Lettres à Sophie Volland/72

Lettres à Sophie Volland
Lettres à Sophie Volland, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXIX (p. 98-101).


LXXI


Paris, ce 12 août 1762.


Voilà, mon amie, le billet d’enterrement des Jésuites[1]. Je l’ai rogné le plus court que j’ai pu pour le déguiser à la poste ; mais j’ai chiffré toutes les pages. Me voilà délivré d’un grand nombre d’ennemis puissants. Qui est-ce qui aurait deviné cet événement, il y a un an et demi ? Ils ont eu tant de temps pour prévenir ce coup, qu’il fallait ou qu’ils eussent bien peu de crédit, ou que le roi eût bien résolu leur destruction : c’est le dernier qui est le plus vraisemblable. L’affaire du Portugal aura jeté sur l’affaire de France quelque lueur qui les aura montrés au monarque sous un aspect odieux ; il aura attendu le moment de se défaire de gens qui l’avaient frappé, et qu’il voyait sans cesse la main levée sur lui ; celui de la banqueroute scandaleuse du père La Valette aura paru favorable[2] ; ils se mêlaient de trop d’affaires. Depuis environ deux cents ans qu’ils existent, il n’y en a presque pas un qui n’ait été marqué par quelque forfait éclatant. Ils brouillaient l’Église et l’État : soumis au despotisme le plus outré dans leurs maisons, ils en étaient les prôneurs les plus abjects dans la société ; ils prêchaient au peuple la soumission aveugle aux rois, l’infaillibilité du pape, afin que, maîtres d’un seul, ils fussent maîtres de tous. Ils ne reconnaissaient d’autre autorité que celle de leur général ; il était pour eux le Vieux de la Montagne. Leur régime n’est que le machiavélisme réduit en préceptes. Avec tout cela, un seul homme, tel que Bourdaloue, pouvait les sauver ; mais ils ne l’avaient pas. Ce qu’il y a de plaisant, c’est la bonne foi avec laquelle les Jansénistes triomphent de leurs ennemis. Ils ne voient pas l’oubli dans lequel ils vont tomber : c’est la fable des deux chevrons arcboutés et en querelle avec le faîte de la maison. Le maître, impatienté de leur mésintelligence, abattit l’un, et l’autre tomba. Les évêques mécontents entendent bien mieux leur affaire. Cette boutique de Jésuites contenait toutes sortes de denrées, bonnes, mauvaises ; mais elle était bien fournie ; ceux qui la tenaient étaient de grands charlatans ; ils amassaient autour d’eux beaucoup de gens, et la barque de saint Pierre voguait. Ces événements font bien rire les philosophes. Au reste, ces bons Pères avaient conservé de l’espérance jusqu’à la dernière extrémité, à en juger par la surprise et la consternation qu’on leur a vues lorsqu’on leur a signifié les arrêts. Plusieurs avaient l’air de malfaiteurs qu’on a condamnés. Un homme de ma connaissance, constitué au milieu d’eux par son état et par les circonstances, ne les aimant pas à beaucoup près, n’a pu résister au spectacle de leur désespoir, et s’est retiré ; aujourd’hui même on les plaint ; demain on les chansonnera ; après-demain, on n’y pensera plus : c’est le caractère du joli peuple français.

Toute la matinée d’hier mercredi, ils la passèrent à dire et à faire dire des messes dans leurs trois églises, et à demander leur conservation à Dieu, qui ne les a pas exaucés. Entre onze heures et midi, il y avait dans leur cour un troupeau de dévotes qui se tordaient les mains, qui s’arrachaient leurs coiffes, et qui hurlaient comme des insensées. Vous vous doutez bien de la rumeur que tout cela fait ici. On attend sous quelques jours un troisième arrêt du Parlement dont j’ignore l’objet ; et, immédiatement après, un édit du roi, confirmatif des arrêts du Parlement.

Il me semble que j’entends et que je vois Voltaire ; il lève ses yeux et ses mains au ciel, il dit : Nunc dimittis servum tuum, Domine, quia viderunt oculi mei salutare tuum. Cet homme incompréhensible a fait un papier qu’il appelle un Éloge de Crébillon. Vous verrez le plaisant éloge que c’est : c’est la vérité ; mais la vérité offense dans la bouche de l’envie. Je ne saurais passer cette petitesse-là à un si grand homme. Il en veut à tous les piédestaux. Il travaille à une édition de Corneille. Je gage, si l’on veut, que les notes dont elle sera farcie seront autant de petites satires. Il aura beau faire, beau dégrader ; je vois une douzaine d’hommes chez la nation qui, sans s’élever sur la pointe du pied, le passeront toujours de la tête. Cet homme n’est que le second dans tous les genres.

Mais en voilà assez des autres ; un mot de moi. Je passe mes jours en deux infirmeries ; ma femme et son domestique sont indisposés ; celle de l’Isle est tombée dangereusement malade, comme je l’avais prévu ; c’est un serrement de gorge qu’on ne saurait dissiper. Toutes les huiles, tous les gargarismes, tous les nids d’hirondelle de la Sainte-Chapelle n’y feront rien.

Si Morphyse avait pitié du jeune homme, et que son ennui abrégeât votre séjour ! Je rapporte tout à votre séjour à Paris.

J’ai l’exemplaire de Rousseau[3] ; qu’en ferai-je ? Faut-il en faire un paquet et vous l’envoyer ?

Ce Comus[4] dont les tours de passe-passe les tracassent, n’est pas sorcier, à coup sûr, et cela me suffit. Notre chère sœur ne m’oublie pas, j’en suis certain ; mais vous oubliez souvent, vous, de me dire qu’elle se souvient de moi ; cela me fait pourtant grand plaisir, et vous ne l’ignorez pas. Vous l’avez donc embrassée, cette chère sœur ! Combien vous avez eu de plaisir ! Comme le cœur vous a palpité à toutes deux ! Comme Morphyse vous examinait ! Comme elle en était jalouse ! Comme elle en aura redoublé de froid pour l’une et d’humeur pour l’autre ! Comme elle me venge actuellement de la froideur des deux ou trois premières lettres que je vais recevoir !

Je vous promets que cela n’est pas trop aisé de rompre son caractère, et de se faire petit, petit, petit, pour être de niveau avec les autres, leur persuader qu’ils ont autant d’esprit qu’un homme à qui l’on en accorde, et les mettre bien à leur aise.

C’est d’une goutte-sereine que Grimm est menacé ; et d’avance je vous préviens que son bâton et son chien sont tout prêts.

L’affaire de l’abbéé Raynal est au diable[5] Ils se moquent de moi, et ils me soutiennent tous que l’abbé Raynal ne m’a rien promis. Je n’ai pas été trop attrapé ; car je n’y comptais pas trop. Avec un peu plus de loisir, j’aurais peut-être fait beaucoup de châteaux en Espagne que je n’aurais pas vus s’évanouir sans peine. Voilà un des grands bonheurs de l’homme occupé : l’espérance le leurre moins, le présent l’occupe trop pour qu’il se fatigue les yeux à regarder à perte de vue dans l’avenir. Il n’y a ni lieu, ni temps, ni espace pour celui qui médite profondément. Cent mille ans de méditations comme cent mille ans de sommeil n’auraient duré pour nous qu’un instant, sans la lassitude qui nous instruit à peu près de la longueur de la contention.

Adieu, ma bonne amie ; je vous embrasse de toute mon âme. Comme nos journées passent à présent rapidement ! Chère amie, dispensez-moi de dater ; mais comptez que je vous écris tous les dimanches et tous les jeudis sans manquer.



  1. L’arrêt prononçant leur expulsion.
  2. Cazotte, quittant la Martinique, où il avait fondé des établissements, pour rentrer en France, avait vendu toutes ses possessions au P. La Valette, qui lui en régla le prix (cinquante mille écus) en lettres de change sur la Compagnie de Jésus. Le P. La Valette ayant eu peu de succès dans la suite de ces affaires, les supérieurs de la Compagnie trouvèrent assez commode de laisser protester les lettres de change. Cazotte leur intenta un procès qui fut comme le signal de tous ceux qui vinrent fondre sur la Société. (T.)
  3. De l’Émile, publié au mois de juin 1762.
  4. Escamoteur célèbre de ce temps.
  5. Voir précédemment, p. 84.