Littérature orale de la Haute-Bretagne/Première partie/II/II

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II

Jean le Fou.


La mère de Jean le Fou l’envoya au bourg acheter de la farine et du cidre :

— Quand tu seras revenu, ajouta-t-elle, tu mettras cela dans la place.

À son retour, Jean le Fou versa par terre la farine que contenait son sac et le cidre qu’il avait apporté. C’était un garçon simple et qui prenait au pied de la lettre tout ce qu’on lui disait.

— Où est ta farine ? demanda sa mère en rentrant de l’étable, où elle était allée soigner ses vaches.

— Dans la place.

— Et le cidre ?

— Je l’y ai mis pareillement.

— Ah ! pauvre innocent ! dit la bonne femme, qui regarda et vit le gâchis qu’avait produit ce singulier mélange ; pauvre innocent! ne pouvais-tu poser ton sac par terre et mettre ton pot de cidre à côté, au lieu de tout perdre comme tu l’as fait ? Mais tu gâtes tout ce que tu touches.

— Ne me grondez pas, ma mère ; une autre fois je serai plus fin.


À quelque temps de là, sa mère lui dit de prendre un broc et de monter des noix au grenier[1].

Jean comprit qu’on lui ordonnait de prendre sa fourche pour monter les noix au grenier, mais les noix passaient entre les dents écartées de son bro, et il ne put parvenir à en mettre une seule à l’endroit qui lui était désigné. Il essayait de son mieux, et il se donnait beaucoup de mal ; il se colérait si fort qu’il suait à grosses gouttes. Pour se rafraîchir, il prit une écuelle et alla tirer du cidre ; mais il oublia de remettre le petit fosset[2], et le cidre se mit à courir. Pour l’étancher, Jean ne trouva rien de mieux que d’appuyer contre le trou un sac de farine qui ne tarda pas à être traversé par le liquide et fut perdu.


La mère de Jean le Fou l’envoya au marché vendre un cochon.

— L’argent que nous en retirerons, dit-elle, servira à boucher les plus grandes brèches.

Jean vendit le cochon, et en revenant à la maison il mettait l’argent à « boucher les plus grandes brèches » qu’il voyait dans les talus des champs ; il ne tarda pas à avoir employé tout ce qu’il avait de pièces blanches, de sous et de liards.

À son retour, sa mère lui dit :

— Qu’as-tu fait du prix du cochon ?

— Je l’ai mis à boucher les plus grandes brèches ; mais il y en avait tant sur le bord de la route, que je n’ai pu en boucher que deux ou trois.

— Ah ! malheureux enfant ! tu n’es pas plus malin à une fois qu’à l’autre ; cet argent était pour boucher les brèches de notre fortune et non celles des champs. Retourne le chercher.

Jean se remit en route ; mais il ne retrouva pas ses pièces, que les passants avaient ramassées.


Quelques jours après, la bonne femme eut besoin d’un trépied et chargea son fils d’aller l’acheter.

Jean s’ennuya bientôt de porter le trépied ; il le posa par terre et lui parla en ces termes :

— Voilà la route qui conduit tout droit chez nous ; tu n’as qu’à la suivre, et si tu veux tu seras rendu avant moi, puisque tu as trois pieds et le ventre percé.

Et Jean s’en revint, les mains dans ses poches, avec une parfaite tranquillité.

— Où est le trépied ? lui demanda sa mère.

— Comment! il n’est pas encore ici ? Il se sera amusé en route, et je suis surpris qu’il ne soit pas arrivé, puisqu’il a trois pieds, un de plus que moi ; je lui avais pourtant bien indiqué la route.

— Le trépied est perdu ! Jésus ! que ce garçon est innocent de parler à un morceau de fer, au lieu de prendre son bissac et de le fourrer dedans pour le porter commodément sur l’épaule !

— Bien, se dit le gars ; je saurai une autre fois comment m’y prendre.


Quand vint le temps de la récolte, on eut besoin à la ferme d’un van pour nettoyer le blé. Jean fut chargé d’en acheter un.

Il se rappela les recommandations de sa mère, et dès qu’il fut sorti de la boutique du vannier, il essaya de faire entrer le van dans son bissac, qu’il avait apporté tout exprès ; mais comme il ne pouvait parvenir à l’y introduire, il prit son couteau et coupa le van en plusieurs morceaux, qu’il plaça soigneusement dans son bissac.

Quand sa mère le vit déposer devant elle, avec un air de contentement, les débris du van, elle poussa de grands soupirs et lui reprocha encore sa simplicité en disant :

— Ce n’était pas comme cela que tu aurais dû t’y prendre ; il fallait lui passer ton bâton dans les oreilles.


Quelques jours après, sa mère lui remit de l’argent :

— Nous avons besoin d’un cheval, dit-elle. Voici cinquante écus pour en acheter un ; mais écoute bien ce que je te recommande : ne mets pas un sou de plus.

— Soyez tranquille, ma mère, je sais mon affaire.

À la foire de Rennes, Jean s’informa du prix de plusieurs chevaux qui lui plaisaient ; mais tous les marchands auxquels il s’adressait lui demandaient tantôt plus de cinquante écus, tantôt moins, et Jean ne voulait pas démordre de cette somme. Il allait sortir du champ de foire et s’en retourner chez lui sans avoir rien acheté, quand il aperçut un paysan qui tenait par la bride un cheval aveugle.

— Combien la bête ? demanda Jean.

— Cinquante écus, répondit à tout hasard le rusé fermier, qui avait remarqué l’air niais du jeune gars.

— Marché conclu, se hâta de dire Jean, en frappant dans la main ouverte du vendeur.

Il prit le cheval, qui ne valait guère mieux quele prix de la peau, et monta dessus. En passant près d’une auberge, il eut envie de voir quelle heure il était, et il dirigea sa monture du côté de la porte. Comme la pauvre bête n’y voyait pas à se conduire, elle alla heurter la tête dans le contre-hu, ou demi-porte, avec tant de violence que la porte tomba dans la maison en brisant plusieurs bols à cidre qui étaient sur une table voisine de l’entrée.

L’aubergiste accourut, et Jean lui dit avec tranquillité :

— Quelle heure est-il ?

— L’heure où les fous s’en vont, répondit l’homme, qui voyait la simplicité du garçon.

— Merci bien, monsieur, dit Jean.

En voyant la rosse que son fils amenait, sa mère éclata en reproches :

— Pauvre sot ! tu as acheté une bête qui ne vaut pas dix pièces de cent sous ; ne vois-tu pas qu’elle est aveugle ?

— Aveugle, dit-il, non, car j’étais monté dessus, et elle ne m’a pas jeté par terre. Au surplus, si mon cheval ne vous convient pas, je le mènerai à la prochaine foire, et je parie le revendre au moins deux cents francs.

Il alla à la foire du grand Saint-Aubin, et à chaque marchand qui lui demandait le prix de sa bête, il répondait :

— Deux cents francs.

— Deux cents francs ! disaient les maquignons en haussant les épaules ; c’est un cheval qui ne vaut que l’argent de sa peau.

Voyant qu’à Saint-Aubin il ne trouvait pas à vendre son bidet, il le conduisit à Rennes, où il espérait s’en défaire plus avantageusement.

Mais on ne lui en offrit que quatre pièces de cent sous, et il finit par le donner pour ce prix.

À la foire suivante, il acheta pour quarante écus un cheval assez bon ; le marchand le lui livra, mais garda la bride, que Jean avait oublié de réclamer en concluant le marché.

Jean fit sortir le cheval du champ de foire en le tirant par la crinière ; mais arrivé sur la route, il se mit à réfléchir au moyen de l’emmener plus commodément.

— Ma foi, dit-il, c’est bien simple pourtant : je vais lui passer mon bâton dans les oreilles ; c’est ainsi que j’aurais dû faire l’autre jour, à ce que m’a assuré ma mère, quand je suis allé chercher le van.

Il essaya d’introduire son bâton dans les oreilles du cheval ; mais l’animal, qui était vigoureux, ne se laissa pas maltraiter. Il se cabra, rua, et finit par s’enfuir au galop, laissant son nouveau maître tout penaud.

Il vint raconter sa disgrâce à sa mère.

— En bonne conscience, dit-elle, je désespère de t’apprendre de l’esprit ; tu aurais dû lui passer un licol au cou et monter dessus ; cela n’était pas bien difficile.


On l’envoya chercher une servante que sa mère avait gagée ; la fille le suivit, et quand ils furent sur la route, Jean tira de sa poche un licol qu’il avait eu soin d’apporter et le lui passa autour du cou, puis il lui dit qu’il allait monter sur son dos. La servante eut peur de Jean et vit bien qu’il était un peu fou ; elle se laissa faire et apporta le garçon, qu’elle trouvait bien lourd cependant.

Quand on arriva à la ferme, elle suait à grosses gouttes ; Jean l’emmena à l’écurie, mit du foin devant elle, puis entra à la ferme.

— Où est la servante ? dit la bonne femme.

— Dans l’écurie.

La fermière se hâta d’y aller et de faire entrer la domestique dans la maison ; mais la pauvre fille avait eu si peur qu’elle resta plusieurs jours malade au lit.


Jean le Fou voulait aller voir les filles. Il importuna tant sa mère qu’un dimanche, l’après- midi, elle lui dit de se rendre dans un champ où une jeune voisine gardait ses vaches. Le garçonse mit à regarder sous le nez, et sans rien dire, la bergère qui, fort ennuyée, lui appliqua un vigoureux soufflet et s’enfuit.

Il vint se plaindre à sa mère en demandant comment il fallait s’y prendre pour se faire bien venir des filles.

— On druge (joue) avec elles, et on leur envoie toutes sortes de petits brochons.

— Bien, dit le gars.

Brochon signifie à la fois brindilles de bois, farces et bâtons de barrière. C’est en ce dernier sens que Jean l’entendit.

Il enleva les bois d’un échalier et se mit à en jeter les morceaux à la fille qui, surprise de cette galanterie d’un nouveau genre, s’enfuit de plus belle.

Le garçon revint trouver sa mère et lui conta que la bergère s’était sauvée comme si elle avait vu le loup, bien qu’il lui eût jeté des brochons, et même passablement gros.

— Il fallait, répondit la mère, lui faire des yeux de brebis.

C’est en certains pays la manière de désigner ce qu’ailleurs on appelle des yeux en coulisse.

Le gars ôta avec son couteau les yeux à des brebis qu’il rencontra sur son chemin, et retourna auprès de la fille. Il se mit à lui parler, et pour mieux avancer ses affaires, il tira de sa poche lesyeux tout sanglants qu’il avait arrachés aux brebis. La fille, saisie d’horreur, s’enfuit au plus vite.

Comme Jean racontait à sa mère sa nouvelle mésaventure :

— Que tu es bête, dit-elle, d’avoir pris cela à la lettre ! Je voulais dire qu’il fallait faire les yeux mignons à la bergère.

— Ah ! puisqu’il est si difficile de faire la cour aux filles, repartit Jean le Fou, je ne me marierai point.

(Conté par Aimé Pierre, de Liffré, et Jean Bouchery, de Dourdain, 1878.)


Cf. sur la manière de faire la cour aux filles, ainsi que sur d’autres épisodes de ce conte et du précédent, Jean le Diot, n° XXXIII des Contes populaires de la Haute-Bretagne.

  1. En patois gallot, bro signifie à la fois broc et fourche à deux dents, le c final disparaissant dans la prononciation paysanne.
  2. Petit morceau de bois qui bouche le trou fait au tonneau pour goûter le cidre.