Lettres à Sophie Volland/81

Lettres à Sophie Volland
Lettres à Sophie Volland, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXIX (p. 132-138).


LXXX


À Paris, le 23 septembre 1762.


Il faut que l’ipécacuanha ne soit pas le remède à cette sorte de flux de sang. Une pilule qui n’en contient qu’un demi-grain a causé des nausées, des tranchées, des convulsions, et a fait reparaître tous les symptômes fâcheux.

J’avais ouï dire qu’on ne connaissait jamais bien un homme sans avoir voyagé avec lui ; il faut ajouter : et sans l’avoir gardé pendant une maladie longue et sérieuse.

Je suis moins excédé de fatigue que d’impatience. J’entends les plaintes les plus douloureuses pendant la nuit ; je me lève, je vais savoir ce que c’est, et ce n’est rien.

On ne dort pas ; on se ressouvient qu’on a oublié de remonter sa montre ; on sonne ; on fait relever une pauvre fille qui dort ; elle est excédée de fatigue ; et on me l’envoie à deux heures du matin pour monter cette montre. Ce sont mille gentillesses de cette sorte qu’il est impossible d’excuser par l’état de maladie. Les malades ont des bizarreries : on le sait, leur tête travaille, ils attachent quelquefois leur soulagement à des choses qui n’ont pas le sens commun ; plus ils trouvent de répugnance dans ceux qui les environnent, plus ils s’exagèrent l’importance de leurs folles idées. Il faut les contenter, de peur d’ajouter la maladie de l’esprit à celle du corps ; mais qu’importe qu’une montre s’arrête ou non ?

À ce propos, n’avez-vous pas remarqué qu’il y a des circonstances dans la vie qui nous rendent plus ou moins superstitieux ? Comme nous ne voyons pas toujours la raison des effets, nous imaginons quelquefois les causes les plus étranges à ceux que nous désirons : et puis nous faisons des essais sur lesquels on nous jugerait dignes des Petites-Maisons.

Une jeune fille dans les champs prend des chardons en fleur ; elle souffle dessus pour savoir si elle est tendrement aimée. Une autre cherche sa bonne ou mauvaise aventure dans un jeu de cartes. J’en ai vu qui dépeçaient toutes les fleurs en roses qu’elles rencontraient dans les prés, et qui disaient à chaque feuille qu’elles arrachaient : Il m’aime, un peu, beaucoup, point du tout, jusqu’à ce qu’elles fussent arrivées à la dernière feuille, qui était la prophétique. Dans le bonheur, elles se riaient de la prophétie ; dans la peine, elles y ajoutaient un peu plus de foi ; elles disaient : La feuille a bien raison.

Moi-même, j’ai tiré une fois les sorts platoniciens. Il y avait trente jours que j’étais renfermé dans la tour de Vincennes ; je me rappelai tous ces sorts des anciens. J’avais un petit Platon dans ma poche, et j’y cherchai à l’ouverture quelle serait encore la durée de ma captivité, m’en rapportant au premier passage qui me tomberait sous les yeux. J’ouvre, et je lis au haut d’une page : Cette affaire est de nature à finir promptement. Je souris, et un quart d’heure après j’entends les clefs ouvrir les portes de mon cachot : c’était le lieutenant de police Berryer qui venait m’annoncer ma délivrance pour le lendemain.

S’il vous arrivait d’avoir, pendant le cours de votre vie, deux ou trois pressentiments que l’événement vérifiât, et cela dans des occasions importantes, je vous demande quelle impression cela ne ferait pas sur voire esprit ! Ne seriez-vous pas tentée de croire un peu aux inspirations, si surtout votre esprit s’était arrêté à quelque résultat fort extraordinaire, très-éloigné de cette vraisemblance ?

Je ne sais plus où reprendre mon journal ; je me rappelle seulement qu’à l’occasion de l’aventure du président de Montesquieu et de milord Chesterfield, on en raconta une seconde du premier. Il était à la campagne avec des dames, parmi lesquelles il y avait une Anglaise à qui il adressa quelques mots dans sa langue, mais si défigurée par une prononciation vicieuse, qu’elle ne put s’empêcher d’en rire ; sur quoi le président lui dit : a J’ai bien eu une autre mortification dans ma vie. J’allais voir à Blenheim le fameux Marlborough. Avant que de lui rendre ma visite, je m’étais rappelé toutes les phrases obligeantes que je pouvais savoir en anglais, et à mesure que nous parcourions les appartements de son château, je les lui disais. Il y avait bientôt une heure que je lui parlais anglais, lorsqu’il me dit : Monsieur, je vous prie de me parler en anglais, car je n’entends pas le français[1]. »

Suard, à qui le même président disait un jour, en causant religion : « Convenez, monsieur Suard, que la confession est une bonne chose. — D’accord, monsieur le président, lui répondit Suard ; mais convenez aussi que l’absolution en est une mauvaise. »

Quelqu’un raconta un trait du roi de Prusse qui marque bien de la pénétration et bien de la justice. Il allait de Wesel, à ce que je crois, dans une ville voisine. Il était dans un carrosse ; il suivait la grande route, lorsque, sans aucune raison apparente, son cocher quitte la route et le conduit tout au travers d’un champ nouvellement ensemencé : il fait arrêter. Le propriétaire du champ était là ; il l’appelle, et lui demande si par hasard il n’aurait pas eu quelque démêlé avec son cocher ; cet homme lui répond qu’ils étaient actuellement en procès. Le roi, sans lui demander qui a tort ou raison dans le procès, fait payer le dommage et chasse son cocher.

Nous partîmes lundi matin pour Marly, par la pluie, et nous fûmes récompensés de notre courage par la plus belle journée. Quel séjour, mon amie ! Je crois vous en avoir déjà parlé une fois. D’abord, celui qui a planté ce jardin a conçu qu’il avait exécuté une grande et belle décoration qu’il fallait cacher jusqu’au moment où on la verrait tout entière. Ce sont des ifs sans nombre et taillés en cent mille façons diverses qui bordent un parterre de la plus grande simplicité, et qui conduisent, en s’élevant, à des berceaux de verdure dont la légèreté et l’élégance ne se décrivent point. Ces berceaux, en s’élevant encore, arrêtent l’œil sur un fond de forêt dont on n’a taillé que la partie des arbres qui paraît immédiatement au-dessus des berceaux, le reste de la tige est agreste, touffu et sauvage ; il faut voir l’effet que cela produit. Si l’on en eût taillé les branches supérieures des arbres comme les inférieures, tout le jardin devenait uniforme, petit et de mauvais goût. Mais ce passage successif de la nature à l’art, et de l’art à la nature, produit un véritable enchantement. Sortez de ce parterre où la main de l’homme et son intelligence se déploient d’une manière si exquise, et répandez-vous dans les hauteurs ; c’est la solitude, le silence, le désert, l’horreur de la Thébaïde. Que cela est sublime ! quelle tête que celle qui a conçu ces jardins ! Sur deux grands espaces placés à droite et à gauche, aux deux endroits les plus élevés, on trouve deux réservoirs octogones ; ils ont cent cinquante pas pour la longueur d’un côté, et par conséquent douze cents pas de tour. On y arrive par des allées sombres et perdues, on ne les voit, ces pièces immenses, que quand on est sur leurs bords. Ces allées sombres et perdues sont décorées de bronzes tristes et sérieux ; l’un représente Laocoon et ses deux enfants enlacés et dévorés par les serpents de Diane, je crois. Ce père qui souffre de si grandes douleurs, cet enfant qui expire, cet autre qui oublie son péril et regarde son père souffrant, tout cela vous jette dans une si profonde mélancolie, et cette mélancolie concourt si merveilleusement avec le caractère du lieu et son effet ! Nous vîmes aussi les appartements. Ils sont compris dans un corps de bâtiment qui fait face aux jardins, et qui représente le palais du Soleil. Douze pavillons isolés et à moitié enfoncés dans la forêt, autour du jardin, représentent les douze signes du zodiaque. Il règne dans toutes ces parties des proportions si justes, que le pavillon du milieu vous paraît d’une étendue ordinaire ; et quand vous venez à la mesurer, vous trouvez qu’il a quatre mille neuf cents pas de surface. Si l’on ouvre les portes, c’est alors que vous êtes surpris par la hauteur et l’étendue. Le milieu de l’édifice est occupé par un des plus beaux salons qu’il soit possible d’imaginer. J’y entrai, et quand je fus au centre, je pensai que c’était là que tous les ans le monarque se rendait une fois pour renverser avec une carte la fortune de deux ou trois seigneurs de sa cour.

Au milieu de ce jardin et de l’admiration que je ne pouvais refuser à Le Nôtre, car c’est, je crois, son ouvrage et son chef-d’œuvre, je ressuscitais Henri IV et Louis XIV. Celui-ci montrait au premier ce superbe édifice ; l’autre lui disait : « Vous avez raison, mon fils, voilà qui est fort beau ; mais je voudrais bien voir les maisons de mes paysans de Gonesse. » Qu’aurait-il pensé de trouver tout autour de ces immenses et magnifiques palais, de trouver, dis-je, les paysans sans toit, sans pain, et sur la paille !

Vos lettres me parviendront franches et plus promptement ; ainsi nulle inquiétude sur ce point.

C’est cette succession perpétuelle d’occupations utiles et variées qui rend le séjour de la campagne si doux, et celui de la ville si maussade à ceux qui ont pris le goût des occupations des champs.

Pourquoi, plus la vie est remplie, moins on y est attaché ? Si cela est vrai, c’est qu’une vie occupée est communément une vie innocente ; c’est qu’on pense moins à la mort et qu’on la craint moins ; c’est que, sans s’en apercevoir, on se résigne au sort commun des êtres qu’on voit sans cesse mourir et renaître autour de soi ; c’est qu’après avoir satisfait pendant un certain nombre d’années à des ouvrages que la nature ramène tous les ans, on s’en détache, on s’en lasse ; les forces se perdent, on s’affaiblit, on désire la fin de la vie, comme après avoir bien travaillé on désire la fin de la journée ; c’est qu’en vivant dans l’état de nature on ne se révolte pas contre les ordres que l’on voit s’exécuter si nécessairement et si universellement ; c’est qu’après avoir fouillé la terre tant de fois, on a moins de répugnance à y descendre ; c’est qu’après avoir sommeillé tant de fois sur la surface de la terre, on est plus disposé à sommeiller un peu au-dessous ; c’est, pour revenir à une des idées précédentes, qu’il n’y a personne parmi nous qui, après avoir beaucoup fatigué, n’ait désiré son lit, n’ait vu approcher le moment de se coucher avec un plaisir extrême ; c’est que la vie n’est, pour certaines personnes, qu’un long jour de fatigue, et la mort qu’un long sommeil, et le cercueil qu’un lit de repos, et la terre qu’un oreiller où il est doux à la fin d’aller mettre sa tête pour ne la plus relever. Je vous avoue que la mort, considérée sous ce point de vue, et après les longues traverses que j’ai essuyées, m’est on ne peut pas plus agréable. Je veux m’accoutumer de plus en plus à la voir ainsi.

Comme j’ignore quand mes malades guériront, que mes occupations continuent toujours à me prendre mes matinées, et que la bonne partie de mes soirées est prise par mes amis, par l’amusement, par la promenade, par l’éducation d’Angélique, dont, par parenthèse je ne ferai rien, parce qu’on étouffe en un instant tout ce que je sème en un mois, je vais envoyer votre lettre pour Mme Le Gendre par la petite poste.

Je ne sais si mes lettres se font beaucoup attendre à Isle ; mais il est sûr que je me suis fait un devoir d’écrire le jeudi et le dimanche, et qu’aucun de mes devoirs n’est ni plus exactement rempli, ni avec plus de plaisir.

La douceur et la violence se concilient à merveille dans un même caractère ; je compare ces enfants-là au lait qui est si doux, et que la chaleur fait tout à coup gonfler et répandre ; retirez le vaisseau, soufflez sur la liqueur, jetez-y une feuille de lierre, une goutte d’eau, il n’y paraît plus.

Mademoiselle, vous attendrez des occasions sûres pour faire partir vos lettres ; je serai, s’il le faut, dix jours entiers sans en recevoir ; je m’y résoudrai ; mais à une condition, c’est que je ne les attendrai plus à certains jours marqués et que je les prendrai quand elles viendront. Je souffre trop quand je suis trompé ! Je ne suis plus à rien, ni à la société, ni à mes devoirs ; mon caractère s’en ressent ; je gronde pour rien ; je m’ennuie de tout et partout ; je suis maussade, et je me fais toutes sortes de torts. Il ne faut pas que cela vous gêne ; mais il ne faut pas non plus que vous me rendiez pire que je ne suis ; et que, parce qu’une lettre de mon amie que j’attendais n’est pas venue, je fasse enrager tout ce qui m’entoure.

Mais est-ce que la construction de cette place de Reims et la construction de ce canal ne nous donneront pas des sommes immenses ? Uranie sera donc incessamment opulente ? Incessamment nous aurons donc toutes ces petites commodités voluptueuses si essentielles au bonheur, le sopha douillet, les gros oreillers, les vases de porcelaine, les parfums et les toiles de l’Inde ? Nous touchons donc le souverain bien de la main ?

M. Gaschon avait fait les offres du meilleur de son âme, et il était blessé qu’on n’y eût pas répondu.

Et pourquoi, s’il vous plaît, ne voulez-vous pas que ce soit moi qu’on ait choisi pour être le père de l’enfant en question ? Je n’ai point dit que c’était manquer à celle qu’on aimait que de lui demander son aveu. Je pense au contraire que ce serait lui manquer que de ne pas le lui demander.

Adieu, mon amie, je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur ; il y a bien des moments où votre présence me serait nécessaire et douce.

Mille tendres respects à notre chère sœur ; rappelez-lui, toutes les fois qu’elle négligera sa santé, qu’elle manque à ses amis, et qu’il ne dépend que d’elle de me faire bien du mal. Mais je ne sais pourquoi je me suis nommé là et tout seul.



  1. Il y a là une légère erreur : Marlborough est mort en 1722 et Montesquieu n’est allé en Angleterre qu’en 1729. Le quiproquo dut se produire entre le fils du général et le président.