueur et maître de l’Europe, la France, encore occupée par l’étranger, mais librement gouvernée, le pouvait déjà : elle trouvait à emprunter les sommes énormes dont elle avait besoin pour entretenir l’armée d’occupation et pour payer les contributions qu’on lui avait imposées, et les puissances alliées s’étonnaient, quelques-unes s’effrayaient peut-être de l’exactitude avec laquelle s’accomplissaient de tels engagemens.

En présence d’une telle amélioration, elles crurent pouvoir, dès la seconde année qui suivit le traité du 20 novembre, diminuer d’un cinquième la force du corps d’occupation qui garantissait à l’Europe l’exécution de ce traité. C’était tout à la fois un moyen d’augmenter la force morale du ministère à qui on donnait ce témoignage de confiance, et de faciliter sa tâche en allégeant tant soit peu les charges du pays. La Russie et l’Autriche, jalouses de se donner le mérite de cet allégement, semblèrent s’en disputer l’initiative. Le cabinet de Londres s’y prêta aussi d’assez bonne grâce, mais son ambassadeur, sir Charles Stuart, et le duc de Wellington lui-même y avaient mis moins d’empressement. Ils pensaient qu’on agissait avec un peu de précipitation. On peut croire que leurs rapports habituels avec M. de Talleyrand n’étaient pas sans influence sur le jugement qu’ils portaient de l’état de la France. Cet ancien ministre, déçu dans l’espérance de revenir promptement au pouvoir et ne pouvant supporter la perte de la grande position qu’il avait eue pendant les premiers temps de la restauration, en avait conçu un si violent dépit contre le ministère du duc de Richelieu et s’était livré à des manifestations d’une opposition si peu mesurée, que le roi s’était cru obligé de lui interdire momentanément l’entrée des Tuileries. Dans son impatience, il se rapprochait de plus en plus des ultra-royalistes, ses anciens adversaires, comme lui en guerre ouverte avec le cabinet. Il s’efforçait de faire croire que sa disgrâce était le résultat de l’influence russe, à laquelle il s’était toujours montré hostile, et que le gouvernement britannique désirait au contraire le voir reprendre place au conseil. Pour accréditer ce bruit et aussi pour se ménager en réalité l’appui de l’Angleterre, il affectait de tenir sir Charles Stuart au courant de toutes ses démarches, et il en écrivait même à lord Castlereagh. Ce manège et les calculs qui l’inspiraient n’échappaient pas à la pénétration de l’ambassadeur anglais ; mais, comme il arrive souvent, tout en se défiant des assertions et des intrigues de M. de Talleyrand, il ne pouvait se soustraire complètement à l’effet d’insinuations, sans cesse renouvelées, qui flattaient ses passions et venaient à l’appui de ses soupçons jaloux contre la Russie. Le mécontentement qu’il éprouvait de l’intimité toujours croissante du général Pozzo avec les ministres français le disposait d’ailleurs à accueillir facilement tous les rapports défavorables à la politique de ces ministres, et il en vint bientôt à croire que l’envoyé russe était l’inspirateur de tous leurs actes comme de tous leurs choix. Il ne parait pas que ces préventions de sir Charles Stuart trouvassent accueil dans l’esprit plus élevé de lord Castlereagh.

Trois ans s’étaient déjà écoulés depuis le traité du 20 novembre. On touchait au terme auquel les puissances s’étaient réservé d’examiner si la situation de la France permettrait de mettre fin immédiatement à l’occupation, ou s’il conviendrait de la prolonger encore pendant deux années. Cette situation continuait à se présenter à leurs yeux sous un aspect satisfaisant. Les progrès rapides de la prospérité matérielle et l’affaiblissement continu du parti ultra-royaliste, dont chaque tour d’élection éclaircissait les rangs dans la chambre des députés, leur persuadaient que le gouvernement du roi avait surmonté tous les obstacles vraiment sérieux. Exclusivement préoccupés des dangers si grands et si réels que ce parti avait fait courir naguère à la France, les alliés ne semblaient pas se préoccuper beaucoup de ceux que pouvait dès lors faire craindre la résurrection des partis révolutionnaire et bonapartiste, dont les coryphées, se déguisant sous les couleurs du libéralisme et cachés d’abord parmi les défenseurs sincères de la modération et de la liberté, commençaient à prendre dans la chambre élective, où ils ne siégeaient pourtant encore qu’en très petit nombre, un langage altier et menaçant. Quelques hommes prévoyans soupçonnaient le péril, mais les pronostics alarmans auxquels ils se livraient étaient peu écoutés, parce qu’on les confondait avec les déclamations insensées des ultra-royalistes contre tout ce qui se passait depuis le 5 septembre 1816.

Le parti ultra-royaliste, bien que fort mécontent des cabinets alliés et de l’appui qu’ils accordaient au ministère du duc de Richelieu, n’entrevoyait pas sans effroi le moment où la France se trouverait livrée à elle-même. Il s’efforça, par ses intrigues, de retarder le départ de l’armée d’occupation. C’est dans cette vue qu’il fit parvenir aux quatre grandes cours la fameuse note secrète dont la découverte et la publication jetèrent sur lui tant d’impopularité. Ce parti entretenait quelques relations avec la cour d’Autriche. Il y a lieu de croire que M. de Metternich, en se prêtant à ces communications équivoques avec les adhérens de Monsieur, se proposait surtout de les modérer et de les contenir ; mais lord Castlereagh, qui en était informé, n’y voyait que des inconvéniens. « Je n’attends pas beaucoup de bien, écrivait-il, de la négociation secrète de Metternich à Paris, et je ne voudrais pas m’y mêler. Le moins qu’un ministre anglais peut avoir à faire avec la politique de Monsieur, c’est le mieux. »

Cependant les manœuvres des ultra-royalistes, favorisées par les symptômes d’une certaine agitation qui commençait à se manifester en France, n’avaient pas été absolument sans résultat. L’Autriche et la Prusse, inquiètes de ces symptômes, peu bienveillantes d’ailleurs pour le gouvernement du roi, peu empressées à lui rendre son indépendance et sa liberté d’action, inclinaient a prolonger l’occupation. Leurs hésitations durent céder à la volonté de l’empereur Alexandre, dont le bon vouloir éclata d’autant plus en cette circonstance qu’il n’était pas lui-même complètement rassuré sur les conséquences de la retraite des forces alliées. Il eût désiré que l’armée d’occupation, en quittant le territoire français, fut pendant quelque temps maintenue sur pied en Allemagne pour être prête à tout événement ; mais cette combinaison, qui tendait en quelque sorte à remplacer l’occupation de la France par celle de l’Allemagne, ne pouvait convenir aux deux grandes cours germaniques. Il fallut y renoncer, et grâce à la patriotique insistance du duc de Richelieu, fortement appuyée auprès du monarque russe par son envoyé, M. Pozzo di Borgo, et par son secrétaire d’état, le comte Capodistrias, dont les tendances libérales balançaient alors avec avantage la politique autrichienne du comte de Nesselrode, grâce aussi aux bons offices du duc de Wellington, qui, dans tout le cours de cette grande affaire, se montra constamment favorable à la France, l’évacuation pure et simple du territoire français fut résolue. Déjà une convention, préparée aussi par l’influence de l’empereur Alexandre et conclue sous la bienveillante médiation du duc de Wellington, venait de restreindre dans des limites fixes les répétitions pécuniaires que les sujets des puissances élevaient contre le gouvernement français en vertu du traité du 20 novembre, et qui menaçaient de prendre des proportions auxquelles personne ne s’était d’abord attendu. Pour compléter la libération de la France, pour lui rendre son indépendance et la replacer au rang des puissances appelées à influer sur toutes les grandes affaires de l’Europe, il y avait quelques arrangemens à prendre, quelques formalités à accomplir. On pensa que c’était le cas de recourir à une de ces réunions de cabinets prévues par le traité que l’Angleterre, la Russie, l’Autriche et la Prusse avaient conclu le 20 novembre, le jour même de la signature du dernier traité de paix. Les deux empereurs et le roi de Prusse se rendirent donc à Aix-la-Chapelle dans le courant du mois de septembre 1818.

Alexandre amenait avec lui, pour prendre part aux conférences, MM. de Nesselrode et Capodistrias ; M. de Metternich devait y représenter l’Autriche ; le chancelier prussien prince de Hardenberg était assisté du comte de bernstorff, appelé tout récemment à la direction du département des affaires étrangères ; lord Castlereagh et le duc de Wellington étaient munis des pouvoirs de l’Angleterre ; enfin le duc de Richelieu se transporta aussi sur le théâtre où l’on allait décider du sort de la France, ou plutôt proclamer la décision déjà rendue. Pour empêcher que cette réunion n’excitât la jalousie et la défiance des autres états, encore peu habitués à voir les gouvernemens principaux s’ériger en une sorte d’oligarchie politique investie, pour ainsi dire, du droit de représenter l’Europe, on avait eu soin de leur faire expliquer qu’il ne s’agissait pas d’un congrès proprement dit, qu’on ne s’occuperait, suivant toute apparence, que d’une seule question, celle de l’évacuation de la France, et que dès lors les puissances qui n’avaient pas pris une part directe au traité de Paris n’avaient aucune raison de désirer prendre part aux délibérations.

Les conférences s’ouvrirent le 30 septembre 1818. Dès la troisième, qui eut lieu le 2 octobre, le principe de l’évacuation fut résolu à l’unanimité. Le 9, une convention fut signée entre les ministres des quatre cours et le duc de Richelieu. Elle portait que les troupes composant l’armée d’occupation quitteraient, le 30 novembre, le territoire français, et elle réglait avec beaucoup de détails la forme et les termes des paiemens que la France avait encore à faire aux alliés.

Le 1er novembre, les plénipotentiaires de l’Autriche, de la Grande-Bretagne, de la Prusse et de la Russie remirent au duc de Richelieu une note qui avait pour objet de constater les motifs et la portée de cette convention. Il y était dit que « l’état intérieur de la France, ayant été depuis longtemps le sujet des méditations des cabinets, et les plénipotentiaires réunis à Aix-la-Chapelle s’étant mutuellement communiqué les opinions qu’ils s’étaient formées à cet égard, les augustes souverains, après les avoir pesées dans leur sagesse, avaient reconnu avec satisfaction que l’ordre de choses heureusement établi en France par la restauration de la monarchie légitime et constitutionnelle, et le succès qui avait couronné jusqu’alors les soins paternels de sa majesté très chrétienne, justifiaient pleinement l’espoir d’un affermissement progressif de cet ordre de choses si essentiel pour le repos et la prospérité de la France et si étroitement lié à tous les intérêts de l’Europe ; » qu’aucun doute ne pouvant plus subsister quant à l’exécution des engagemens pris par la France, « leurs majestés impériales et royales s’étaient félicitées de n’avoir plus qu’à écouter les sentimens et les vœux personnels qui les portaient à mettre un terme à une mesure que des circonstances funestes et la nécessité de pourvoir à leur propre sûreté et à celle de l’Europe avaient pu seules leur dicter ; » que « dès lors les augustes souverains s’étaient décidés à faire cesser l’occupation ;… » que « la convention du 9 octobre avait sanctionné cette résolution, et qu’ils regardaient cet acte solennel comme le complément de la paix générale. »

Le 15 novembre enfin, un document formel constata la rentrée de la France dans le concert européen et son admission au nombre des puissances qui, depuis cette époque, ont formé, pour ainsi parler, le directoire de l’Europe. Le duc de Richelieu signa, avec les représentans des quatre cours, un acte par lequel ils déclarèrent que « les cinq grandes puissances étaient fermement décidées à ne s’écarter, dans aucune de leurs relations, du principe d’union intime qui avait présidé à leurs rapports ; » que « cette union n’avait pour objet que le maintien de la paix générale fondé sur le respect religieux pour les engagemens consignés dans les traités et pour la totalité des droits qui en dérivent ; » que « la France, associée aux autres puissances par la restauration du pouvoir monarchique, légitime et constitutionnel, s’engageait à concourir désormais au maintien et à l’affermissement d’un système qui avait donné la paix à l’Europe et qui pouvait seul en assurer la durée, et que des réunions particulières, soit entre les souverains eux-mêmes, soit entre leurs ministres plénipotentiaires respectifs, pourraient avoir lieu, si elles étaient jugées nécessaires. »

Le jour même où cet acte reçut la signature du ministre de France à côté de celle des ministres de la coalition, ces derniers, par une sorte de contradiction qu’expliquent sans doute les inquiétudes renaissantes sur l’état intérieur de la France et la nécessité de donner une satisfaction aux cours germaniques, signèrent entre eux deux autres traités qui renouvelaient, pour le cas où de nouvelles révolutions viendraient à éclater parmi nous, les engagemens du traité de Chaumont et du traité secret du 20 novembre. Il n’est pas besoin de dire que ces derniers arrangemens ne furent pas publiés.

Je viens de rapporter les actes principaux du congrès d’Aix-la-Chapelle. Ils semblaient proclamer la consolidation définitive d’un système fondé sur un parfait accord de vues entre toutes les grandes puissances, et cependant on touchait à l’instant où l’apparence même de cet accord devait commencer à s’altérer. Dès ce moment, pour qui eût pu lire la correspondance de lord Castlereagh avec les autres membres du cabinet britannique, il n’eût pas été difficile de prévoir que la force des choses entraînerait un peu plus tard ce cabinet à se séparer de l’alliance continentale, à s’ériger en antagoniste de la Russie. Il est probable que ce résultat aurait été obtenu beaucoup plus tôt, si tout autre que lord Castlereagh eût dirigé la politique extérieure de l’Angleterre. La grande part que ce ministre avait prise aux triomphes et aux traités de 1814 et de 1815 l’attachait fortement au maintien de l’alliance qui les avait produits. Habitué à traiter directement avec les princes et les ministres alliés, à recevoir d’eux les avances, les hommages, les flatteries qui ne pouvaient manquer au représentant de la puissante Angleterre, il aimait à se retrouver dans cette atmosphère diplomatique ; il s’y sentait plus à l’aise qu’au sein du parlement, en face d’une opposition qui ne lui ménageait pas les plus rudes attaques, ou même que dans le conseil, où il avait à compter avec des collègues moins accessibles que lui aux considérations purement européennes et plus préoccupés de la nécessité de ménager l’opinion ou les préjugés du pays. Il essayait de les amener à voir les choses comme il les voyait, et de les faire revenir de ce qu’il regardait comme des préventions. À peine arrivé a Aix-la-Chapelle, il écrivit le 4 octobre à lord Liverpool qu’autant qu’il en avait pu juger, il y avait eu plus de faiblesse que de calcul dans certains procédés assez suspects de l’empereur Alexandre ; que si, comme on l’affirmait, ce souverain avait écouté quelques propositions d’alliance faites par ses agens dans un esprit contraire aux intérêts anglais, si même il n’avait pas repoussé péremptoirement les ouvertures des révolutionnaires français réfugiés dans les Pays-Bas, il était maintenant tout à fait revenu de ces entraînemens, que ses protestations d’union et de bienveillance étaient sincères, et qu’il serait tout à fait hors de propos de lui témoigner de la défiance. Quelques jours après, lord Castlereagh, annonçant la prochaine conclusion des délibérations du congrès et rassurant son gouvernement, qui, à ce qu’il parait, avait craint qu’on ne voulût donner à ces délibérations une extension dont il se serait trouvé embarrassé, s’exprimait ainsi : « Il est satisfaisant de remarquer combien peu d’embarras et combien d’avantages réels et solides résultent de ces réunions dont on se fait à distance un si terrible épouvantail. Il me semble que c’est une découverte nouvelle des gouvernemens européens, qui tout à la fois éteint les fils d’araignée à l’aide desquels la diplomatie a coutume d’obscurcir l’horizon, met toute la portée du système dans son véritable jour, et donne aux conseils des grandes puissances l’efficacité et presque la simplicité des délibérations d’un seul état. »

J’ai reproduit les paroles mêmes de lord Castlereagh, qui, dans leur incorrection bizarre assez semblable à celle de ses discours parlementaires, peignent d’une manière assez vive l’enthousiasme avec lequel il se laissait aller aux erremens de la politique continentale. Le cabinet de Londres, qui ne partageait pas cet enthousiasme, crut devoir le réprimer. On s’occupait en ce moment à Aix-la-Chapelle de la rédaction de la déclaration qui replaça la France au nombre des puissances dirigeantes, et dont j’ai tout à l’heure rapporté les termes ; cette rédaction n’était pas encore complètement arrêtée, plusieurs projets étaient en discussion, et celui qui émanait du gouvernement russe effarouchait à plusieurs égards les ministres anglais. Ils répugnaient surtout à consacrer pour l’avenir un système de congrès fréquens et en quelque sorte périodiques dont la Russie eût voulu faire, pour ainsi parler, les états-généraux de l’Europe. Lord Bathurst, dans une lettre du 28 octobre, rendait compte ainsi à lord Castlereagh d’un débat qui avait eu lieu à ce sujet dans le conseil :


« Nous avons tous été plus ou moins frappés de la crainte qu’il ne sortit de graves inconvéniens d’une décision qui annoncerait publiquement une suite de réunions de cabinets sur des points déterminés. Il est parfaitement naturel que vous éprouviez un vif désir de voir continuer ce système dont vous avez tiré si bon parti ; mais, lors même que nous aurions la certitude que les réunions subséquentes seraient animées d’un égal esprit de cordialité, quel avantage y aurait-il à prendre pour l’avenir une détermination précise, excepté pour ce qui regarde la prochaine réunion que nous sommes tous d’accord de fixer et d’annoncer dès à présent ? Si je vous comprends bien, il serait question, après avoir décidé que les réunions projetées auraient lieu à des époques précises, de l’annoncer aux autres gouvernemens par une circulaire qui renfermerait des explications propres à les satisfaire. Pensez-vous qu’aucune déclaration générale pût avoir cet effet ? Dans la circonstance actuelle, nous avons pu atteindre ce but (et non pas sans difficulté) en leur donnant l’assurance que nous n’avions à nous occuper que de l’évacuation ; mais en leur faisant connaître l’adoption du système des réunions périodiques, nous devrons ajouter qu’elles se rapporteront uniquement à tel ou tel objet déterminé, ou même à une seule puissance, à la France, et aucun engagement de n’intervenir en aucune façon dans des matières où le droit des gens ne justifierait pas notre intervention ne suffirait pour les rassurer, parce qu’ils pourraient craindre que de grands souverains, avec de nombreuses armées, ne se conformassent pas toujours aux décisions des jurisconsultes. — Vous comprendrez que l’objection que je viens de vous exposer ne s’adresse pas au système, mais à l’opportunité qu’il peut y avoir à le déclarer dans une lettre circulaire. Dût-elle se borner à annoncer simplement une autre réunion, je douterais de cette opportunité, car de semblables lettres font rarement un bien quelconque et suscitent pour l’ordinaire dans le parlement des débats très fâcheux. On peut donc recourir à tout autre moyen pour annoncer la chose. — Mais les objections de Canning [3] ne portent pas seulement sur le mode de la déclaration à faire, elles s’attaquent au système même des réunions périodiques. Il ne pense pas que le neuvième article (du traité du 20 novembre), sur lequel on s’appuie pour les demander, ait été conçu comme s’appliquant à d’autres réunions que celles qui seraient nécessaires pour surveiller l’état intérieur de la France en tant qu’il pourrait mettre en danger la tranquillité européenne. Il croit que le système de réunions périodiques des grandes puissances en vue des intérêts généraux de l’Europe appartient à une politique nouvelle et très contestable, qu’il aura pour conséquence nécessaire de nous engager profondément dans la politique du continent, tandis que notre vraie politique a toujours été de n’intervenir que dans les très grandes circonstances et de le faire alors avec des forces décisives. Il a la conviction que tous les autres états protesteraient contre la tentative de les réduire ainsi à un état de sujétion, que les réunions projetées deviendraient un théâtre de cabale et d’intrigue, et que le peuple anglais en arriverait bientôt à s’alarmer pour ses libertés, si notre cour entrait en délibérations réglées avec les grandes monarchies despotiques sur la question de savoir quel degré d’esprit révolutionnaire peut mettre en péril la sécurité publique, et par suite exiger l’intervention de l’alliance. Il n’a pourtant produit cette raison que comme un argument populaire. — Je ne partage pas l’opinion de Canning, et aucun des membres du conseil n’y adhère non plus ; mais si c’est là son sentiment, il n’est pas déraisonnable de présumer que ce sera aussi celui de beaucoup d’autres personnes, sans compter nos adversaires habituels. Et dans quelle intention, je vous le demanderais, prendre le taureau par les cornes’ ? Pourquoi voudriez-vous, par une promulgation prématurée, appeler un parlement nouveau, dont les inclinations sont encore douteuses, à se prononcer immédiatement sur le principe d’un système qui, si l’expérience le démontre bon, s’établira de lui-même, chaque réunion donnant naissance à une autre, si on en éprouve d’heureux effets ? Et comme tous les systèmes politiques ont leur époque, il y aura cet avantage à ne pas rendre les réunions périodiques, que, le jour où il faudra y renoncer, elles finiront naturellement sans qu’un tel changement fixe l’attention publique. — Il ne peut y avoir aucune objection à ce que les cabinets conviennent entre eux de continuer à se réunir, et le neuvième article (du traité du 20 novembre) y a même si complètement pourvu, que tout engagement additionnel dans ce sens serait superflu. Tout ce que vous avez besoin de faire, c’est de fixer le moment de la plus prochaine réunion, et vous verrez que Canning lui-même ne s’y oppose pas… - Je suis sûr que vous connaissez trop nos sentimens envers vous pour ne pas être certain que nous serions bien vivement affligés, si cette dépêche vous trouvait tellement engagé dans la résolution de fixer des réunions périodiques, qu’il vous fût difficile d’y demander quelque modification ; mais vous comprendrez, très certainement qu’elle nous susciterait tout à fait gratuitement de grandes difficultés parlementaires… Si vous écrivez une lettre circulaire aux autres cours, il est à désirer pour vous-même que vous puissiez nous en envoyer d’avance la minute, car les documens de cette espèce deviennent souvent l’occasion de discussions fort inutiles dans le parlement quand ils ne sont pas rédigés avec beaucoup de soin. »

Cette lettre de lord Bathurst est importante. On y voit que le cabinet le plus tory et à certains égards le plus aveuglément conservateur qu’ait eu l’Angleterre depuis le commencement du siècle, ce cabinet si fortement lié à la politique des cours continentales, se sentait déjà pourtant dans l’impossibilité d’y persévérer en présence des réclamations de l’opinion publique, à moins qu’on n’y apportât des modifications. On y voit que dans ce cabinet même l’homme le plus éminent, ou pour mieux dire le seul éminent par son éloquence et par la vivacité hardie de son esprit, Canning, si antipathique à ses collègues, qui ne pouvaient ni s’accoutumer à lui, ni, lorsqu’une rupture les avait séparés, se passer longtemps de l’appui de ses talens, préludait déjà à la scission éclatante par laquelle il devait, quatre ans après, rompre définitivement les liens de la grande coalition formée en 1813.

Une seconde lettre de lord Bathurst, écrite trois jours après la précédente, complète le développement de cette situation.


« La dépêche que je viens de recevoir, y dit-il, me donne lieu d’espérer que l’affaire prend une direction qui nous tirera de nos difficultés. Je pense, je l’avoue, que ce qu’on aurait pu faire de mieux eut été de se séparer sans faire aucune déclaration. Nous savons en effet avec quelle rudesse on a coutume de manier ces papiers d’état dans le parlement, et pour peu qu’en les défendant ou en les interprétant, les divers membres du gouvernement tombent, les uns à l’égard des autres, dans la plus légère contradiction, l’opposition en prend avantage pour découvrir et signaler des disséminions qui, en pratique et pour le moment du moins, seraient autrement sans aucune importance. Je comprends cependant combien il serait difficile à une assemblée constituée comme la vôtre de se séparer sans nous avoir fait une déclaration quelconque : aussi me bornerai-je à dire que plus elle sera générale, mieux cela vaudra… - La grande difficulté consiste dans la manière d’inviter le roi de France à prendre part à ces réunions en tenant compte de ce principe, que le grand objet auquel elles se rapportent, c’est la France elle-même. Si vous leur assignez un objet plus général, nous donnons par là à la quadruple alliance un caractère nouveau, et nous exciterons la jalousie des autres puissances, qui… auront le droit de se plaindre, si elles sont exclues. »


Le jour même où lord Bathurst écrivait cette lettre à lord Castlereagh, lord Liverpool lui envoyait des observations conçues dans le même esprit. Il ne fallait, lui disait-il, rien ajouter aux engagemens antérieurement pris par l’Angleterre, et qui, s’ils n’étaient pas déjà contractés, ne seraient probablement pas acceptés aujourd’hui par certaines personnes ; il fallait même autant que possible éviter de mettre trop en relief les points douteux de ces engagemens : à cet égard, les idées de l’empereur de Russie étaient complètement erronées et inadmissibles ; le projet autrichien au contraire atteignait à peu près le but qu’on devait se proposer.


« En un mot, ajoutait lord Liverpool, tout ce qu’il est nécessaire de dire, c’est simplement que nous adhérons aux traités existans et aux stipulations qui en découlent, et que, toutes les fois que les souverains ou leurs ministres auront occasion de délibérer collectivement sur quelqu’une des questions se rattachant à la dernière paix, le gouvernement français sera invité à participer aux délibérations. Si, pour mieux assurer le maintien de l’ordre en France, on a jugé à propos de fixer un terme auquel les souverains se réuniront de nouveau, je n’y ai pas d’objections, et bien que cette fixation puisse prêter à quelque interprétation fâcheuse, les bons effets en balanceraient peut-être les inconvéniens, mais il est parfois aussi peu sage de vouloir porter sa vue trop loin dans l’avenir que de la restreindre dans un horizon trop limité. — Vous devez aussi être très circonspect en matière de stipulations secrètes à insérer aux protocoles. Il peut être convenable de soustraire à la connaissance du public les détails d’exécution d’engagemens connus, mais on nous demandera sans doute dans le parlement si nous avons pris d’autres engagemens que ceux qui sont publiés, et nous serions dans une position bien fausse, si nous nous trouvions réduits à équivoquer en pareille matière. — Nous devons nous rappeler dans tout le cours de cette affaire et faire sentir à nos alliés… que le parlement britannique discutera toutes ces questions dans le sens le plus étendu, que nous avons à aborder une nouvelle chambre des communes qui n’a pas encore été éprouvée, dont les tendances sont douteuses, et qui très certainement n’est pas préparée à considérer les questions étrangères du même point de vue que le faisait le parlement, il y quelques années, lorsqu’il était placé sous la pression ou sous le souvenir encore tout récent des grands dangers extérieurs. »


Une autre lettre de lord Liverpool, écrite le même jour, après l’arrivée d’un courrier de lord Castlereagh, contient les passages suivans :


«… Nous venons de recevoir vos dépêches. Nous avons à peine eu le temps de les parcourir ; mais la possibilité d’un nouveau traité auquel la France prendrait part a appelé toute notre attention. Nous sommes persuadés qu’une telle mesure deviendrait la matière des débats les plus pénibles, et nous ne pourrions empêcher le parlement de prononcer une opinion sur ce fait nouveau, tandis qu’en nous en tenant aux engagemens existans, nous sommes couverts, pour tout ce que nous faisons, par l’autorité du dernier parlement - De plus, cette manière de procéder pourrait créer entre nous-mêmes des dissentimens sérieux, attendu qu’on peut certainement la présenter comme contraire à l’esprit évident, sinon à la lettre de vos instructions, et comme n’étant justifiée par aucune nécessité pressante qui eut pu vous empêcher de soumettre un document de cette nature à l’opinion du gouvernement… Il faut faire comprendre aux tinsses que nous avons un parlement et un public envers lesquels nous sommes responsables, et que nous ne pouvons pas nous laisser entraîner à partager les vues d’une politique entièrement incompatible avec l’esprit de notre gouvernement. »


Quelques jours après, lord Liverpool, discutant le texte de plusieurs projets de déclarations envoyés à Londres par lord Castlereagh, lui disait :… « Ma seule objection importante se réfère à la partie du projet n° 2, qui exprime sur l’état intérieur, de la France une opinion plus affirmative que la nécessité ne l’exige, et peut-être que la prudence ne le permet. Cela pourrait, dans certaines éventualités, devenir pour nous une source d’embarras. »

Lord Castlereagh répondit, le 9 novembre 1818, tant à la précédente lettre qu’à d’autres que je n’ai pas sous les yeux, et qui étaient conçues dans le même sens :


« Je me suis arrangé, dit-il, pour éviter, dans le cours de la négociation, les commentaires sur les affaires intérieures de la France ; mais lorsque nous en sommes venus à la rédaction, et qu’elle s’est trouvée remise entre les mains de Capodistrias, il a été impossible de prévenir ces épisodes et difficile de retrancher certaines expressions une fois introduites dans un projet. Il en est d’ailleurs, par exemple celles de légitime et constitutionnelle, qui, vous pouvez vous le rappeler, ont déjà été employées dans quelques-unes de nos notes de 1815, et qui sont devenues pour la chancellerie russe des termes sacramentels dont elle use aussi souvent que possible. Je me suis pourtant efforcé de leur persuader, sinon d’y renoncer entièrement, au moins d’en faire un usage plus sobre ; mais vous ne pensez pas, j’espère, que ce soit là un point dont il y ait lieu de faire une condition sine qvâ non, d’autant plus que ces projets ont été communiqués, pour gagner du temps, au duc de Richelieu, bien que confidentiellement, et qu’en ce moment ils sont connus à Paris. Je n’insisterai donc sur aucun changement de cette nature auquel il aurait des objections, mais en vérité il doit désirer comme nous arranger les choses de telle manière que les affaires de France deviennent aussi peu que possible un sujet d’attaque pour l’opposition anglaise. Je crois qu’il peut désirer quelque témoignage de confiance de la part des puissances envers le roi. C’est dans cette vue, et pour fortifier son gouvernement, qu’on avait placé dans la note adressée au duc de Richelieu le passage qui a attiré l’attention de Canning. J’aurais beaucoup préféré qu’il n’y fût pas, mais si vous l’examinez attentivement, je ne pense pas que les deux propositions qu’il contient puissent nous embarrasser beaucoup dans la discussion à laquelle il donnerait lieu, alors même que les choses viendraient à mal tourner. — Nous déclarons que des progrès ont été faits dans les trois dernières années, et que nous comptons sur la sagesse du roi pour la consolidation progressive de l’ordre de choses établi en France. La vérité de la première de ces assertions ne peut être mise en doute : c’est par elle que nous pouvons justifier l’évacuation de la France. La seconde est fondée sur une espérance dont l’expression est peut-être utile au roi, et qui, lors même qu’elle viendrait à être déçue, ne peut nous faire encourir une bien grave responsabilité. Tant que nous maintenons la quadruple alliance, nous prouvons assez que notre vigilance n’est pas en défaut… Quant à l’allusion faite à la sainte-alliance, je crois que Canning, s’il veut relire la lettre écrite en 1815 par le prince régent aux souverains réunis à Paris, reconnaîtra que nous ne pouvions y rien objecter, et j’ajouterai que si nous voulons marcher encore quelque temps avec la Russie, nous devons prendre notre parti d’un vocabulaire tant soit peu anormal. »


Tels sont les argumens que lord Castlereagh opposait aux méticuleux scrupules de ses collègues. Nous avons vu comment fut définitivement rédigée cette déclaration, qui leur causait tant de soucis ; lorsque lord Liverpool en connut le texte, il s’en montra satisfait. Cette grande affaire était donc terminée. La France était rentrée dans la plénitude de son indépendance, elle avait même repris dans les conseils de l’Europe le rang qui lui appartenait. Certes il eût été difficile, trois ans auparavant, de lui prédire une aussi prompte résurrection. Le roi devait s’applaudir de la politique qu’il avait suivie, et le duc de Richelieu, qui venait d’apposer son nom à des actes si honorables et si utiles, que les souverains et les ministres étrangers avaient comblé des témoignages de leur estime et de leur confiance, le duc de Richelieu semblait pouvoir compter sur un long avenir de puissance, qu’au surplus il désirait peu. Les choses tournèrent tout autrement.

Le congrès d’Aix-la-Chapelle n’était pas encore terminé, que déjà les nuages s’amoncelaient sur l’horizon de la France, naguère si serein. Une crise financière, conséquence naturelle de la surexcitation factice qu’on avait imprimée pendant quelques mois au crédit public renaissant, mit le gouvernement français dans l’impossibilité d’accomplir aux termes fixés les derniers paiemens qui étaient la condition de la libération du territoire. Comme cette impossibilité provenait évidemment de circonstances imprévues et indépendantes de sa volonté, d’une véritable force majeure, comme d’ailleurs sa solvabilité n’était pas douteuse et que quelques délais assez courts devaient le mettre en mesure de satisfaire à ses engagemens, les alliés, dans leur intérêt comme dans le sien, s’empressèrent de les lui accorder. Ainsi cet embarras, dont le gouvernement français s’était vivement préoccupé, ne tarda pas à disparaître ; mais des difficultés politiques d’une tout autre gravité surgissaient en ce moment.

Pendant la durée même du congrès d’Aix-la-Chapelle, des élections avaient eu lieu en France, pour le renouvellement d’un cinquième de la chambre des députés. C’était la seconde application de la loi électorale votée près de deux ans auparavant, et cette nouvelle épreuve n’avait pu qu’aggraver les inquiétudes que la première avait déjà éveillées dans certains esprits. Cette fois encore, les rangs du parti ultra-royaliste avaient été fort éclaircis, et si les choses continuaient de la sorte, on pouvait prévoir le moment où il aurait à peu près disparu de l’assemblée populaire. Par malheur, à la place de ces amis compromettans, les collèges électoraux d’un trop grand nombre de départemens avaient envoyé des ennemis déclarés du trône, des révolutionnaires dont le nom et les antécédens étaient pour la royauté et pour l’Europe monarchique un véritable sujet d’effroi. À Paris même, le gouvernement n’avait pu qu’à grand’peine éviter la nomination d’un de ces hommes redoutés, en portant toutes les voix dont il disposait sur un adversaire moins violent. Presque au même moment les opérations du recrutement militaire, pratiqué pour la première fois d’après la loi libérale votée dans la dernière session, donnèrent lieu, sur plusieurs points, à des manifestations dans lesquelles on crut voir le réveil du bonapartisme et de l’esprit de guerre.

Les souverains et les ministres, qui n’avaient pas encore quitté Aix-la-Chapelle, ne dissimulèrent pas leur pénible surprise d’un tel résultat du système auquel ils avaient jusqu’alors prêté leur appui. M. de Richelieu lui-même, qui déjà depuis quelque temps craignait de s’être laissé entraîner trop loin, manifesta plus que jamais l’intention de s’arrêter dans la voie où l’on marchait depuis le 5 septembre 1816, de tendre la main aux ultra-royalistes, déjà trop affaiblis pour qu’on ne dût pas compter de leur part sur plus de modération, et, avec leur appui, avec celui des hommes sages, ennemis de tous les excès, d’opposer, pendant qu’il en était temps encore, une barrière aux progrès du parti de la révolution, malheureusement aidé par d’imprudens théoriciens. Tel était le point de vue du duc de Richelieu et de quelques-uns de ses collègues ; mais d’autres, parmi lesquels M. Decazes tenait le premier rang, crurent qu’il ne serait pas sans danger d’aller chercher des auxiliaires dans le parti même qu’on avait si longtemps et si vivement combattu, qu’une pareille alliance, en jetant l’alarme dans la masse de la nation encore tout animée des frayeurs et des ressentimens que lui avait inspirés le régime de 1815, donnerait aux agitateurs de la démocratie des prétextes spécieux pour remuer les esprits, et que le meilleur moyeu qu’eût le gouvernement de déjouer leurs efforts malveillans, c’était de se placer avec plus de résolution qu’il ne l’avait l’ait jusqu’alors dans la ligne constitutionnelle.

Il n’est pas de mon sujet de raconter les incidens de la lutte qui s’engagea ainsi dans le cabinet, de montrer les ressorts très divers et encore aujourd’hui très peu connus qui en déterminèrent la naissance et en amenèrent la conclusion. J’ai dû seulement expliquer sous quel aspect elle apparaissait alors au public et aux gouvernemens étrangers. On sait qu’après de nombreuses vicissitudes, elle se termina par la retraite du duc de Richelieu et de presque tous les autres ministres, et qu’un nouveau cabinet, formé sous l’influence de M. Decazes, mais dont le général Dessolle était le président nominal, prit la direction des affaires.


L. DE VIEIL-CASTEL.

  1. Voir les livraisons du 15 mai et 1er juin.
  2. Cela n’était pas tout à fait exact. M. de Richelieu était venu un moment en France pendant le consulat.
  3. George Canning, qui avait été quelques années auparavant secrétaire d’état pour les affaires étrangères et était ensuite sorti du cabinet, venait d’y rentrer comme président du bureau de contrôle.