Lettres à Sophie Volland/80

Lettres à Sophie Volland
Lettres à Sophie Volland, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXIX (p. 129-132).


LXXIX.


À Paris, le 19 septembre 1762.


Pas un mot de vous depuis huit ou dix jours. C’est bien du temps pour un homme qui explique toujours votre silence par le défaut de votre santé. Lorsque je n’entends pas parler de vous aux jours accoutumés, je vous crois malade : retenez bien cela.

Je tiens notre négociation du vingtième pour faite. Cependant n’en ouvrez pas la bouche à madame votre mère que cela ne soit sûr ; il est déplaisant de tromper et d’être trompé. On nous remettra cette imposition pour trois ans, avec les années échues, s’il y en a (et il serait fort à souhaiter qu’il y en eût plusieurs). C’est tout ce que les ordonnances et la règle des bureaux permettent d’accorder. Il est vrai qu’au bout de trois ans on présente un nouveau placet pour trois autres années, et pour trois autres encore après celles-ci, et ainsi de suite, selon qu’on manque plus ou moins de prudence, et nous en manquerons beaucoup, laissez-nous faire.

On se porte un peu mieux ici ; plus de sang, plus de glaire ; mais une humeur diabolique à supporter pour moi, pour l’enfant pour les domestiques.

Enfin le saint frère est séparé de sa sœur ; cela s’est fort bien passé. Dans leur partage, il n’a rien demandé, mais l’autre lui a tout fourré.

J’étais invité aujourd’hui d’aller au Grandval avec Suard et Damilaville. J’ai refusé cette partie où j’aurais fait un rôle que vous devinez bien. Suard n’a jamais vu Mme d’Aine.

Nous allons demain à Marly. Je ne sais si je vous ai dit que nous avions été, il y a quinze jours ou environ, à Meudon : c’est un assez bel endroit que je ne connaissais pas.

Je vais vous donner jusqu’au commencement du mois d’octobre, que je me renferme pour travailler à des besognes qui languissent, et m’occuper un peu de l’éducation de ma petite fille. La mère, qui n’en sait plus que faire, permet enfin que je m’en mêle.

Il y a bientôt un mois que je me propose de vous demander si M. de Neufond a fait le voyage de province qu’il se proposait et, dans le cas que cela soit, si son porte-manteau était bien pourvu de linge.

Il vient de m’arriver une chose qui me donnera une circonspection nuisible à une infinité de pauvres diables de toute espèce qui affluaient ici, que je recevais, et qui vont trouver ma porte fermée.

Parmi ceux que le hasard et la misère m’avaient adressés, il y en avait un appelé Glénat, qui savait des mathématiques, qui écrivait bien et qui manquait de pain[1]. Je faisais le possible pour le tirer de presse. Je lui mandais des pratiques de tous côtés ; s’il venait à l’heure du repas, je le retenais ; s’il manquait de souliers, je lui en donnais ; je lui donnais aussi de temps en temps la pièce de vingt-quatre sous. Grimm, Mme d’Épinay, Damilaville, le Baron, tous mes amis s’intéressaient à lui. Il avait l’air du plus honnête homme du monde, il supportait même son indigence avec une certaine gaieté qui me plaisait. J’aimais à causer avec lui, il paraissait faire assez peu de cas de la fortune, des honneurs, et de la plupart des prestiges de la vie. Il y a sept ou huit jours que Damilaville m’écrivit de lui envoyer cet homme, pour un de mes amis qui avait un manuscrit à lui faire copier. Je l’envoie ; on lui confie le manuscrit : c’était un ouvrage sur la religion et sur le gouvernement. Je ne sais comment cela s’est fait, mais le manuscrit est maintenant entre les mains du lieutenant de police. Damilaville m’en donne avis ; je vais chez mon Glénat le prévenir qu’il ne compte plus sur moi. « Et pourquoi, monsieur, ne plus compter sur vous ? Je n’ai rien à me reprocher ; mais après tout, si je suis privé de vos bontés, d’autres me rendent plus de justice. — C’est parce que vous êtes noté. — Que voulez-vous dire, monsieur ? — Que la police a les yeux ouverts sur vous, et qu’il n’y a plus moyen de vous employer. Je ne vous ai jamais rien fait copier de répréhensible ; il n’y avait pas d’apparence que cela pût m’arriver ; mais on saisira chez vous indistinctement un ouvrage innocent et un ouvrage dangereux, et il faudra après cela courir chez des exempts, un lieutenant de police, je ne sais où, pour les ravoir. On ne s’expose point à ces déplaisances-là. — Oh ! monsieur, on n’y est point exposé quand on ne me confie rien de répréhensible. La police n’entre chez moi que quand il y a des choses qui sont de son gibier. Je ne sais comment elle fait, mais elle ne s’y trompe jamais. — Moi, je le sais, et vous m’en apprenez là bien plus que je n’aurais espéré d’en savoir de vous. » Là-dessus je tourne le dos à mon vilain.

J’avais une occasion d’aller voir le lieutenant de police, et j’y vais ; il me reçoit à merveille. Nous parlons de différentes choses. Je lui parle de celle-ci. « Eh ! oui, me dit-il, je sais, le manuscrit est là, c’est un livre fort dangereux. — Cela se peut, monsieur, mais celui qui vous l’a remis est un coquin. — Non, c’est un bon garçon qui n’a pu faire autrement. — Encore une fois, monsieur, je ne sais ce que c’est que l’ouvrage ; je ne connais point celui qui l’a confié à Glénat. C’est une pratique que je lui faisais avoir de ricochet ; mais si l’ouvrage ne lui convenait pas, il fallait le refuser, et ne pas s’abaisser au métier vil et méprisable de délateur. Vous avez besoin de ces gens-là. Vous les employez, vous récompensez leur service, mais il est impossible qu’ils ne soient pas comme de la boue à vos yeux. »

M. de Sartine se mit à rire, nous rompîmes là-dessus, et je m’en revins pensant en moi-même que c’était une chose bien odieuse que d’abuser de la bienfaisance d’un homme pour introduire un espion dans ses foyers. Imaginez qu’il y a quatre ans que ce Glénat faisait ce rôle chez moi ; heureusement je n’ai pas mémoire de lui avoir donné aucune prise, mais combien n’était-il pas facile qu’il m’échappât un mot indiscret sur les choses et sur les personnes qui exigent d’autant plus de respect qu’elles en méritent moins ; que ce mot fût envenimé ; qu’il fût redit, et qu’il me fît une affaire sérieuse ! N’est-ce pas le plus heureux hasard que je n’aie rien écrit de hardi depuis un temps infini ! Il est certain que si j’avais eu besoin de copiste, je n’en aurais pas été chercher un autre que celui que je procurais à mes amis. Quand je pense qu’il a été sur le point d’entrer chez Grimm en qualité de secrétaire pour toutes ses correspondances étrangères, cela me fait frémir d’effroi. Malgré que j’en aie, tous ceux qui me viendront à l’avenir avec des manchettes sales et déchirées, des bas troués, des souliers percés, des cheveux plats et ébouriffés, une redingote de peluche déchirée, ou quelques mauvais habits noirs dont les coutures commencent à manquer, avec le visage et le ton de la misère et de l’honnêteté, me paraîtront des émissaires du lieutenant de police, des coquins qu’on m’envoie pour m’observer.

Adieu, mon amie, portez-vous bien. Je vais aujourd’hui dimanche dîner dans l’île avec la ferme confiance d’y trouver deux ou trois de vos lettres. Je serai tout à fait maussade, si je n’en ai qu’une ; que serai-je si je n’en ai point du tout ? Combien j’aurais de plaisir à vous voir, et à vous baiser les mains à toutes deux !



  1. C’est sans doute l’auteur des deux ouvrages mentionnés par Quérard sous ce nom : Du Bonheur de la vie, 1754, in-12 ; Contre les craintes de la mort, 1757, in-12.