Lettres à Sophie Volland/101

Lettres à Sophie Volland
Lettres à Sophie Volland, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXIX (p. 213-215).


C


Paris, le 30 décembre 1765.


(Le commencement de la lettre manque.)


Elle[1] est logée sur le Palais-Royal, et dans un très-bel appartement. J’ai eu le plus grand plaisir à la revoir, et à la revoir en santé. Nous avons fait déjà une ou deux causeries à perte de vue. La première, ce ne fut que des caresses, de la joie, des questions sans fin sur elle, sur vous, sur madame votre mère. Le retour de don Diego les abrégea. La seconde, nous allions entamer des choses plus intéressantes, lorsque nous fûmes interrompus par Mlle Boileau, qui me cribla de plaisanteries, moitié douces, moitié amères. Mais, Dieu merci, m’en voilà quitte ; à moins qu’avec le temps et les mêmes négligences je ne donne lieu aux mêmes reproches ; ce qui pourrait bien arriver. Je suis incorrigible sur les choses qui ne cadrent point avec mes principes, bons ou mauvais. Je lui ai fait lire votre rêve, à cette petite sœur, et elle trouve que vous rêvez avec plus de sens commun que les autres n’en ont éveillés ; et puis nous étions en train de discuter l’affaire des maisons, lorsque M. de … arriva. Je crus qu’il était honnête de laisser ensemble des gens qui ne s’étaient vus depuis si longtemps, et qui devaient avoir beaucoup de choses à se dire, toutes celles qu’ils s’étaient écrites. J’allai voir Mme et Mlle de Blacy ; elles m’ont paru se bien porter l’une et l’autre.

Vous savez sans doute que Fayolle s’est marié ; je n’entends rien à cet enfant-là. Il a la meilleure conduite avec les indifférents, et la plus mauvaise avec ses parents. Tous les Cayennois, qui sont occupés ici à s’entre-accuser, s’accordent à en dire du bien. M. Aublet[2] est de retour. Croyez-vous que cette gibecière que nous vîmes partir avec Fayolle, si à contre-cœur, lui a été d’un grand secours ? C’est M. Aublet qui me l’a dit. Ces insulaires sont sots et ennuyés. Ils ont le plus grand besoin d’être amusés, et on les émerveille à peu de frais.

J’attends les ordres de Mme d’Holbach, qui m’a promis de me voiturer à Versailles où je trouverai M. Dubucq, premier commis de la marine pour les colonies, tout disposé à m’accorder ce que j’ai à lui demander pour le petit cousin. La première chose, c’est qu’il soit conservé dans son poste ; la seconde, c’est qu’on lui donne un brevet d’écrivain. La première est de justice ; l’autre est de grâce. Nous verrons. Par la même occasion, je tourmenterai M. Rodier pour cette Mme du Bois à qui j’ai fait un enfant sans l’avoir jamais vue. Songez à votre santé. La mienne est une de ces choses rares dans ce monde, dont on ne vient point à bout.

Je suis bien loin de vos camisoles et de vos flanelles. Tâchez de me persuader auparavant d’avoir du feu.

Ce logement sur le Palais-Royal est bien séduisant. Je ne vous conseille pas de le voir, si vous ne voulez pas l’habiter. Mais si, dans l’incertitude sur le temps où la rue Sainte-Anne sera habitable, on obtenait du propriétaire de prolonger le bail de six mois, et qu’on l’obtînt ; si vous étiez maîtresse de la location ; si, ce prix une fois fixé à votre volonté, on ne l’augmentait pas, quoique celui de la location totale fut de cinq mille francs ; si l’on déterminait le principal locataire de Mme de Blacy à la garder neuf mois en lui payant le loyer d’un an ! n’allez pas me dire qu’il serait malhonnête d’être logés, sans entrer à proportion dans le prix de la location entière. Ce serait une délicatesse bien mal entendue. Encore vaut-il mieux qu’il leur en coûte cinq mille cinq cents, moins quinze ou seize cents livres, que cinq mille cinq cents livres. Avec ces précautions, on risquerait un déménagement de moins, la rue Sainte-Aime s’arrangerait ; on s’y établirait, ou l’on ne s’y établirait pas, selon que le logement plairait ou déplairait. Le gîte de Meudon m’est plus assuré que jamais. La robe de chambre tant plus que jamais. J’aime mon cabinet et mes livres plus que jamais ; et nous sommes presque convenus, la petite sœur et moi, qu’elle ne m’arracherait à ma solitude que dans les cas urgents. Savez-vous quand elle n’aura qu’un cri après moi ? C’est lorsque les liens qui commencent à l’enlacer auront fait tant de tours autour d’elle, qu’il n’y aura presque plus moyen de l’en débarrasser.

Adieu, mon amie, portez-vous bien ; recevez le serment que je vous renouvelle, de vous aimer tant que je vivrai. Présentez pour moi à madame votre mère les mêmes souhaits que vous lui ferez en votre nom ; c’est demain le dernier jour de l’an ; c’est demain que je vous aurais accablée de baisers, c’est le jour de demain qui eût été un beau jour ! Mais ne pensons pas trop à cela : adieu, adieu, cela fait du mal.



  1. Mme Le Gendre.
  2. Naturaliste, auteur d’une Histoire des plantes de la Guyane française, 1775, 4 vol. in-4°.