Lettres de Fadette/Cinquième série/55

Imprimé au « Devoir » (Cinquième sériep. 166-169).

LV

La dévote Ménagère


En cette fin d’année où chacun prépare ses cadeaux et adresse ses souhaits, je vous arrive avec les miens. Si j’en avais le pouvoir, j’y joindrais un cadeau ; je le donnerais aux femmes, les hommes en bénéficieraient, et ainsi, mon cadeau apporterait de la joie à tous mes lecteurs qui sont bien un peu mes amis, il me semble ?

Ce cadeau, ce serait la gaieté, l’égalité d’humeur, l’amabilité constante enfin, qui rend la bouté délicieuse parce qu’elle est souriante. Le sourire, mes amies ! Quelle force il nous donne, quel charme il nous communique. J’entends le charme dans le sens employé par les sorciers du bon vieux temps, Le charme qui conquiert, qui attire, qui attache, qui transforme. Un joli sourire vaut de longs plaidoyers et il remercie mieux que des belles phrases !

La femme qui n’a jamais l’air renfrogné, boudeur, indifférent, piqué, dédaigneux, têtu, impatient, c’est celle qui est douce et souriante : tout le monde l’aime simplement parce qu’elle est toujours aimable.

Sans vouloir calomnier mes sœurs, je ne puis m’empêcher de voir que toutes prétendent à être beaucoup aimées et qu’un grand nombre s’inquiètent peu de se rendre dignes de tant d’affection ! Elles font, au contraire, ce qui est nécessaire pour être détestables, et elles se lamentent des résultats logiques qu’elles obtiennent.

Je crois bien que la femme la plus désagréable que j’aie connue habitait un presbytère où elle faisait gagner le ciel au curé par bonds prodigieux.

Ce curé, qui était un peu mon parent, m’avait invité à passer quelques jours chez lui. C’était un homme doux et timide et je ne fus pas longue à voir que ce n’était pas lui le maître du presbytère, mais bien la ménagère aux yeux durs, longue sur pattes, bavarde et grondeuse qui régissait la maison ; elle ne souffrait ni suggestion, ni remarque, ni intervention d’aucune sorte de la part du curé. Elle était honnête, propre, travaillante et insupportable !

Confondant le moyen avec le but, elle tyrannisait le bon prêtre, sous prétexte de le rendre heureux, en lui tenant sa maison irréprochablement. Entendons-nous : pour elle, la maison irréprochable n’était pas celle où l’on vit confortablement, mais celle où il n’y a pas un grain de poussière, pas une mouche, pas d’air et pas de soleil !

L’accès du salon était à peu près interdit : stores baissés, meubles rangés et époussetés méticuleusement, ce salon dormait dans une netteté immaculée qu’il était défendu de contempler de près. Les rares visiteurs qu’elle était quelquefois forcée d’y admettre, se sentaient coupables d’indiscrétion tant elle leur laissait voir son mécontentement.

Le public avait naturellement accès au bureau, mais que de récriminations et de reproches tombaient sur la tête du pauvre curé qui n’interrompait le flot de paroles grondeuses que par des : « Voyons ! Voyons ! Il faut bien que ces pauvres gens posent le pied quelque part ! »

Alors, sa colère se tournait contre lui. — « Ah ! ben oui ! Ce n’est pas vous qui nettoyez du matin au soir ! Curé ou pas curé, tous les hommes c’est pareil ! Ils ne pensent qu’à eux ! — »

Et les portes battaient furieusement.

Pour un retard au repas, c’était de véritables scènes et si nous mangions un dîner refroidi, c’était tant pis pour nous ! Et c’était elle la victime, à l’entendre !

Je n’ai jamais compris pourquoi le bon curé endurait cette mégère ! Par charité, par esprit de sacrifice ? Franchement j’aime mieux me rendre au ciel plus paisiblement et je ne l’aurais pas endurée une semaine ! J’exprimai cette opinion à mon cousin. Il sourit et admit qu’il était souvent tenté de faire un coup d’État. « J’aimerais tant recevoir librement mes amis, circuler à l’aise dans ma maison, manger les mets que je préfère et surtout vivre dans la paix que j’aime ! Un jour pourtant, je me déciderai à en chercher une autre car je suis bien fatigué de la vie que cette excellente personne me fait ! »

Cette vieille méchante se mêlait d’être dévote. Elle n’avait jamais pensé, je parie, qu’aimer Dieu et le servir, ce n’est pas faire d’interminables prières, mais mettre en pratique les préceptes de l’Évangile ; pas plus qu’elle ne savait qu’avoir de la conscience, c’était créer un intérieur confortable à celui qui la payait très cher dans ce but et qui était désappointé au point de se sentir volé.