Lettres à Falconet/29

Lettres à Falconet
Lettres à Falconet, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXVIII (p. 322-324).


XXVIII


Mon cher ami, ma bonne et belle amie, grondez bien fort votre paresseux, et vous aurez raison. Imaginez que M. Velly a eu l’attention de le prévenir qu’il partait, et que le voilà assis à côté de moi, sans qu’il y ait encore le premier mot d’écrit d’une infinité de choses utiles et douces qu’il se promettait avec tant de plaisir de vous dire. Allons pourtant, des faits, des faits. Premièrement, c’est que je vous aime tous les deux comme au premier jour, et que je ne changerai pas. Toutes les années de ma vie seront à vous comme les années passées. Ensuite, que votre petit frère est un bon petit diable, trop doux, trop honnête, qui fait tout ce qu’il peut, et qui est infiniment agréable à son bourgeois. Il commence à gagner de l’argent, ce qui a économisé d’autant celui que vous aviez destiné à son entretien. Et puis son oncle est un fieffé fripon, à qui j’ai fait rendre gorge des salaires de douze à quinze mois qu’il lui avait volés. Il a fallu, pour cela, mettre les fers au feu et s’adresser à la probité de M. Sarrazin. J’ai reçu vos brochures ; il faudrait être à côté de vous pour vous en dire mon avis ; mais on peut d’ici vous en remercier. Je vois que vous êtes sensible et gai, deux excellentes qualités que je souhaite que vous conserviez pour votre bonheur, pour celui de vos amis, et de temps en temps pour l’amendement des têtes folles.

Il me vient tous les jours des débarqués de Russie ; pas un qui ne remplisse mon âme de joie, en m’assurant que votre monument sera de la plus grande beauté. C’est le jugement commun des ignorants et des savants. J’ai eu l’honneur de faire ma cour à une princesse qui vous aime et vous estime, et ce qui ne m’a pas moins plu en elle, c’est le respect profond et la vénération très-sincère qu’elle porte à Sa Majesté Impériale[1]. Elle a passé ses journées ici à apprendre et à connaître tout ce qui s’apprend et se connaît par les yeux, et quelques nuits avec moi à ébaucher la connaissance de tout ce qu’on ne voit pas. J’ai reçu les derniers plâtres de Mlle Collot. Je les ai montrés aux gens de l’art, qui en sont infiniment satisfaits. On les trouve assez bien pour en faire un éloge, dont je ne m’affligerais pas à sa place, tout injuste qu’il soit. On ne saurait mieux louer le pouce de l’élève qu’en le prenant pour le pouce du maître. Lorsqu’ils ont eu subi l’éloge ou la censure des maîtres, je les ai distribués dans les ateliers et les cabinets, où l’on s’est fait un vrai plaisir de les recevoir. Continuez, belle amie, faites si bien qu’on en vienne à vous priver tout à fait du mérite de votre talent, en en faisant honneur à notre ami. Vous agirez comme Mme Roslin, qui, mécontente des éloges que Dumont, le Romain, donnait à un de ses pastels, vient de le prendre à la boutonnière et d’exécuter, d’après lui, un portrait fort supérieur à celui qu’il attribuait à son mari[2]. Il faudra bien qu’ils croient quand ils auront vu. Mon ami, j’ai causé avec ton fils, qui aurait pu se faire recevoir à l’Académie, s’il avait suivi le conseil des artistes par qui il a fait juger quelques-uns de ses tableaux. Il ne se refuserait pas à un voyage à Pétersbourg, s’il pouvait se promettre que tu trouvasses à l’embrasser la moindre partie du plaisir qu’il aurait à se trouver entre tes bras. Il ne fera cependant rien sans ton aveu, Je lui ai promis que je t’en parlerais, et que je lui enverrais, mot à mot, ta réponse. Réponds-moi donc. Dans un autre moment, je reprendrai vos lettres et nous causerons plus au long. Recevez tous les deux la tendre amitié du père, de la mère et de l’enfant.

À Paris, ce 29 décembre 1770.



  1. La princesse Dashkoff.
  2. Ce pastel est aujourd’hui au Louvre. (Pastels et dessins de l’École française, n° 1298).