Lettres à Sophie Volland/69

Lettres à Sophie Volland
Lettres à Sophie Volland, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXIX (p. 87-91).


LXVIII


Le 31 juillet 1762.


Je continue ; et pour en venir à ce que vous pensez sur le jeu, je suis plus indulgent que vous. Je permets qu’on pousse du coude son ami. Je m’y attends. Tout ce que la passion inspire, je le pardonne. Il n’y a que les conséquences qui me choquent. Et puis, vous le savez, j’ai de tout temps été l’apologiste des passions fortes ; elles seules m’émeuvent. Qu’elles m’inspirent de l’admiration ou de l’effroi, je sens fortement. Les arts de génie naissent et s’éteignent avec elles ; ce sont elles qui font le scélérat, et l’enthousiaste qui le peint de ses vraies couleurs. Si les actions atroces, qui déshonorent notre nature, sont commises par elles, c’est par elles aussi qu’on est porté aux tentatives merveilleuses qui la relèvent. L’homme médiocre vit et meurt comme la brute. Il n’a rien fait qui le distinguât pendant qu’il vivait ; il ne reste de lui rien dont on parle, quand il n’est plus ; son nom n’est plus prononcé, le lieu de sa sépulture est ignoré, perdu parmi les herbes. D’ailleurs les suites de la méchanceté passent avec les méchants, celles de la bonté restent, comme je disais une fois à Uranie. S’il faut opter entre Racine méchant époux, méchant père, ami faux et poëte sublime, et Racine bon père, bon époux, bon ami et plat honnête homme, je m’en tiens au premier. De Racine méchant que reste-t-il ? Rien. De Racine homme de génie ? L’ouvrage est éternel…

Vous vous trompez ; elle n’est point coquette ! mais elle s’est aperçue que cet intérêt vrai ou simulé que les hommes protestent aux femmes les rend plus vifs, plus ingénieux, plus attentionnés, plus gais ; que les heures se passent ainsi plus rapides et plus amusées ; elle se prête seulement : c’est un essaim de papillons qu’elle assemble autour de sa tête ; le soir elle secoue la poussière qui s’est détachée de leurs ailes, et il n’y paraît plus. Cette femme est originale ; elle a des choses très-fines, et tout à côté des naïvetés. Peu de monde, mais en revanche rien de cette uniformité si décente et si maussade qui donne à un cercle de femmes du monde l’air d’une douzaine de poupées tirées par des fils d’archal. À propos d’un petit réduit que j’espérais obtenir à Madrid, je lui disais : « Je le meublerai comme il conviendra ; vous en aurez la clef, et vous irez vous y reposer. » Suard ajouta : « Pourquoi pas quand il y sera ? » Elle répondit : « Je le voudrais bien ; mais cela ne se peut pas » ; cela avec un air, un son de voix et des yeux ! puis se tournant du côté de Suard, elle ajouta : « Mais voyez-vous comme cela glisse sur lui ? — Cela est vrai, dit Suard ; mais pourquoi ? — Par une raison, dit-elle, dont je l’estime infiniment et qui vous ferait rougir. »

Toutes les idées que vous avez eues me sont aussi venues par la tête ; mais je les ai chassées comme des suggestions du malin esprit. Les menées obscures d’un homme dégénèrent tôt ou tard en une espèce de fumée qui en enveloppe plusieurs autres.

Le Baron jette feu et flamme de ce qu’on ne me voit point. J’irai demain, quoique je sois invité de passer la journée à Massy. La dame de Massy est toujours aussi folle ; elle avait tout à l’heure dans son comptoir, à côté d’elle, une femme assez jolie et que je remarquai. « Allons donc, m’a-t-elle dit tout bas, vous faites comme si vous ne vous y connaissiez pas » ; et puis, en haussant les épaules : « de petits yeux, de gros tétons, beauté de province. »

Ce n’est pas Gaschon, c’est l’abbé… Cette pauvre femme de l’Isle m’a conté toute sa déconvenue ; c’est une pitié qui fend le cœur. Séduite, grosse, moribonde, abandonnée, et mille autres traits moins atroces et plus vils ; ainsi il n’y a plus un grain d’estime. L’amour s’en va à tire-d’aile ; il n’y a plus que la vanité qui souffre ; et la preuve, c’est que quand je lui ai bien montré l’ingratitude de son amant, elle souffre moins. Il y a quelques jours qu’elle était malade, lui menacé de le devenir, et elle lui disait d’un ton charmant : « Qui est-ce qui vous soignera ? Vous devriez bien attendre que je me porte mieux. » Au demeurant, les confidences de sa rivale recommencent. Quelle position ! Que feriez-vous en pareil cas ? — En pareil cas ! si vous étiez obsédée d’amants ! moi, je m’en irais chercher une femme moins occupée.

Non, Saurin ne sera plus des nôtres ; il y a un certain beau-frère dont il craint la rencontre. On dit que sa femme est grosse[1]. Avant son mariage il détestait les femmes grosses. Voilà un sentiment bien dénaturé ! qu’en dites-vous ? Pour moi, cet état m’a toujours touché. Une femme grosse m’intéresse ; je ne regarde pas même celles du peuple, sans une tendre commisération.

Notre despote[2], par la défense qui vous blesse, voulait prévenir la tracasserie qu’il prévoyait. Sa dame vient de m’écrire qu’on lui a fait bien du mal ; j’entends tout ce que cela signifie.

Vous allez donc avoir le jeune et vermeil Fayolle ? S’il était curieux, lui ?

Je vous écris aujourd’hui samedi, afin que ma lettre parte demain. Autre cas de conscience qu’il faut que je vous propose avant que de la fermer : celui-ci m’embarrasse plus que le premier. Une femme sollicite un emploi très-considérable pour son mari ; on le lui promet, mais à une condition que vous devinez de reste. Elle a six enfants, peu de fortune, un amant, un mari ; on ne lui demande qu’une nuit. Refusera-t-elle un quart d’heure de plaisir à celui qui lui offre en échange l’aisance pour son mari, l’éducation pour ses enfants, un état convenable pour elle ? Qu’est-ce que le motif qui la fait manquer à son mari, en comparaison de ceux qui la sollicitent de manquer à son amant ? La chose a été proposée tout franchement par un certain homme qui serrait une fois les mains à une certaine femme de mes amies : on lui a accordé quinze jours pour se déterminer… Comme tout se fait ici ! un poste vaque, une femme le sollicite ; on lève un peu ses jupons ; elle les laisse retomber, et voilà son mari, de pauvre commis à cent francs par mois, M. le directeur à quinze où vingt mille francs par an. Cependant quel rapport entre une action juste ou généreuse, et la perte voluptueuse de quelques gouttes d’un fluide ? En vérité je crois que Nature ne se soucie ni du bien ni du mal ; elle est toute à deux fins : la conservation de l’individu et la propagation de l’espèce.

À propos de cela, pourriez-vous me dire pourquoi il y a de beaux vieillards et point de belles vieilles ?

Voilà le billet de loterie que vous m’avez demandé.

Qui est-ce qui a manqué à Vialet ? sont-ce ses protecteurs ? est-ce l’abbé de Breteuil ? Nous sommes toujours à ses ordres.

Les libraires viennent enfin de m’accorder, outre la rente de quinze cents livres qu’ils me font jusqu’à la fin de l’ouvrage, outre trois cent cinquante livres par volume de planches, et il y en aura quatre, outre trois cent cinquante livres par volume de discours, et l’on peut compter sur huit, les cinq cents livres par volume de discours qu’ils faisaient à d’Alembert ; ce sera environ quinze mille francs dans l’intervalle de cinq ans, sans compter mon petit pécule de province, et la négociation de l’abbé Raynal qui n’est pas tout à fait désespérée.

Enfin ma sœur se sépare au mois de septembre d’avec ce maudit saint[3] qui la faisait damner. Cette conduite ingrate l’a brouillé avec son évêque et avec tous ses amis. Il se relègue dans le fond d’un de nos faubourgs, au milieu de la plus vile canaille de la ville, et il se voue à entendre, le reste de sa vie, depuis quatre heures du matin jusqu’à midi, et depuis deux heures après midi jusqu’à huit heures du soir, les impertinences d’une vingtaine de bégueules qu’il dirige. Voilà-t-il pas une vie bien utile à la société ?

Cet Horace en question, dont la couverture me sera si précieuse et que je regarderai plus souvent et avec plus de plaisir que le livre, je ne l’ai pas encore : ce sera pour le courant de la semaine prochaine, à ce que dit Mme Vallayer, en me regardant d’un œil tendre qui ne ment pas.

Adieu, chère et bonne amie. La chère sœur est-elle arrivée ? Il me semble que ce mal de sein ne m’inquiète guère et que c’est une affaire de circonstance ; quant au reste, qui est-ce qui n’a pas eu les pieds un peu gonflés par les chaleurs qu’il a fait ? Lorsque notre Uranie sera auprès de vous, je ne m’informerai plus du tout de votre santé. Tout se porte bien autour de moi. Je suis charmé de ma petite, parce qu’elle raisonne tout ce qu’elle fait. « Angélique, ce passage vous embarrasse ? regardez sur votre papier. — Le doigté n’est pas écrit sur mon papier, et c’est là ce qui m’arrête. — Angélique, je crois que vous passez une mesure. — Comment la passerais-je puisque j’en tiens encore l’accord sous mes doigts ? » Quel dommage que l’éducation réponde si mal aux talents naturels ! La jolie femme que ce serait un jour ! Mais cela n’entend du soir au matin que des quolibets, des sottises ; quoi que j’en fasse dans la suite, il restera toujours quelques vestiges de cette première incrustation mauvaise. Si cela appartenait à Mme Le Gendre, quelle joie elle éprouverait lorsque cette enfant se jetterait à son cou, les bras ouverts, en lui disant : « Maman, baisez-moi ! Je vois bien que vous êtes encore fâchée, car vous ne me baisez pas de bon cœur ! » Adieu, ma bonne amie, n’oubliez pas celui que rien ne distrait de vous. Samedi quatorzième lettre.



  1. Voir la lettre lxii.
  2. Grimm, sans doute.
  3. Son frère l’abbé.