Les voyageuses au XIXe siècle/Mademoiselle Alexina Tinné

Alfred Mame et fils (p. 191-212).


MADEMOISELLE ALEXINA TINNÉ


La vie d’Orient, avec son mélange de poésie et de simplicité, ses habitudes primitives et pittoresques, possède un charme tout particulier pour l’esprit de la femme qui touche sans cesse à ces deux extrêmes : le bon sens le plus pratique et l’exaltation la plus vive, et qui est presque également capable de réalisme et d’idéalisme. Ce qu’a de romanesque un voyage dans ces contrées, ses surprises et ses aventures, est fait pour offrir en outre un contraste séduisant avec la routine de l’existence des pays civilisés. C’est à tout cela sans doute que nous devons, à notre époque, de voir figurer brillamment tant de noms de femmes courageuses dans les annales des voyages en Orient : lady Hester Stanhope, lady Duff Gordon, lady Baker, miss Edwards et lady Blunt. Ce furent sans doute les mêmes influences, secondées par des dispositions naturellement aventureuses, qui décidèrent Mlle Alexina Tinné, dont nous allons raconter la vie, à courir les périls d’une exploration dans l’intérieur de l’Afrique.

« Les personnes qui se trouvaient à Alger il y a une vingtaine d’années peuvent se rappeler avoir vu séjourner dans ce port un yacht mystérieux. Les bruits les plus extraordinaires couraient sur la suzeraine de son équipage cosmopolite, où l’on voyait des Européens, des nègres et de majestueux Nubiens. Les uns prétendaient que c’était une princesse orientale ; les autres inventaient tout un roman pour expliquer les courses errantes de cet Ulysse féminin ; quelques-uns faisaient d’obscures allusions à une mission politique, dont elle avait été chargée près des chefs des tribus sahariennes par de lointaines puissances musulmanes. Mais la simple vérité, une fois connue, sembla plus extraordinaire encore que tout ce que l’imagination publique avait pu inventer. Le yacht appartenait, en effet, à une femme jeune, belle, maîtresse d’une fortune princière, dont l’existence depuis son enfance s’était presque entièrement passée en Orient, qui avait déjà fait plusieurs voyages dans l’Afrique centrale, et qui, sans se laisser décourager par les échecs de tant de hardis explorateurs dans la même direction, méditait actuellement une entreprise destinée, en cas de réussite, à la placer au premier rang des voyageurs africains. »

Mlle Alexina ou Alexandrine Tinné était née à la Haye en 1835, selon d’autres en 1839. Son père, un commerçant hollandais qui avait fait fortune à Démérara, s’était fait naturaliser Anglais et avait fini par se fixer à Liverpool. Sa mère était la fille de l’amiral van Capellen, qui commandait le détachement hollandais de la flotte de lord Exmouth au bombardement d’Alger, en 1816. La mort de son père, lorsqu’elle était encore tout enfant, mit Alexina en possession d’une immense fortune ; mais elle eut le bonheur de trouver dans sa mère une tutrice sage et prudente, qui prit soin que son éducation fût à la hauteur de cette brillante situation. Présentée fort jeune à la cour, elle devint la favorite de la reine de Hollande, et le sort sembla mettre à ses pieds tout ce que le monde recherche le plus, lui permettant de jouir dans toute son étendue de ce qu’on a appelé la puissance de l’argent. Tous les plaisirs littéraires et artistiques, tout l’éclat d’une vie mondaine et raffinée, toute l’influence qui permet de faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal, étaient à la disposition de cette jeune fille à son entrée dans la vie, et volontairement elle mit tout cela de côté. Soit que sa nature impatiente et agitée se révoltât contre les entraves sociales, soit qu’elle fût poussée par un sincère amour de la science, ou que quelque chagrin précoce se cachât sous cette résolution, riche, brillamment douée, heureuse en apparence, elle disparut soudain de la Haye en 1859, et, après un court séjour en Norvège et un tour rapide en Italie, en Turquie et en Palestine, elle arriva sur les bords du Nil. En compagnie de sa mère et de sa tante, elle étudia les monuments de l’Égypte antique, et prit au Caire ses quartiers d’hiver.

Ce premier essai stimula son appétit de voyages. À cette époque, tous les esprits étaient occupés des récentes découvertes au cœur de l’Afrique ; il n’est pas étonnant qu’elles attirassent l’attention d’Alexina Tinné. Elle semble avoir possédé une nature romanesque, une imagination aussi vive que son courage était audacieux. À Palmyre, elle avait rêvé de Zénobie ; au Liban, elle songea à succéder à lady Hester Stanhope ; et plus tard elle conçut l’idée de disputer les suffrages de la postérité à Burton et à Speke, à Baker et à Livingstone. Elle
Désert de Korosko.
fut sans doute aussi tentée d’émulation par la flatteuse renommée de Mme Pentherick, la femme du consul anglais de Khartoum ; mais son principal désir fut de résoudre l’énigme du sphinx du Nil, et de prouver qu’une femme pouvait réussir là où des hommes avaient échoué. Quelle immortelle renommée lui appartiendrait si elle surmontait tous les obstacles pour parvenir, ce que nul Européen n’avait encore fait, à la source mystérieuse d’où sortait le grand fleuve historique de l’Égypte ! Il faut avouer que, si c’était là son ambition, cette ambition n’avait rien de bas ni de vulgaire.

Le départ eut lieu le 9 janvier 1862. Mlle Tinné était accompagnée de sa mère et de sa tante, sur lesquelles son caractère résolu exerçait une irrésistible influence ; elles voyageaient dans des bateaux leur appartenant, et qui portaient, avec des provisions considérables et une somme importante en monnaie de cuivre, toute une escorte de guides, de serviteurs et de soldats indigènes. Dans la plus large et la plus commode des dahabuyahs (bateaux spécialement appropriés à la navigation du Nil) se trouvaient les trois dames, plus un cuisinier syrien et quatre domestiques européens. Le journal d’Alexina décrit avec de curieux détails ce mode de voyage, qui était alors moins fréquent qu’aujourd’hui.

Après avoir passé sans accident la première cataracte, la flottille de Mlle Tinné arriva à Korosko, où les voyageuses dirent momentanément adieu au Nil, aux touristes et à la civilisation, et s’engagèrent dans le désert pour gagner Abu-Hammed, afin d’éviter l’énorme courbe que décrit le fleuve vers l’est. Sans compter les domestiques, la caravane se composait de six guides et de vingt-cinq hommes armés, tandis que cent dix chameaux et dromadaires portaient les bagages et les provisions. Le désert se montra moins triste qu’on ne le dépeint ; de gracieux coins de verdure variaient fréquemment la monotonie du sable et des rochers ; des ondulations de terrain coupaient la vaste plaine. Chaque soir, les chameaux trouvaient un abondant pâturage et pouvaient étancher leur soif dans l’eau qu’on voyait à chaque pas étinceler aux creux des bassins formés par les rochers.

La traversée du désert de Korosko dure d’ordinaire de huit à dix jours ; mais, comme Alexina avançait fort à loisir, par courtes étapes de sept à huit heures, elle y mit près de trois semaines. Malgré ces ménagements, sa mère se trouva si épuisée, qu’en arrivant à Abu-Hammed elle demanda à reprendre le voyage par eau. On loua donc une nouvelle dahabuyah, montée par six vigoureux rameurs, qui jurèrent sur le Coran qu’ils sauraient marcher de concert avec les plus rapides chameaux ; et, laissant la caravane continuer péniblement sa route le long de la côte, dans le sable brûlant, les trois dames remontèrent tranquillement le Nil. Mais les bateliers ne tardèrent pas à oublier leurs serments, à ralentir leurs efforts, et ils se laissèrent devancer, répliquant à tous les reproches que la chaleur était excessive et leur besogne trop fatigante.

Cependant la caravane gagnait toujours du terrain, et à la nuit les tentes s’élevaient sur les bords du fleuve, les feux étaient allumés. Quand on ne vit point paraître la dahabuyah, la surprise fut extrême ; on envoya des hommes au-devant d’elle, mais en vain. Ce ne fut que le lendemain qu’on en put obtenir des nouvelles ; les bateliers égyptiens, dans leur paresseux entêtement, avaient fini par abandonner leurs rames, et Mlle Tinné, sa mère et sa tante, s’étaient vues obligées de passer la nuit dans un village nubien. Cette mésaventure leur enseigna qu’en Orient il vaut mieux se fier aux animaux qu’aux hommes. Elles congédièrent sommairement les bateliers et reprirent leur place dans la caravane ; mais la chaleur devint tellement insupportable, qu’elles furent réduites à essayer une seconde fois de la voie du fleuve. Elles louèrent un troisième bateau, s’embarquèrent de nouveau sur les eaux étincelantes du Nil, et cette fois encore de mauvaises chances leur étaient réservées. Au lieu d’atteindre Berber en quatre jours comme elles l’auraient dû, leur voyage dura toute une semaine. Cependant elles trouvèrent quelque compensation aux fatigues supportées quand, à deux heures de marche de la ville, elles se virent reçues par une troupe de trente chefs nubiens, montés sur des chameaux et entourés de janissaires en superbe appareil ; elles furent ainsi escortées avec beaucoup de pompe et de cérémonie jusqu’aux portes de Berber. Le gouverneur les y accueillit selon toutes les règles de l’étiquette orientale ; il mit à leur disposition plusieurs pavillons de ses jardins, qui leur fournirent un logement confortable ; enfin elles se sentirent entourées d’une courtoise hospitalité. N’ayant plus besoin d’une caravane complète, Mlle Tinné congédia ses chameliers, et, voulant leur laisser une impression favorable, elle les récompensa avec une générosité tellement large, qu’ils éclatèrent en exclamations de joie et de reconnaissance, et chantèrent longtemps après les louanges de la « princesse blanche », comme si elle avait relevé les splendeurs de Palmyre.

Cette prodigalité n’était pas cependant sans calcul. Ceux qui en profitèrent ainsi répandirent de tous côtés le bruit de sa renommée ; de sorte que sa venue était partout attendue avec impatience, et qu’on s’empressait de lui offrir une hospitalité peut-être fort peu désintéressée, mais qui n’en était pas pour cela moins agréable à ses compagnes et à elle-même. Dès qu’elle approchait, les jeunes filles formaient des rondes joyeuses ; elles la prenaient pour une princesse, ou du moins la saluaient de ce titre.

Après quelques semaines de repos à Berber, Mlle Tinné loua de nouveau des barques et continua à remonter le Nil jusqu’à Khartoum, ville principale du Soudan égyptien, que de récents événements ont rendue douloureusement célèbre. Située au confluent des deux Nils, le Nil Blanc et le Nil Bleu, elle était déjà le centre d’un commerce considérable et le rendez-vous de presque toutes les caravanes de la Nubie et du haut Nil. Malheureusement c’était un de ces cloaques du globe où l’on trouve le rebut de toutes les nations, rendez-vous d’Allemands, d’Italiens, de Français, d’Anglais, que leurs patries ont répudiés ; joueurs politiques qui ont jeté leur dernière carte et perdu leur dernier enjeu ; banqueroutiers frauduleux, spéculateurs sans scrupules, gens qui n’ont rien à perdre, rien à espérer, et qui sont trop endurcis, trop désespérés ou trop misérables pour rien craindre. Le grand fléau du lieu était, comme il l’est encore, l’odieux commerce des esclaves, et ses promoteurs se montraient fort hostiles aux projets de voyage de Mlle Tinné. Il n’était pas douteux que, traversant des provinces rongées par cette terrible plaie, elle n’en observât les épouvantables résultats et ne tardât à les révéler au monde civilisé, sans crainte des conséquences. On mit donc secrètement tous les obstacles possibles en travers de sa voie ; mais sa grande fortune, sa haute position et son invincible énergie finirent par triompher de tout, et, après un retard de quelques semaines, elle vint à bout de ses préparatifs. Des provisions suffisantes furent rassemblées ; on y joignit une certaine quantité d’objets destinés, suivant le cas, à être donnés en présents ou en échanges. Mlle Tinné prit à sa solde une escorte de trente-huit hommes armés, dont dix soldats, et qui tous avaient la réputation d’être dignes de confiance ; enfin elle loua, pour la somme considérable de dix mille francs, un petit steamer appartenant au prince Halim, frère du dernier khédive.

Sa nature morale très élevée se révoltait contre l’atmosphère sociale de Khartoum, et elle quitta cette ville avec bonheur pour commencer à remonter le Nil Blanc et à mettre à exécution le plan qu’elle s’était tracé. Elle contemplait avec un plaisir infini les paysages charmants qui se succèdent le long de ses rives ; des groupes serrés d’arbres élégants arrêtaient le regard : palmiers, mimosas, acacias, gommiers qui rivalisent de taille avec nos chênes, et surtout les gracieux tamaris. Des myriades de buissons fournissaient un abri aux singes bleus ; des essaims d’oiseaux aux ailes étincelantes traversaient l’air comme de vivants rayons ; sur la large nappe du fleuve s’étendaient les feuilles colossales et les blanches fleurs des nénuphars géants, à l’abri desquels le crocodile et l’hippopotame se jouent avec lourdeur. Il y a là des effets de lumière impossibles à décrire ; tous les objets se dessinent nettement dans une atmosphère transparente, et la précision de leurs contours supprime la sensation de la distance. À midi, par la chaleur brûlante, le silence de la nature égale celui des forêts vierges du nouveau monde ; mais dès qu’on sent la fraîcheur du soir, et que ce crépuscule lumineux qui est la beauté des nuits de l’Afrique centrale enveloppe doucement le merveilleux tableau, alors la vie se réveille soudain sous ses innombrables formes : les oiseaux et les papillons se croisent dans l’air, les singes jasent joyeusement et sautent de branche en branche. Tous les bruits qui s’élèvent : bourdonnements, chants et murmures, voix du grand fleuve, sifflements des insectes, hurlements des bêtes sauvages, semblent se confondre dans une grandiose harmonie, un hymne d’action de grâces, qui s’apaise lorsque la nuit s’avance ; les nuées de mouches lumineuses et de vers luisants allument alors leurs petits fanaux et créent soudain une magique illumination, tandis que l’atmosphère se charge des suaves senteurs exhalées par les corolles des plantes qui ne s’ouvrent qu’aux heures fraîches et tranquilles de la nuit.


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Sur le Nil.

Cette nature merveilleuse, avec sa nouveauté et son magique éclat, convenait d’une façon singulière au tempérament romanesque et rêveur d’Alexina Tinné. Elle avait réalisé ses rêves ; elle vivait en plein conte des Mille et une Nuits, et elle y jouait le principal rôle. Dans les différents villages où s’arrêtait l’expédition, elle aimait à faire son entrée à cheval, suivie d’une escorte armée, éblouissant les indigènes de sa beauté et de sa magnificence, les gagnant par ses prodigalités et recevant d’eux tous les hommages dus à celle qu’ils prenaient pour une fille du sultan ; car ils ne pouvaient attribuer un rang moins élevé à une personne qui montrait cette assurance hautaine. De plus, leurs cœurs étaient gagnés par son évidente sympathie pour une race opprimée et foulée aux pieds. Il lui arriva une fois de rencontrer un pacha égyptien qui revenait d’une razzia avec un troupeau d’esclaves ; elle le supplia de remettre ces infortunés en liberté, et comme il s’y refusait, elle en acheta huit séance tenante, leur enleva leurs liens et leur remit des provisions. On a traité cela d’action à la don Quichotte ; mais on devrait y voir, au contraire, un généreux élan d’enthousiasme bien féminin, qui peut racheter les nombreuses imperfections du caractère de Mlle Tinné, et lui faire pardonner les petites vanités derrière lesquelles disparut parfois le motif sérieux de son entieprise. Son cœur éprouvait toutes les impulsions élevées, et, au milieu des jouissances que lui procurait son voyage, elle ne cessait de souffrir profondément du misérable état où elle voyait les pauvres nègres, victimes de ce honteux trafic.

Le commerce des esclaves avait éveillé de tels sentiments de vengeance et de haine parmi les tribus riveraines du Nil, que la traversée du fleuve était devenue dangereuse et le voyage par terre presque impossible. Les indigènes croyaient voir dans tous les blancs un turc et un marchand d’esclaves ; et quand une barque se montrait à l’horizon, les mères terrifiées criaient à leurs enfants : « Les Tourkés, les Tourkés, les Tourkés arrivent ! » Le fez rouge ou tarbouk éveillait une aversion particulière. « C’est la couleur du sang fraîchement versé, disait un nègre aux siens, elle ne pâlit jamais ; le Turc la retrempe sans cesse dans le sang du pauvre noir. »

Cependant ils apprirent à faire une différence entre les barques des marchands d’esclaves et le steamer d’Alexina. Deux ou trois fois ils se hasardèrent à aborder le petit navire, très timidement d’abord, puis sans frayeur. « La dame qui commande ici, disaient-ils, n’est-elle pas la sœur de notre sultan ? Vient-elle pour nous secourir ou pour nous persécuter ? » Lorsqu’on leur expliquait le caractère tout pacifique de l’expédition, ils se familiarisaient rapidement et s’aventuraient jusque sur le pont. « Puisque vous ne nous voulez pas de mal, s’écriaient-ils, nous ne vous en ferons pas, nous vous aimerons. » Il leur arriva d’accepter des mains de Mlle Tinné une tasse de thé qu’ils burent poliment sans manifester de répugnance, tout en répondant à ses questions sur leurs mœurs et leurs habitudes et en lui fournissant des indications sur les particularités physiques du pays environnant. Cet accueil la charma tellement, qu’elle aurait voulu prolonger son séjour d’une manière indéfinie au milieu de ces tribus pacifiques, si elle ne s’était sentie obligée de poursuivre son voyage vers le sud.

Elle continua à remonter lentement le fleuve dans la direction du pays des Dérikas. On aperçut deux ou trois villages ; mais cette contrée était nue et stérile, et Mlle Tinné n’éprouva aucun désir de s’y arrêter avant d’avoir atteint le mont Hunaya. Quand les hommes de l’escorte apprirent qu’elle avait résolu de camper en cet endroit pendant la saison des pluies, ils protestèrent avec véhémence et parlèrent des dangers que ferait courir dans ce lieu le voisinage des éléphants et des lions. Alexina ne se laissa pas ébranler, et comme le steamer avait besoin de réparations, elle le renvoya à Khartoum. Sa tante y retourna en même temps pour s’occuper de cette affaire et ramener le navire, dont le retour au Djebel-Hunaya fut accueilli par des cris de joie et, à la stupéfaction des indigènes, par une salve d’artillerie ; deux petits canons faisaient partie des bagages. Rien de très remarquable ne s’était passé pendant ces semaines d’attente, si ce n’est qu’un jour où Alexina était occupée à lire à quelque distance du camp elle avait failli être attaquée par une jeune panthère. Mais en apercevant l’animal elle eut le sang-froid de rester parfaitement immobile et d’appeler à haute voix ses domestiques à son aide ; ceux-ci parvinrent à jeter à la panthère une espèce de lasso et à la prendre vivante.

Le 7 juillet, le steamer, pesamment chargé et remorquant deux barques, se mit de nouveau à remonter le fleuve. Entre le Djebel-Hunaya et le point où le Bahr-el-Ghazal se jette dans le Nil Blanc, le paysage n’a rien d’agréable : les rives sont desséchées et arides ; le vent fait parfois onduler d’énormes massifs de roseaux géants et de plantes aquatiques, tandis que sur d’autres points les eaux, sur une étendue de deux à trois mille mètres, franchissent leurs rivages et détendent des deux côtés, créant ainsi un marécage infranchissable.

Les voyageuses continuèrent leur route vers l’est, jusqu’au domaine d’un chef arabe, Mohammed-Chu, qui, par une combinaison de force et de ruse, était parvenu à subjuguer les tribus voisines et à affermir son autorité sur cette partie du Soudan. Lorsqu’il manquait d’argent, ce qui n’était pas rare, il exerçait le droit du plus fort, et partait à la tête de sa troupe, détruisant les villages, massacrant les hommes, emmenant les femmes et les enfants pour les vendre comme esclaves, et s’appropriant le bétail. Il aimait la pompe et le cérémonial, et se plaisait à parader sur un cheval magnifique dont la selle, brodée d’or et d’argent, étincelait de pierres précieuses. Mais son courage parut l’abandonner à l’approche de Mlle Tinné, et il fut terrifié par la vue des soldats turcs qui montaient la garde sur le pont du navire. Ce fut sans doute grâce à cette panique que les voyageuses se virent reçues par lui avec des honneurs royaux. Il leur envoya des moutons, des bœufs, des fruits, des danseuses, des curiosités archéologiques ; bref, il s’empressa de mettre à leur disposition tout ce qu’il possédait. Cependant ses libéralités avaient un autre motif, qu’il dévoila plus tard ; il s’imaginait offrir ses hommages à la fille préférée du Grand Turc, et, dans son zèle, il méditait déjà de la proclamer reine du Soudan. Quand ses visiteuses prirent congé de lui, il leur conseilla fortement de ne pas aller plus loin vers le sud. « Prenez garde, ajouta-t-il, ne vous exposez pas à vous trouver en collision avec les Shillooks, qui sont mes ennemis jurés, et les ennemis de tous ceux qui franchissent leurs frontières. Prenez garde qu’ils ne mettent le feu à vos bateaux, comme ils l’ont fait pour tous les navires venant de Khartoum. »

Alexina négligea cet avertissement, continua sa route, et quelques jours plus tard jeta l’ancre près d’un village shillook. Effrayés par les discours de Mohammed, ses matelots refusèrent de s’en approcher ; mais, avec sa résolution accoutumée, elle descendit à terre, suivie d’un interprète, d’un officier, et d’une escorte de dix soldats. La renommée de « la fille du sultan » l’avait précédée ; elle fut accueillie avec des démonstrations du plus grand respect. Les Shillooks, à l’exemple d’autres peuples plus civilisés, s’efforcent de séduire les étrangers pour les entraîner à prendre parti dans leurs querelles, et ils firent tout leur possible pour décider Mlle Tinné à les aider à se défendre contre ce terrible Mohammed-Chu, qui, quelques jours auparavant, manifestait une si louable impatience de la proclamer reine du Soudan. Lorsqu’elle refusa de marcher avec eux contre lui, leur désappointement fut très amer. Le docteur Barth et d’autres voyageurs parlent chaleureusement de cette infortunée tribu, qui a presque autant souffert des Européens que des Arabes ; elle se trouve dans les conditions les plus défavorables, entourée de tous côtés d’ennemis qui la pressent. Sans cesse victime de chasseurs d’esclaves, il n’est pas étonnant qu’ils observent avec soupçon et traitent trop souvent avec férocité les étrangers qui traversent leur
Indigène du Nil Blanc.
pays ; il est assez naturel qu’ils les croient complices de ce trafic infâme qui détruit peu à peu leur population.

Alexina Tinné atteignit enfin la jonction du Sobat et du Nil, et se décida à remonter cet affluent jusqu’à son plus haut point navigable, calculant que le voyage ne demanderait pas plus de sept à huit jours. La vallée du Sobat est beaucoup plus attrayante que le cours du Nil Blanc. Ses vastes pâturages, peuplés de troupes d’autruches et de girafes, s’étendent jusqu’aux limites extrêmes de l’horizon ; des éléphants errent librement dans ces plaines fertiles, et descendent le soir au fleuve pour s’y désaltérer. Les voyageuses prolongèrent pendant des semaines leur séjour dans cette vallée heureuse, et de là reprirent le Nil jusqu’au lac Nu, où il reçoit la masse énorme des eaux du Bahr-el-Ghazal avant de tourner brusquement vers le midi.

Les marais du Nil exhalent des miasmes malfaisants, dangereux pour l’homme, mais qui favorisent le développement d’une abondante et pittoresque végétation. Les tamaris, les mimosas, les plantes grimpantes, les papyrus et l’euphorbe (cette dernière donne un jus laiteux et empoisonné, où les indigènes trempent la pointe de leurs flèches mortelles), tout cela pousse avec une luxuriante liberté et présente la plus riche variété de couleurs.

Au delà du lac Nu, le cours du Nil Blanc se brise en un nombre infini de courbes et de méandres, où ses flots se précipitent avec une grande rapidité et une telle force, que le steamer dut lâcher la corde des deux bateaux qu’il remorquait et les abandonner à eux-mêmes. Il fallut que les matelots et les domestiques descendissent à terre, et de leurs bras vigoureux se missent à l’œuvre pour les haler en remontant le courant ; mais ce courant était si violent, que la corde se brisa, et les bateaux, entraînés en sens contraire, semblèrent perdus. Osman-Aga, soldat résolu et courageux, qui se trouvait sur le pont du steamer saisit une autre corde et se jeta aussitôt dans l’eau, nageant vigoureusement vers la rive. Il l’avait presque atteinte et avait lancé la corde à l’équipage du premier bateau, quand la violence du courant l’entraîna, et il disparut dans les flots. Un peu plus tard ses camarades retrouvèrent son corps et lui donnèrent la sépulture suivant leurs rites, au pied d’un arbre séculaire sur le tronc duquel ils gravèrent une inscription.

Quelques jours après ce triste événement, Mlle Tinné arrivait à Heiligen-Kreuz (Sainte-Croix), village de missionnaires autrichiens. Elle y resta jusqu’à la mi-septembre, sauf une courte excursion dans l’intérieur, pendant laquelle elle franchit des fleuves, pénétra dans de marécageuses forêts, et visita des villages habités par une population complètement nue, qui se nourrit de chauves souris, de serpents, de termites et de racines crues. En approchant de Gondokoro, le paysage prit un caractère grandiose ; les rives du fleuve disparaissaient sous l’envahissement des forêts tropicales, dans les profondeurs desquelles on apercevait parfois des ruines d’anciens édifices. Gondokoro, longtemps regardé comme le point extrême des expéditions dans la vallée du Nil, fut atteint le 30 septembre. Notre héroïne ne devait pas aller plus loin dans ses explorations africaines. Elle désirait ardemment avancer encore, partager la gloire qui couronne les noms de Speke et de Grant, de Baker et de Petherick, voir de ses propres yeux la vaste nappe bleue du lac Victoria, remonter jusqu’à sa source même le cours du Nil ; mais les autorités indigènes mirent en travers de sa route des obstacles insurmontables. En outre, l’expédition fut interrompue par les fièvres, dont elle et la plupart de ses serviteurs furent victimes ; la maladie l’attaqua, elle en particulier, avec tant de violence qu’elle faillit y succomber. Dès qu’elle fut rétablie, elle consacra son temps à étudier les mœurs et les habitudes des tribus qui habitent dans le voisinage de Gondokoro. Ce sont des Baris, très ignorants et très superstitieux, mais peu cruels par nature. Le métier le plus avantageux parmi eux est celui de sorcier, auquel se joint l’emploi de médecin. Quand un Bari tombe malade, il court consulter le punok, reçoit de lui quelque recette infaillible et grotesque…, et il est guéri : sa foi dans le remède prescrit en fait l’efficacité. Un de ces magiciens eut l’adresse de persuader aux nègres qu’il était immortel, et il en obtint d’énormes présents de bétail et d’autres hommages en nature. Malheureusement il déblatéra avec véhémence contre la conduite des Égyptiens qui, n’entendant pas la plaisanterie, le mirent à mort. Ses dupes se rassemblèrent autour de son cadavre, attendant patiemment qu’il revînt à la vie ; elles ne commencèrent à douter de sa parole que lorsque le corps se décomposa sous leurs yeux.

Parmi les sorciers baris, « celui qui appelle les pluies » exerce une grande influence, et au moment des sécheresses le peuple est prodigue envers lui de fruits, de bétail, de menus objets, pour le décider à faire descendre des nuages l’averse rafraîchissante. Cependant toute médaille a son revers, et, si après les rites accomplis la sécheresse continue, il arrive assez souvent que la population désappointée vient assaillir la maison du khodjan, le traîne dehors et lui ouvre le ventre sans autre forme de procès, sous ce prétexte que les nuages y doivent être enfermés, puisqu’ils ne répondent pas à l’appel. Il y a bien peu d’années qui ne voient périr ainsi l’un de ces sorciers, à moins qu’il n’ait l’habileté de s’évader avant que sa tromperie soit dévoilée.

De Gondokoro, Mlle Tinné revint directement à Khartoum, où la colonie européenne la reçut avec applaudissements. Mais cette nature aventureuse et agitée ne pouvait longtemps supporter le fardeau de l’inaction. Un de ses projets ayant échoué, elle en conçut immédiatement un autre, et, avec l’énergie et l’audace qui la caractérisaient, elle résolut de remonter le grand affluent occidental du Nil, le Bahrel-Ghazal, d’explorer le cours des rivières qui s’y jettent et de pénétrer dans le pays des Nyams-Nyams. Elle associa à ce projet deux voyageurs allemands distingués qui connaissaient déjà l’Abyssinie : le docteur Steudner, botaniste, et le docteur Heughlin, naturaliste. Leur plan ne tarda pas à être arrêté ; ils s’adjoignirent le baron d’Arkel d’Ablaing, et quittèrent Khartoum au mois de février 1863, emportant des provisions considérables, dont la liste aurait pu servir de catalogue complet aux magasins d’une société coopérative, et des marchandises destinées aux échanges. Chaque voyageur emmenait un cheval de selle, et Mlle Tinné et sa mère se faisaient suivre d’une collection de toilettes qui pouvait faire supposer l’intention d’établir un magasin de modes au pays des Nyams-Nyams. Le personnel de l’expédition comptait deux cents personnes, y compris les femmes de chambre hollandaises, le maître d’hôtel italien, un officier turc et dix soldats, outre vingt autres soldats berbères et plusieurs interprètes arabes. Tout ce monde fut embarqué sur un steamer, deux dahabuyahs et deux grands bateaux ordinaires, qui en outre portaient quatre chameaux, trente ânes et mulets, et les chevaux en question.

Le docteur Heughlin, parti en avant comme une sorte de pionnier, franchit le 31 janvier le Djebel-Tefafan, haute montagne qui s’élève à peu de distance du fleuve. Ses descriptions du paysage à travers lequel sa barque l’entraînait sont fort pittoresques. Le fleuve s’élargissait à mesure qu’il avançait, quoique du bateau il ne pût en apprécier toute l’étendue. La végétation devenait plus luxuriante et atteignait une plus grande échelle ; les buissons résonnaient du chant clair des oiseaux, qui se répondaient à travers l’onde limpide. Le plumage blanc du buzard étincelait d’un éclat splendide au milieu des feuillages vert sombre, non moins que celui du petit héron blanc, perché avec mélancolie sur les troncs renversés. Au bout d’une longue branche se dessinait sur le ciel la forme du craintif cormoran, dont les yeux rouges cherchaient une proie parmi les poissons du fleuve ; quand il l’avait découverte, il tombait brusquement dans l’eau comme une pierre, et après un long intervalle on en voyait émerger sa tête et son cou. Un des camarades de l’oiseau était probablement fatigué de son immersion prolongée, car il déployait, pour le faire sécher au soleil, son beau plumage d’un vert métallique. L’appel aigu du jacamar alternait avec la note grave et pleine de la pie-grièche à bec rouge, cachée dans les taillis ; de brillants oiseaux tisseurs gazouillaient en foule sur les branches, tandis que des profondeurs de l’ombrage montait le murmure caressant de la tourterelle. Raide et immobile au point de ressembler à un vieux tronc d’arbre, le crocodile faisait sa sieste, les mâchoires bâillantes ; l’hippopotame élevait de loin en loin sa tête géante du milieu des eaux troublées qui rejaillissaient autour de lui, et il faisait entendre son mugissement redoutable, auquel répondaient tous les échos de la rive.


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Touaregs.

Enfin le docteur Heughlin arriva au lac Nu. À cette époque de l’année, le Bahr-el-Ghazal est en beaucoup d’endroits aussi étroit qu’un canal, et bordé des deux côtés par un marécage qui s’étend jusqu’aux limites de l’horizon, et qui est couvert de gigantesques roseaux. Dans d’autres parties de son cours, il prend la largeur d’un vaste lac. Les indigènes le franchissent sur de légers canots, qu’ils manœuvrent avec une merveilleuse dextérité ils se placent à cheval à la proue, les jambes pendantes dans l’eau, et s’ils ne trouvent pas de branches qui puissent leur servir de pagaies ; ils rament avec leurs mains. Les Nouers, qui habitent ce pays de marais et de tourbières, se sont, par une sélection naturelle, admirablement adaptés aux con-

ditions du climat et du sol ; les plus faibles périssant successivement,

il en résulte que la race possède une force physique remarquable ; ils mesurent de six à sept pieds de haut : c’est un vrai peuple de géants !

Pendant que le docteur Heughlin explorait scrupuleusement les rives du Bahr-el-Ghazal dans un esprit vraiment scientifique, Mlle Tinné se préparait à le rejoindre ; il fallait toute son énergie pour triompher des difficultés qui se présentaient à elle. À quelques milles de Khartoum, le capitaine vint lui dire avec des gestes de vive terreur qu’une voie d’eau s’était déclarée, et que le steamer ne pouvait tarder à couler. On s’imagine aisément l’anxiété d’Alexina ; cependant, toujours maîtresse d’elle-même, elle fit décharger les bagages, boucher la fissure, et l’on se remit à marcher. Mais peu d’heures après le vaisseau se trouva de nouveau en danger ; l’eau y pénétrait avec plus de violence qu’auparavant. Cette fois, les investigations furent faites avec un soin extrême, et l’on découvrit que le pilote et le capitaine s’étaient entendus pour pratiquer un trou dans la charpente du navire, afin de mettre brusquement terme à un voyage qui les effrayait autant que leur équipage. Mlle Tinné n’était pas femme à s’épouvanter et à abandonner une résolution prise ; elle congédia les plus mauvais en compagnie du capitaine et du pilote infidèles, et, ne gardant que des hommes qui juraient de la suivre partout, elle continua sa route vers le Bahr-el-Ghazal.

La navigation était lente, à cause du grand nombre de plantes aquatiques et de longues herbes qui encombraient le lit du fleuve ; dans plusieurs endroits, il fallut frayer un chemin au steamer avec la hache et le couteau, en troublant le repos des crocodiles et des hippopotames, tandis que de la rive l’éléphant suivait de son air grave cette singulière apparition. Les marais de la Rivière-aux-Gazelles servent de pâturages à des centaines d’animaux ; mais, quoique le gibier y soit si abondant, le chasseur ne parvient pas sans peine à l’atteindre. Il ne peut se frayer un passage à travers les herbes desséchées sans qu’un craquement de feuilles, un bruit de tiges brisées, donne l’alarme à des oreilles vigilantes et soupçonneuses. Dès qu’il met le pied dans la jungle, tous ses habitants, comme avertis par un signe télégraphique, prennent la fuite.

Un jour que les hommes de Mlle Tinné faisaient de vaines recherches pour trouver le grand cheval de rivière, l’énorme hippopotame, un éléphant monstrueux, que sa soif ardente avait sans doute poussé à s’engager trop avant dans le fleuve, fut pris par le courant et entraîné vers l’un des bateaux. L’occasion était trop bonne pour qu’on la négligeât ; les bateliers attaquèrent l’infortuné animal, qui fut tué et depecé sur-le-champ.

Le 10 mars, le steamer entrait dans le port de Meschra-el-Rey, sur le Bahr-el-Ghazal, où le rejoignait le docteur Heughlin. Ils furent reçus avec un grand enthousiasme, drapeaux flottants, salves de coups de canon. Puis ce fut un délai de quelques jours pour attendre de nouveaux renforts de provisions et une troupe de porteurs de bagages, le tout venant de Khartoum. L’impatience prit aux voyageurs ; il fut décidé que les deux Allemands iraient à la recherche des porteurs promis, laissant Mlle Tinné et le reste de la caravane les attendre à Meschra. Les docteurs Heughlin et Steudner partirent donc, mais le malfaisant climat exerça sur eux son influence funeste. Réduits par la fièvre et la dysenterie à un état de prostration, ils traversèrent une contrée déserte, passèrent la rivière Djur le 2 avril, et arrivèrent le même soir à Wan, où le docteur Steudner succombait quelques jours après, presque sans souffrance. Son ami parvint à lui rendre les derniers devoirs. Le corps, enveloppé d’étoffes abyssiniennes, fut enterré sous des arbres à triste feuillage, au sein de cette nature magnifique « dont il était le serviteur et l’adorateur sincère ».

Enfin à Bongo, au pays de Dur, le docteur Heughlin parvint à louer un nombre suffisant de porteurs pour un prix très élevé, et il les ramena à Meschra après six semaines d’absence. Les dames souffraient des fièvres ; mais, un convoi de provisions étant arrivé de Khartoum, elles partirent pour Bongo sans se décourager. Elles voyageaient à petites étapes, et lorsqu’à la tombée du jour on atteignait un village qui semblait offrir un gîte convenable, Mlle Tinné faisait demander le cheik, et le don de quelques verroteries était toujours suffisant pour leur assurer une hospitalité empressée.

Les villages africains sont souvent considérables et entourés en général d’une zone cultivée, où croissent abondamment le dourra, le sésame et les légumes du pays. Les troupeaux qui couvrent les prairies comptent plusieurs milliers de moutons ; cependant les indigènes ne les tuent jamais pour s’en nourrir. Au début, Mlle Tinné en achetait pour alimenter sa table ; mais, dès que les propriétaires découvrirent qu’elle les employait à cet usage, ils refusèrent de lui en vendre. Apparemment ils en font les objets d’une sorte de culte, comme les Lapons pour le lièvre. Malgré cela, leurs scrupules s’évanouirent devant les présents de la « princesse blanche ». Ce qui est fort curieux, c’est que chaque tribu a sa couleur favorite ; tandis que l’une ne jure que par les perles bleues, l’autre n’en veut accepter que de vertes ; une tribu qui vendra sa foi pour une poignée de perles bleues ou jaunes restera inébranlable si on lui offre des verroteries d’une autre couleur. La tentation la plus forte à laquelle nulle conscience ne résiste est l’offre d’une pièce de cotonnade bleue ou rouge ; mais, précisément à cause de sa valeur, Mlle Tinné avait soin de réserver ce présent pour les chefs.

Le trajet jusqu’à Bongo fut rendu ennuyeux et pénible par des pluies continuelles. Beaucoup de provisions furent gâtées, et les deux dames, sur leurs mulets, se virent trempées jusqu’aux os sans possibilité de faire sécher leurs vêtements. La contrée qu’on traversait offrait une suite ininterrompue de sites charmants ou curieux ; des bois succédaient aux fourrés, des forêts aux bois ; l’œil ravi suivait avec un attrait toujours nouveau la trame serrée de lianes et de vignes sauvages qui s’accrochait d’arbre en arbre, étoilant de fleurs éclatantes les vertes profondeurs.

En pénétrant plus avant dans le pays, les voyageurs rencontrèrent des paysages tout différents de vastes plaines qui se développaient jusqu’aux lointaines brumes dans lesquelles la terre et le ciel semblaient se confondre à l’horizon. Cette étendue monotone était agréablement coupée de bouquets d’arbres, qui formaient des îlots de verdure où la brise calme et douce arrivait toute chargée du parfum suave et subtil des énormes cactus, des orchis et des iris. Des milliers d’oiseaux, surpris dans les grandes herbes par le passage de la caravane, s’envolaient en remplissant l’air d’un tourbillon d’ailes et de cris.

Depuis quelques années, une diminution marquée s’était produite dans le nombre des éléphants qui fréquentent la vallée du Nil Blanc, et les marchands d’ivoire s’étaient peu à peu avancés jusqu’aux pays arrosés par la Rivière-aux-Gazelles et le Djur. C’était une région vierge, une mine encore inexploitée, et pour mettre à profit toutes ses ressources, une chaîne de stations fut établie, chacune sous la direction d’un vakeel ou employé principal. Tous les ans, au mois de novembre, les commerçants faisaient leur tournée, empilant dans leurs barques l’ivoire accumulé pendant cet intervalle, et ajoutant parfois à leur cargaison de dents d’éléphants les malheureux nègres qui leur avaient servi de guides et de chasseurs. Avec le temps ils étendirent leurs opérations, armèrent les tribus les unes contre les autres, les encouragèrent dans leurs animosités meurtrières, et consolidèrent ainsi leur funeste tyrannie.

Nos voyageurs furent honteusement pillés par un de ces trafiquants de chair et de sang. C’était sur ses demandes pressantes que Mlle Tinné et ses compagnons s’étaient avancés jusqu’à Bongo, où il exerçait une despotique autorité. L’accueil qu’il leur fit fut princier. Leur arrivée fut saluée par des décharges de mousqueterie, et Biselli (c’était le nom du vakeel) les reçut à l’entrée du village et les conduisit dans une habitation vraiment spacieuse et commode, où on leur servit des sorbets, du café et toutes sortes de rafraîchissements. Son hospitalité prodigue s’étendit jusqu’au dernier serviteur ; l’abrek, la boisson du pays, coula à flots pour tous, même pour les nègres porteurs de bagages.

Biselli, comme ses hôtes ne tardèrent pas à s’en apercevoir, possédait presque tout le village et étendait sa domination aux alentours. Alexina le pria de lui vendre des bœufs et une provision de grains ; il répliqua avec une courtoisie apparente que pour vingt-quatre heures il avait le bonheur de lui donner l’hospitalité, qu’il ne pouvait abdiquer ce privilège pour agir en commerçant, et n’avait d’autre pensée que de lui rendre les honneurs qui lui étaient dus. Loin de diminuer, sa prodigalité augmenta, et les Européens se sentirent presque humiliés de profiter d’une aussi large hospitalité.

Le jour suivant, il jeta le masque. Mlle Tinné voulait louer, pour loger ses gens, un petit zéribah ou camp, composé de deux tentes ; Biselli demanda trente dollars pour le loyer ; mais lorsque les domestiques eurent commencé à décharger les bagages, il éleva soudain ses prétentions à deux cents dollars. Cette tentative d’extorsion se heurta à un refus net et ferme ; il descendit alors à quarante dollars, qui lui furent payés. Mais bientôt la caravane eut besoin de fourrage, et il fallut avoir recours à Biselli. Le coquin, abusant de la situation, fit payer ce fourrage quarante fois plus cher qu’à Khartoum, et sur chaque article il préleva de même une taxe de quarante à cinquante pour cent. Il ne jouait plus l’hôte généreux ; il était rentré dans son rôle naturel de traitant avide et sans scrupules.

La fièvre continua ses ravages après l’arrivée à Bongo ; à la grande douleur d’Alexina, la fatale maladie lui enleva sa mère. Le docteur Heughlin et plusieurs des hommes furent atteints de l’épidémie ; un découragement général régnait dans le camp. Le docteur Heughlin raconte qu’après la mort de Mme Tinné, il allait quotidiennement du zéribah à la résidence d’Alexina, qui en était fort éloignée, pour s’informer de sa santé et la consoler dans son affliction. Il avait toutes les peines du monde à se traîner jusque-là, et souvent, les forces lui manquant en chemin, il lui fallait s’asseoir et se reposer. Quelquefois il n’arrivait chez lui qu’à minuit, ou bien il était pris en chemin d’un accès de fièvre. Une jeune Hollandaise, femme de chambre d’Alexina, que le mal du pays rendait presque folle, se lamentait d’une façon déchirante de mourir si jeune et si loin des siens et de la patrie.

Enfin Mlle Tinné se vit forcée d’abandonner son projet de pénétrer dans le pays des Nyams-Nyams, et, emportant avec elle les corps de sa mère et de sa jeune servante, qui avait également succombé au fléau, elle reprit le chemin de Khartoum, où elle rentra après un an et demi d’absence. Durant cet intervalle, sa tante, la baronne van Cappelan, était morte elle aussi (mai 1864). Alexina, pour se remettre de tant de secousses, se retira dans un village voisin de Khartoum ; elle y vécut dans une solitude et un silence absolus. Quand elle eut reconquis son énergie physique et morale, elle revint au Caire, où elle fixa sa résidence et s’installa avec un luxe splendide. Sa villa fut meublée dans le style oriental ; elle ne voulut que des Arabes et des nègres pour la servir, et adopta le costume arabe. Pendant quatre ans elle joua un rôle prépondérant dans la société semi-européenne, semi-asiatique du Caire ; mais son humeur errante et aventureuse n’était pas apaisée ; son goût pour les choses nouvelles, les lieux nouveaux, restait le même. L’arrivée de plusieurs grandes caravanes du Sahara à Tripoli, où elle s’était rendue pour quelques jours avec son yacht, enflamma son imagination et y fit renaître ses anciens rêves de découvertes africaines. Elle conçut l’idée d’une expédition dont la hardiesse et l’intérêt surpasseraient toutes les entreprises passées ; elle se proposait d’aller de Tripoli à la capitale du Fezzan, de là à Kouka, dans la province de Bornou, et de gagner le Nil par le Wadaï, le Darfour et le Kordofan.

Pour exécuter cet itinéraire, il lui fallait traverser le pays des Touaregs, ces sauvages « pirates du désert », les plus cruels, les plus menteurs, et en même temps les plus beaux et les plus braves des Arabes. Elle engagea donc une forte escorte, composée de trois Européens et de quarante-sept Arabes, tous bien armés. Le 27 janvier 1869, elle partait de Tripoli et arrivait le 1er mars à Sokna, dans le Fezzan. Là elle s’assura de l’appui d’un chef touareg, Ik-un-Ken, auquel on l’avait recommandée, et obtint qu’il l’accompagnerait jusqu’à l’oasis de Ghat. Au dernier moment, il ne put tenir sa parole, et Alexina accepta malheureusement les offres d’assistance de deux autres chefs, qui se dirent envoyés par lui. On a su depuis que cette affirmation était fausse et avait pour but, ce qui arriva, d’entretenir Mlle Tinné dans une sécurité trompeuse.

Quelques jours après son départ de Sokna, ces deux hommes, qui entendus pour assassiner la trop confiante voyageuse et se partager ses dépouilles, soulevèrent une querelle parmi les conducteurs de chameaux. Mlle Tinné sortait de sa tente pour s’informer de la cause de ce tumulte, quand l’un des deux traîtres lui tira presque à bout portant un coup de carabine. Les Européens de sa suite furent tous massacrés, et pas un de ses serviteurs indigènes ne vint au secours de la malheureuse femme, qui languit vingt-quatre heures à l’endroit où elle était tombée, luttant avec les tortures d’une affreuse agonie avant que la mort y mît fin. Ses infâmes meurtriers n’échappèrent pas à la punition de leur crime ; ils furent plus tard arrêtés, ramenés à Tripoli et condamnés à un emprisonnement perpétuel.

Ainsi devait se terminer la carrière d’Alexina Tinné, qui n’avait tenu qu’imparfaitement les grandes promesses de son début. Il est difficile de se montrer sévère envers elle en pensant à sa terrible fin ; seulement on peut regretter qu’en voulant trop entreprendre elle se soit laissé plutôt guider par l’ambition que par un sincère désir d’être utile à ses semblables.