Lettres de Fadette/Cinquième série/54

Imprimé au « Devoir » (Cinquième sériep. 163-165).

LIV

Dans le noir


Ce soir là, le vent âpre soufflait furieusement et le grésil battait les vitres : la tempête, au dehors, faisait plus tiède et plus recueillie la petite pièce intime qu’éclairaient les lumières ambrées et le joli feu clair qui pétillait dans l’âtre.

Ou peut être toute seule et ne pas sentir l’isolement dans un chez-soi aimé, entourée de choses familières et avec des livres qui sont nos amis.

Aussi, écoutai-je sans tristesse les cris désolés du vent, et dans ce bien être si doux, avais-je oublié égoïstement tous ceux que la mauvaise saison malmène.

Soudain, toutes les lumières s’éteignirent ; grâce au verglas, je me vis condamnée à l’obscurité partielle pour la soirée, car je ne possédais pour tout luminaire qu’un petit bout de bougie. Cela mettait fin à la lecture, et bientôt, ne voyant plus rien, je sentis ma solitude.

Dans l’obscurité de la rue et celle de la maison, le vent et la pluie avaient pris des voix lamentables, et les ombres, autour de moi, étaient tourmentées et inquiétantes. Peu à peu mon petit salon se transformait, et je n’osais bouger, envahie par une petite angoisse qui me serrait le cœur. Oh ! ce n’était pas la peur ! — je me vante volontiers d’être brave, — mais cela lui ressemblait singulièrement.

Tout en regardant l’écroulement progressif du brasier qui lançait des fusées d’étincelles, je prêtais l’oreille à mille bruits inusités et que dominaient tous les cris du vent qui grandissait, brisait les branches et faisait vibrer sur tous les tons les fils de téléphone. La cloche des morts se mit à clamer, lentement, un à un, ses glas qui se perdaient dans le bruit de la tempête, et à genoux, je retrouvai la sécurité avec mes âmes dont la prière me rapprochait.

Puis, de nouveau, je fixai la lueur du foyer que rien n’allumait plus. Est-ce parce que je m’appliquais à ne penser à rien que surgirent devant moi des visions de toutes les années de mon existence ? Ces visions n’observaient ni ordre, ni suite, elles paraissaient et s’évanouissaient ; elles venaient semblables à des ombres et elles s’effaçaient de même. Mais hélas ! elles n’étaient pas des apparitions réjouissantes. Chacune avait le visage fermé et froid d’actes égoïstes, négligents, lâches, qui m’avaient parus insignifiants quand je les faisais, mais qui, à cette distance, prenaient une importance énorme.

Tous les bienfaits mal reconnus et les bienfaiteurs à peine remerciés ; toutes les injures légères mal pardonnées puisque le souvenir amer en était conservé. Et les affections pauvrement rendues, et les belles amitiés mortes de mes indifférences. Et ces millions de bonne paroles que j’aurais pu dire, et ces millions de bons sourires que j’aurais pu échanger, et ces innombrables actions, légères et faciles qui auraient aidé ou réjoui les autres.

Et autour de moi se resserraient les visions méchantes et accusatrices : je ne voyais qu’elles et elles éteignaient les lumières de ma vie.

Au plus fort de ma détresse, les lumières jaillirent aux électroliers… mais je ne repris pas mon livre, et dans la clarté, je continuai à réfléchir sérieusement et sans découragement. Il me semble que les retours sur le passé ne doivent servir qu’à éclairer l’avenir, et que l’aveu et le regret de nos faiblesses doivent préparer les progrès sincèrement résolus.

Nous sommes debout sur le rivage de cette mer dont les vagues sont des années. Elles accourent, se brisent et retombent, mais nous n’y prenons pas garde ; cependant, avec chaque vague la marée monte, et nous savons qu’elle nous atteindra et nous emportera… quand ?