Lettres à Sophie Volland/70

Lettres à Sophie Volland
Lettres à Sophie Volland, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXIX (p. 91-95).


LXIX


Ce 4 août 1762.


Vous me rendez attentif à tous les moments de ma journée. Un dévot qui doit compte à son directeur de ses pensées, de ses actions, de ses omissions, ne s’épie pas plus scrupuleusement.

J’ai commencé ma semaine par me quereller avec M. de La…

Je ne saurais m’accommoder de ces gens stricts ; ils ressemblent à ces écureuils du quai de la Ferraille qui font sans cesse tourner leur cage, les plus misérables créatures qu’il y ait. Je laisse un peu reposer la mienne.

J’avais donné un manuscrit à copier à un pauvre diable. Le temps pour lequel il me l’avait promis expire, et mon homme ne reparaissant point, l’inquiétude m’a pris ; je me suis mis à courir après lui ; je l’ai trouvé dans un trou grand comme ma main, presque privé de jour, sans un méchant bout de bergame qui couvrît ses murs, deux chaises de paille, un grabat avec une couverture ciselée de vers, sans draps, une malle dans un coin de la cheminée, des haillons de toute espèce accrochés au-dessus, une petite lampe de fer-blanc à laquelle une bouteille servait de soutien ; sur une planche une douzaine de livres excellents. J’ai causé là pendant trois quarts d’heure. Mon homme était nu comme un ver, maigre, noir, sec, mais serein, ne disant rien, mangeant son morceau de pain avec appétit, et caressant de temps en temps sa voisine sur ce misérable châlit qui occupait les deux tiers de sa chambre. Si j’avais ignoré que le bonheur est dans l’âme, mon Épictète de la rue Hyacinthe me l’aurait bien appris.

Deux mots plaisants : l’un de Piron, à l’occasion de l’aventure du prince de Bauffremont ; vous la savez cette aventure, mais si par hasard vous ne la savez pas, comment vous la dirai-je ? Il était à Saint-Hubert avec le roi ; parmi les gardes il y avait un jeune Suisse à qui il voulait persuader à toute force qu’avec un joli garçon il y avait cent occasions où l’on pourrait se passer d’une jolie femme. Le roi a mal pris la chose. On a envoyé M. de Bauffremont dans ses terres ; il a été privé du cordon bleu qu’il était sur le point d’obtenir, et Piron a dit : « qu’il ne s’en est fallu que de l’épaisseur d’un Suisse qu’il ne l’ait eu. »

Il y a quelques jours que M. *** disait à sa nonchalante moitié, qu’il tracassait et qui ne s’en émouvait pas davantage : « Madame, vous ne savez ni vous défendre, ni crier ; vous êtes de toutes les femmes que je connaisse la plus propre pour un viol et la moins propre pour une jouissance. »

En amour un sot l’emporte communément sur un homme d’esprit ; on aime mieux dominer un idiot que d’être subjugué par un autre ; celui-là fait valoir l’amour-propre que celui-ci mortifie ; et ne vous croyez pas exceptée de la règle ; vous m’aimeriez peut-être moins si je le méritais davantage.

Nous revenions dimanche passé de chez M. ***, après souper, Suard et moi. Le temps s’était rafraîchi, il faisait clair de lune ; la promenade nous plut et nous la continuâmes jusqu’à une heure du matin. Il croit qu’un homme peut devenir amoureux de la femme de son ami sans s’en apercevoir. « Mais, à ce propos, lui disais-je, quoi ! est-ce que le soir, le matin, quand il se couche, quand il s’éveille, il ne trouve pas qu’elle est blanche comme un lis, qu’elle a les yeux charmants, qu’elle est d’une taille élégante ? Est-ce qu’il ne voit pas sa gorge s’élever et s’abaisser ? Est-ce qu’au milieu de cette rêverie-là les sens sont tranquilles ? Allez, celui qui s’y trompe est plus bête… — Mais est-ce que vous trouvez cela si bête ? — Sans doute… » etc. etc.

J’ai été témoin, il n’y a pas longtemps, d’une bonne action et bien faite. Une pauvre femme avait un procès contre un prêtre de Saint-Eustache ; elle n’était pas en état de le poursuivre, un honnête homme indigné s’en est chargé. On a gagné ; mais lorsqu’on a été chez le prêtre pour mettre la sentence à exécution, il n’y avait plus ni prêtre, ni meubles, ni quoi que ce soit. Cela n’a pas empêché la pauvre femme de sentir l’obligation qu’elle avait à son protecteur ; elle est venue l’en remercier, et lui témoigner le regret qu’elle avait de ne pouvoir lui rembourser les frais de la plaidoirie. En causant, elle a tiré une mauvaise tabatière de sa poche, et elle ramassait avec le bout de son doigt le peu de tabac qui restait au fond ; son bienfaiteur lui dit : « Ah ! vous n’avez point de tabac ; donnez-moi votre tabatière que je la remplisse. » Il a pris la tabatière et il a mis deux louis au fond qu’il a couverts de tabac. Voilà une action généreuse qui me convient, et à vous aussi, n’est-ce pas ? Donnez ; mais, si vous pouvez, épargnez au pauvre la honte de tendre la main.

Nous avons eu, Grimm et moi, lundi matin, une grande conversation ; je ne vois goutte au fond de son âme, mais je ne saurais la soupçonner. C’est, depuis deux ans, toujours à son avantage que les choses obscures se sont éclaircies. Sa conduite ressemble comme deux gouttes d’eau à celle de Grandisson dans les premiers volumes ; il sent bien qu’il a contre lui les apparences et le jugement des indifférents dont il ne se soucie guère. Au reste, il dit que si nous allons jamais à Rome, il m’expliquera le mystère de sa conduite dans le Panthéon.

Je viens de recevoir un billet de cette pauvre Mme Riccoboni, Elle est désolée ; elle ne peut digérer les impertinentes satires qu’on fait d’elle et de ses ouvrages ; elle dit : « Si un coquin cassait les fenêtres d’une blanchisseuse, le commissaire en ferait justice ; on m’ôte mon ouvrage, on m’insulte, et personne ne dit mot. » Eh bien ! voilà donc le fond de l’âme d’un auteur ; il veut plaire même à ceux qu’il méprise ; l’éloge de mille gens d’honneur, d’esprit et de goût ne le console pas de la critique d’un sot ; il oublie la voix douce et flatteuse de ceux-ci, et le cri importun de celui-là retentit sans cesse à son oreille. On ne peut se résoudre à une injustice de tous les temps ; on veut être excepté d’une loi, dure à la vérité, mais qui s’est exécutée depuis la création du monde sur tout ce qu’il y a eu de grands hommes : il faut que l’homme meure ; il faut que l’homme supérieur soit persécuté.

À propos de cette petite fille à laquelle vous promettiez un avenir aussi malheureux qu’à sa mère, rassurez-vous, elle n’est plus ; je sais à présent ce que c’est que l’excès de la tendresse maternelle. On avait eu l’imprudence de laisser monter cette malheureuse femme pour être témoin de l’agonie de son enfant, elle en a perdu le jugement ; elle a été folle, mais folle tout à fait, à craindre pendant plusieurs jours que cela ne revînt pas. Si je pouvais me rappeler ses discours et ses actions, je vous déchirerais l’âme. Je suis toujours de moins en moins content du père[1] : il avait un billet de cent pistoles à toucher ; son enfant se mourait, la mère s’en arrachait les cheveux ; il n’y était pas ; c’était moi qui la consolais. Cet événement, qui lui cause aujourd’hui tant de peine, n’est peut-être pas le plus malheureux de sa vie ; je lui laissais entrevoir cette consolation, et elle s’écriait : « Monsieur, laissons cela ; c’est ma fille, n’ajoutons pas un avenir cruel à un présent qui est affreux. »

Voilà un paquet de lettres que je vous envoie.

Grimm explique tout dans l’affaire de M. Vialet. Il prétend que nous avons agi avant les protecteurs qu’on avait auprès du chancelier, etc. — Cela se peut. — Et qu’il n’y a personne à accuser. — J’y consens.

M. de Prisye est donc à Paris ? On n’entend non plus parler de moi que si j’étais à la Chine ? C’est que j’y suis en effet pour ceux que je ne me soucie pas trop de voir. Si l’on me pardonne tout à condition que je ne serai pas coupable envers vous, je les prends au mot et je reste chez moi. Je ne veux pas que les oreilles vous tintent trop fort. Si vous saviez comment je me porte ; quelles couleurs ! quel visage ! quel embonpoint ! la belle santé de reste !

Adieu, ma tendre, mon unique amie ; venez me faire des jours heureux ; venez me dire que vous m’aimez ; venez me le prouver ; j’ai quelques moments d’impatience ; mais ils sont courts, je sens que jamais ils ne m’entraîneront à rien que je ne puisse vous avouer : vous êtes et vous serez tout le bonheur de ma vie ; aucun plaisir que ma Sophie ne le partage. Valeant aliæ. Il n’y en a qu’une pour moi. Je date pour vous obéir.



  1. On verra par la lettre suivante que c’est Damilaville dont il est ici question.