Lettres à Sophie Volland/102

Lettres à Sophie Volland
Lettres à Sophie Volland, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXIX (p. 215-219).


CI


Paris, le 18 janvier 1766.


Il me prend une bonne envie de vous gronder ; comment ! vous êtes quinze jours sans entendre parler de moi, et vous ne vous en plaignez pas ? Ah ! mon amie, l’absence opère ; vous m’aimez moins ; vous vous souciez moins d’entendre parler de moi ; vous me faites entrevoir un temps où vous pourriez vous en passer tout à fait ; et un peu plus éloigné où peut-être… Mon amie, ne vous affligez pas : je ne pense pas ce que je vous dis là. Vous avez de l’indulgence pour mes affaires. C’est ma situation seule que vous accusez, et vous avez la délicatesse de n’en pas accroître le désagrément par vos reproches. Vous attendrez toujours mes lettres avec impatience ; vous les lirez toujours avec plaisir. Ce sera la principale allégeance de votre ennui, dans l’exil où je vous vois condamnée à vivre. Qu’il est triste à présent, cet exil ! Endurez-le, mon amie ; endurez-le encore un moment ; bientôt celui qui vous aime, celui que votre cœur désire, vous apparaîtra, et sa présence dissipera toute la tristesse qui vous environne.

Nous avons passé trois jours de suite ensemble, la chère sœur et moi. Elle avait été malade ; elle commençait à recouvrer sa santé lorsqu’elle s’est avisée, par une complaisance assez déplacée, de fixer une indisposition qui tirait à sa fin. Don Diego avait invité douze personnes à dîner ; elle descendit dans une petite salle à manger où elle fut exposée aux alternatives du froid et du chaud, et au bruit de la redoutable poitrine de Soufflot, qui ne cessa pas de tonner trois ou quatre heures de suite à ses oreilles délicates ; elle remonta avec un mal de tête à devenir folle ; la fièvre survint. La nuit fut abominable ; la matinée ne fut pas meilleure ; et il lui reste encore aujourd’hui un torticolis qui n’est guère moins douloureux qu’incommode. Comme si ce n’était pas assez que son indisposition, elle a encore trouvé le secret de se faire une tracasserie domestique. Oh ! pour cette fois-ci, don Diego avait raison ; et je trouve qu’elle s’est conduite ou comme une femme galante des plus lestes, ou comme une coquette qui a projeté de renverser la tête à son mari, ou comme une étourdie qui ne prévoit les conséquences de rien. Imaginez qu’elle avait envie de voir le Philosophe sans le savoir ; c’est le titre de la pièce de Sedaine ; elle avait donc chargé l’ami Gaschon de prendre une loge louée. Gaschon tombe malade de son côté, elle du sien, et la voilà occupée à chercher pratique pour ses billets. Elle y réussit. Le mercredi matin, jour de l’ouverture du théâtre, Mme Trouard, qui en avait pris deux, lui en fait demander un troisième ; elle pense en elle-même que M. de … n’en a pris un que par égard pour elle, et qu’il ne se soucie guère d’aller au spectacle, surtout un jour d’Académie, et la voilà qui écrit à M. de … que peut-être il emploierait mieux sa soirée ailleurs que dans une loge, et que s’il voulait lui renvoyer son billet, ce serait un moyen pour elle de faire un heureux. M. de … renvoie son billet de loge, et vient passer la soirée avec la chère sœur ; tandis que le mari, qui avait gardé le sien, se rend à l’extrémité de Paris, où il avait affaire ; au spectacle, où il n’arrive que vers la fin du dernier acte, et où il n’aperçoit point le seul homme dont l’absence pouvait l’intriguer. Aussitôt les soupçons lui brouillent la cervelle ; il revient ; il apprend que M. de … a passé la soirée chez lui, et tout le reste. Jugez de sa belle humeur ! Il ne manquait à cela qu’un hasard qui eût fait tomber le singulier billet à M. de … entre les mains du mari, et que le présent du mari le lendemain, lorsque la chère sœur faisant à Gaschon le petit dénombrement de ceux qui avaient occupé la loge, et lui nommant M. de…, Fanfan ajouta tout de suite : Il a bien mieux aimé venir prendre les mains à maman que d’aller à la comédie. En vérité, il n’était pas impossible que toutes ces circonstances se réunissent.

M. Suard est marié d’hier. Depuis environ un mois qu’il m’a confié cette folie qu’il vient de consommer, je porte un malaise dont je ne suis pas encore quitte. Suard est un homme que j’aime ; c’est une des âmes les plus belles et les plus tendres que je connaisse ; tout plein d’esprit, de goût, de connaissances, d’usage du monde, de politesse, de délicatesse. Qu’un Carmontelle, qu’un comte de Nesselrode, qu’un Grimm même se marient, je ne serai point inquiet de leur bonheur. Les premiers sont des pierres, et le dernier, quoique sensible, a tant de courage, de ressource, et de fermeté ! Mais Suard, le triste, le délicat, le mélancolique Suard ! S’il n’a pas le cœur blessé de cent piqûres avant qu’il soit un mois, il faut que sa femme soit capable d’une attention bien rare. Lorsqu’il me consulta, je lui tins deux propos bien effrayants ce me semble. « N’avez-vous pas été, lui dis-je, autrefois renfermé dans un cachot ? Eh bien, mon ami, prenez garde de vous rappeler ce cachot et de le regretter. » J’ajoutai que je l’avais vu, il y a quelque temps, rôder sur les bords de la rivière ; que, quoiqu’il me fût cher et que je fusse vivement touché de son état, il m’avait causé moins d’inquiétudes qu’aujourd’hui ; car, après tout, ce n’était qu’un mauvais moment. Je l’invitai ensuite à venir passer une matinée chez moi où nous causerions plus à notre aise d’une affaire qui demandait d’autant plus de réflexion, qu’elle ne laissait à l’homme malheureux aucune ressource ; il me promit, et ne vint pas. J’ai entendu dire depuis qu’il y avait des raisons d’honneur et de maladresse. On ajoute que sa femme est très-jolie, et que, quand on était occupé à lui démontrer qu’on l’aimait, rien n’était plus facile que de pousser la démonstration trop loin. Mais j’ai l’âme malade. Je n’ai pas le courage de plaisanter. Il a peu de fortune ; ce qu’il a en est précaire ; elle n’en a, elle, ni précaire ni autre. Il est paresseux, fastueux, élégant, généreux ; elle est jeune, folle, gaie, dissipatrice, fastueuse, élégante. Les enfants viendront. Plus j’y réfléchis, plus cet homme me paraît perdu. Grimm prétend que s’il ne s’est pas noyé, ce n’est qu’une partie remise. Il y a quelques jours que je disais à la Baronne que ce maudit mariage était un de ses forfaits.

Il me semble que vous ne vous intéressez plus guère à mon jeune amoureux. Oh ! il lui est arrivé une aventure à laquelle vous ne vous attendez guère, et qui était bien propre à nous rattacher à la vie. La femme dont il s’agissait a une amie intime ; cette amie, le jour de l’an, avait fait des cornets de dragées qu’elle distribuait en étrennes. Elle en offrit un à mon jeune amoureux. Mais savez-vous quel papier faisait son cornet ? Ce papier était une lettre de sa déesse, où elle disait le diable de lui. Je l’ai vue, je l’ai tenue, cette lettre ; et ce qu’il y a de singulier, c’est que cela ne s’est point fait de concert ; qu’il n’y a que de l’étourderie, du hasard, nulle méchanceté. La preuve, c’est que les deux amies s’en sont arraché les yeux, et que l’étourdie en a été dans le plus grand désespoir. Nous pensions bien qu’on mettrait tout en œuvre pour replâtrer cela. On n’y a pas manqué. Nous, de notre côté, nous avons joué l’indignation, le mépris, la rupture, et nous continuons. Nous n’allons plus au rendez-vous ; quand nous y allons, nous n’y restons qu’un moment. Plus de soupers ; des égards, de l’honnêteté, de la politesse ; mais pas un mot doux. Cependant on étouffe ; on jette des mots que nous n’entendons pas ; nous sommes d’un renchéri du diable. On fait semblant de se rejeter de l’autre côté ; on cherche à nous donner de la jalousie que nous ne prenons pas, d’autant moins que l’autre côté a soupçonné sinon la chose, du moins quelque chose qui en approche, et qu’il ne se prête point du tout au rôle qu’on veut lui faire jouer. Celui-ci, parlant de lui, de mon jeune homme et du mari, disait à la dame : « Qu’avez-vous donc, madame ? Vous rêvez ; vous avez un air triste, désolé ; on dirait d’un vaisseau battu par trois tempêtes. »

Bonsoir, mon amie. L’amour franc, honnête, vrai, tel que celui que nous nous portons, est le seul qui puisse être heureux. Aimons-nous comme toujours.