Les voies de l’amour/06

CHAPITRE VI

LES JEUNES FILLES DE LA PENSION

« Quand j’arrivai à Montréal, je me rendis immédiatement à l’adresse que Jean m’avait donnée. C’était dans une grande maison en pierre à l’angle des rues des Allemands et Dorchester. C’était alors un quartier paisible et honnête de la ville. Jean me reçut avec une tendre effusion comme un ami chéri qu’on n’a pas vu depuis de longues années. Il me présenta la maîtresse de pension, femme très affable et très sympathique. Nous montâmes à la chambre que je devais occuper pendant les quatre années de ma cléricature. Nous avions, Jean et moi, les deux plus belles et plus spacieuses chambres du premier étage. Elles étaient meublées avec goût. Quelque fée, aux doigts roses, y avait logé ou au moins venait souvent s’y parfumer car il s’en exhalait une odeur suave, celle qu’on respire avec délices au passage de la femme tendrement aimée ; et la fée devait y oublier souvent distraitement ou volontairement les fleurs de ses cheveux ou de son corsage et les rubans de couleur tendre de ses toilettes transparentes, car des fleurs remplissaient à profusion les petites jardinières sur la console, et de multiples boucles de rubans chatoyaient sur les coussins. Sur une tablette, un brûle-parfums exotique contenait encore un cône à peine éteint. Dans un coin, un drap en simili-satin recouvrait un lit en fer émaillé de blanc avec des boules en cuivre doré aux quatre montants. Un tapis tout neuf cachait entièrement le plancher ; une table de travail vernie et trois ou quatre chaises dont une berceuse complétaient l’ameublement. Je m’étonnai vraiment de ce luxe inaccoutumé dans une chambre d’étudiant. Ma première pensée, en entrant dans cette chambre, fut que j’en délogeais certainement une fée qui, par erreur, reviendrait quelquefois au gîte ou qu’au moins je retrouverais son effigie dans le lustre des meubles ou dans le poli de la glace accrochée au-dessus de ma commode. Habiter cette chambre n’était-ce pas m’exposer aux maléfices de cette fée évincée et transformée en sorcière ? J’en éprouvai un malaise indicible et le souvenir de ma petite Andrée me vint très vivace à la mémoire. Je la revoyais, cette chère Andrée, sous le gros érable, éparpillant sur la pelouse les fleurs de son tablier et se sauvant pour ne plus voir le fleuve et ses barques légères.

« Le soir, à table, nous étions une douzaine d’étudiants, de gais lurons. La maîtresse de pension occupait le bout de la table. J’étais à sa droite et Jean à sa gauche. Et pourquoi encore la place d’honneur m’était-elle réservée ? La maîtresse nous servait copieusement et trois jeunes filles l’aidaient dans le service. Deux d’entre elles, modestement mises, paraissaient jolies et distinguées, mais la troisième, véritable type du pâtira, aurait pu jouer avec avantage le rôle du bouffon ou du clown si elle eût eu plus d’esprit ; mais mentalement et physiquement elle était la même. Il suffit de décrire cette petite servante (c’était en effet une servante) pour vous laisser juger du plaisir que nous avions à la taquiner. Le chef : la caricature d’une tête d’oie ; un nez long, effilé, étalé au bout comme une spatule qui a envie de s’ajuster à une congénère formée par la lèvre inférieure ; un front fuyant, se terminant presque au sommet d’une tête pointue soutenant un chignon en tignasse carotte ; un cou en point d’interrogation placé entre des épaules étroites et tombantes ; un corps fluet planté sur des jambes arquées qui paraissaient soutenir la jupe plus par les genoux écartés que par les hanches rétrécies. Une seule chose plaisait en elle, (et encore !) la douceur de ses grands yeux pâles. Pendant la marche, la petite tanguait et roulait. Quand elle nous servait à table nous craignions toujours de voir les sauces ou les ragoûts, ballottés dans les assiettes, glisser par-dessus bords, ou le thé nous couler sur la tête en douche bouillante. Riant toujours niaisement, elle endurait joyeusement tous les quolibets qu’elle prenait pour des compliments flatteurs. Aussi obligeante que niaise et laide, elle était toujours prête à rendre tous les services possibles quoi qu’il lui en coutât. Un clin d’œil, un sourire et surtout un petit mot d’amour la payaient grassement et avaient le don de la rendre câline. Je vous laisse à penser jusqu’où nous abusions de sa naïveté et comme nous prenions plaisir à la faire tomber en pâmoison. Pour une pièce de cinq sous ou même d’un sou, elle nous aurait sauté au cou et nous aurait pincé follement les joues entre ses deux spatules ; mais hélas ! pour ne pas en éprouver de l’horreur il aurait fallu être dans des ténèbres profondes. Ah ! la pauvre petite niaise, laide, bonne à tout faire et en plus estropiée d’un nom qui prêtait aux quolibets : Ildefonse !

« J’aurais peut-être pu vous faire grâce de cette vision hideuse, mais Ildefonse et les deux autres jeunes filles, qui nous servaient à table, restent dans le musée de ma vie comme des figures ou des tableaux d’où je ne peux plus détacher les yeux tant ils m’ont frappé par leur beauté ou leur laideur. J’ai beau passer outre pour contempler les autres portraits qui se succèdent dans les galeries, j’ai beau vouloir en effacer les traits ou en changer l’apparence sous des couches épaisses de peinture pour y faire apparaître d’autres souvenirs, ma mémoire, ampoule puissante de rayons X, pénètre les couches superficielles surajoutées et me montre intacte l’effigie de l’amour avec ses ambitions, ses supercheries, ses tricheries, ses désespoirs et ses remords cruels. Malheureusement je ne suis pas l’artiste qui peint à coups de spatule et trace à grands traits des tableaux qui devront être vus de loin pour être admirés ; je m’attache peut-être trop aux détails et je me sers trop souvent du pinceau à miniature, mais hélas ! ces trois figures de jeunes filles ont laissé de trop cruels souvenirs dans mon passé pour que je n’en ébauche que les silhouettes.

« Les deux autres jeunes filles étaient les enfants de la maîtresse de pension, veuve depuis quelques années d’un ancien petit employé civique dont le salaire, correspondant à ses capacités, avait à peine suffi pour élever sa petite famille. Lui disparu, il ne restait plus à sa veuve que la ressource peu lucrative de tenir une maison de pension. Les deux fillettes, âgées respectivement de douze et quatorze ans à la mort de leur père, étaient jolies et leur mère escomptait un peu leur beauté pour décrocher quelque bon mariage parmi les futurs avocats ou médecins qu’elle aurait hébergés dans sa pension. Quand j’arrivai dans cette pension, les deux jeunes filles avaient à peu près dix-huit et vingt ans et leur beauté s’épanouissait presque dans tout son éclat. Elles étaient grandes, sveltes, élégantes, distinguées dans leur langage, quand elles le voulaient, majestueuses dans leur démarche. Leur beauté et leur réserve apparente m’intimidèrent tout d’abord. Je n’osais pas lever les yeux sur elles quand je sentais leur regard dirigé vers moi, pauvre petit campagnard timide et mal équarri. Ce n’est qu’à la dérobée, quand elles étaient distraites par un compagnon, que je risquais d’admirer leur profil. Aussi chercher à les dépeindre telles que je les entrevis les premiers jours serait quelque peu injuste, car je ne mettrais certainement pas dans mes portraits toute la flamme que je découvrais plus tard dans leurs yeux, toute la finesse de leurs traits, toute la délicatesse de leur bouche. Si l’on m’avait demandé alors de les peindre, je me serais contenté tout d’abord d’en esquisser les contours et les lignes principales. J’aurais commencé le tableau que j’aurais complété et retouché petit à petit jusqu’à ce que j’en eusse mis tout l’éclat de leur beauté. C’est ce que j’ai fait autrefois ; c’est ce que je veux faire aujourd’hui pour vous et quand je vous aurai achevé petit à petit ces portraits si beaux, vous me jugerez et vous me direz si vous n’auriez pas succombé comme moi devant la plastique parfaite et au contact constant d’une âme qui cherche une compagne, d’un cœur qui ne demande qu’à aimer, d’un esprit qui connaît toutes les roueries de l’amour et sait en user et en abuser. Oh ! j’ai résisté longtemps ; mais l’amour s’est insinué dans mon cœur lentement, très lentement comme le serpent qui se glisse sournoisement sous les arbrisseaux ou les herbes pour atteindre sa victime et lui injecter son venin. Le souvenir de mon Andrée, ses lettres, ses visites à Montréal m’ont aidé longtemps à soutenir la lutte ; mais il m’aurait fallu la revoir tous les jours, causer avec elle comme sous les charmilles de nos jardins, lui tenir la main, lui donner quelquefois des baisers pour ne pas succomber un jour à la tentation de la belle jeune fille. Hélas ! Andrée était loin, et quand je pensais le plus à elle, quand je lisais ses lettres, quand je lui écrivais mes missives les plus sentimentales et que j’aurais voulu être seul avec elle au moins en esprit, l’aînée des deux jeunes filles entrait furtivement dans ma chambre, et, s’approchant cauteleusement de ma table ou de ma chaise, elle déposait devant moi une rose, un œillet, une assiette de friandises. Cette jeune fille était le démon de la tentation ; elle en avait toute la beauté et tous les attraits, et surtout tout l’acharnement ; goutte à goutte, mon amour pour Andrée se fondait au feu que cette jeune fille allumait, à la flamme de ses yeux ardents, aux effluves qui se dégageaient de toute sa personne. Longtemps je restai sourd à ses insinuations voilées. Pendant longtemps je feignis d’ignorer ses entrées et sa présence dans ma chambre ; mais, hélas ! elle avait la constance et la persistance de la tentation qui ne s’évapore qu’à la chute de la victime. Pendant longtemps je restai sourd à ses questions insignifiantes ou je n’y répondais que par des monosyllabes polis. Pendant longtemps je n’osai la regarder en face, je craignais son regard hypnotiseur. Elle avait les yeux du serpent qui fascinent. Enfin, petit à petit, la gêne se dissipant, je finis par m’enhardir et j’osai parfois regarder cette jeune fille qui semblait devenir quelque chose dans ma vie. C’était l’heure où un amour nouveau commençait son œuvre. Le souvenir de mon Andrée me revenait encore, mais moins fréquemment et son image, moins persistante, plus fugitive, s’estompait rapidement, s’évanouissait pour renaître sous l’effigie de l’aînée des deux jeunes filles. Parfois, au milieu de mes rêves, je voyais dans un ciel azuré, sans tache, des vapeurs ou des gaz apparaître tout à coup à l’horizon, monter, s’élargir, prendre des formes variées, puis se condenser en des contours découpant la silhouette élégante de la jeune fille de la pension ; et quand je m’éveillais l’image nouvelle persistait et je la contemplais avec plaisir et amour comme un astre brillant.

« Quand je m’aperçus que j’aimais réellement cette jeune fille, je l’avais peinte non pas à la façon des artistes en commençant par la tête, ébauchant l’ovale de la figure, l’arc des yeux, les ailes du nez, l’accent de la bouche, les formes de la gorge, pour terminer par le cadre dans lequel se jouait cette beauté. Un soir, après le souper, étant monté dans ma chambre pour rédiger mes notes de cours, j’entendis frapper légèrement à ma porte et l’aînée entrait un journal à la main. Sans invitation aucune, elle prit une chaise et s’assit en face de moi en se croisant les jambes. Elle me lut un petit entrefilet relatant l’escapade de quelques étudiants et puis elle se mit à jaser comme elle le faisait souvent, très souvent, le jour ou le soir, quand elle entrait dans ma chambre sous prétexte d’apporter une serviette, un verre, un pot d’eau fraîche ou une fleur et que sais-je. Dans les premiers temps je causais peu et je l’écoutais avec plus ou moins d’attention, souhaitant ardemment en moi-même de la voir partir tôt. Mais parfois je la trouvais si agréable, si charmante, son langage était si recherché, sa voix si douce et son parfum si délicat et si suave, qu’il me faisait plaisir de la sentir près de moi et de l’entendre, bien que je désirasse, en souvenir de mon Andrée, la voir s’éloigner. Cependant je m’accoutumai si bien peu à peu à sa présence que je finis par la désirer. Je m’ennuyais même quand elle ne venait pas aussi souvent ; son parfum me manquait. Toutefois je ne connaissais pas la couleur de ses yeux. Je la regardais toujours vaguement car j’avais peur de la fascination de son regard. Je craignais de voir dans l’éclat de ses yeux l’amour qu’elle semblait me vouer éteindre dans mon cœur l’amour que je portais encore à mon Andrée.

« Ce soir-là, cette jeune fille, dont le nom était Lucille, me parut plus intéressante que jamais. Pourquoi ? Était-ce parce que je n’avais pas reçu depuis une semaine de nouvelles d’Andrée dont les lettres se faisaient de plus en plus rares ? Était-ce le dépit de me croire ainsi abandonné de celle à qui j’avais voué tout mon amour ? Et c’est ce soir-là que je commençai à dessiner le portrait de Lucille que j’osai comparer avantageusement avec celui d’Andrée. Ô amour ! que tu es trompeur dans tes artifices ! que de tes sujets tu as rendus aveugles !

« Ce soir-là, Lucille, assise la jambe croisée, en face de moi, battait la mesure de son pied en accord avec les accents de sa voix qui me paraissait un chant plus doux que jamais, et je regardais presque en extase le va-et-vient du beau petit soulier pointu chaussant si admirablement un pied qu’aurait envié une princesse ; et je me disais : si Andrée avait un soulier aussi délicat, un pied aussi mignon : mais, non, ça ne se peut pas, Andrée est une campagnarde et Lucille une citadine. Et la jambe de Lucille, que la jupe découvrait à la hauteur du genou, était fine, nerveuse, recouverte d’un bas d’un rose tendre qui en augmentait davantage l’attrait, et je ne retrouvais plus la finesse de la jambe d’Andrée.

« Oh ! il me venait des idées folles, des pensées absurdes ; me jeter à ses genoux et les presser entre mes bras convulsés ; enlever le petit soulier ; tenir ce pied mignon dans mes deux mains, le porter à mes lèvres et y laisser l’empreinte de mes baisers ardents… Lucille me parlait et j’étais absorbé par ces idées fixes. Elle sentait déjà les effluves de son amour qui m’envahissaient. Elle se tut et se leva tout à coup. Sa robe d’indienne à ramages tomba en larges plis sur ses pieds. Toute simple, cette toilette lui seyait mieux que les riches tissus que portait Andrée. Elle découpait avec élégance sa taille souple et ses hanches à peine ébauchées, arrondissait ses belles épaules, dégageait la naissance de sa gorge. J’étais toujours en extase devant l’apparition de ce nouvel amour. Lucille tendit ses deux mains et de ses doigts effilés elle me saisit la tête qu’elle releva vers elle, et la flamme de ses grands yeux noirs pénétra comme des éclairs fulgurants à travers mes prunelles jusqu’au plus profond de mon être. J’eus à peine le temps de voir les bandeaux ondes de ses cheveux noirs, qui encadraient le bel ovale de son visage et faisaient ressortir la blancheur mate de son teint aux pommettes rougies par l’ardeur de son amour, que déjà sa bouche aux lèvres minces et vermeilles s’appesantissait sur ma bouche en baisers brûlants. Ces baisers, véritables morçures délectables, me donnèrent des sensations d’une volupté dont je n’avais jamais encore éprouvé les ardeurs. Tout mon être en frémissait. Puis il me semblait que tout mon sang, après avoir circulé violemment dans mes veines gonflées, refluait vers mon cœur qui n’en pouvait plus. J’avais du vertige, des impressions de défaillance. J’avais honte de ces baisers et cependant je pressais Lucille sur ma poitrine comme si j’avais craint de la perdre au moment où, dans un premier élan de passion, elle se jetait dans mes bras, se suspendait à mon cou. Puis Lucille défit le nœud de mes bras qui encerclait sa taille, et elle s’enfuit tout étonnée elle-même de la spontanéité et de l’ardeur de cette première déclaration, de cette première caresse. L’amour avait vaincu l’amour et de ce soir-là je ne pensai plus à d’autre qu’à Lucille triomphante.

« Mon ami, Jean Roy, qui n’avait aucune attache antérieure, était devenu facilement l’amoureux ou peut-être l’amant de Béatrice, la sœur cadette de Lucille. Ces deux sœurs se ressemblaient beaucoup ! Elles avaient la même taille, la même élégance, les mêmes cheveux si noirs qu’ils en avaient le brillant des ailes du corbeau, le même teint d’une blancheur mate qui s’animait facilement à la moindre impression nerveuse, le même nez droit. Lucille avait les lèvres minces, la bouche spirituelle ; Béatrice, une bouche rieuse et parfois moqueuse. Lucille avait de beaux grands cils, soyeux, qui lui servaient à volonté à atténuer l’acuité de son regard. L’œil de Béatrice, quoique noir, avait quelque chose de doux et parfois de mélancolique. Une était l’amour tranquille qui se laisse aimer ; l’autre, l’amour ardent qui recherche la passion.

« Les deux petites sœurs étaient censées aider leur mère dans les soins de la maison. La mère était à la cuisine ; Ildefonse était chargée des gros ouvrages et les deux petites demoiselles voyaient à l’entretien des chambres des pensionnaires, presque tous étudiants en droit ou en médecine. Si toutes les chambres avaient été aussi bien entretenues que celle de Jean et la mienne, nous aurions pu certainement décerner à ces demoiselles un brevet de propreté méticuleuse, d’adresse et de vitesse dans le travail, car ces deux petites amoureuses passaient la plus grande partie de leur temps dans nos deux chambres à les enjoliver ou à nous attendre. Si par hasard elles étaient ailleurs à notre arrivée, nous les entendions aussitôt monter l’escalier à pas feutrés pour nous annoncer une nouvelle que nous savions longtemps avant elles, ou nous apporter un objet dont nous ne savions que faire. Quand elles étaient obligées d’aider leur mère à la cuisine pour nous faire quelque bon petit plat, elles chargeaient Ildefonse de faire la garde à l’entrée de la maison et de les avertir de notre arrivée. C’étaient deux petites jalouses qui ne nous quittaient pas d’une semelle. Dans les premiers temps de mon séjour dans cette maison, je me fatiguai vite de ces attentions constantes et de cette surveillance perpétuelle, mais peu à peu l’accoutumance se fit, s’accentua davantage et je finis par me laisser dorloter parce que l’amour était entré un soir avec Lucille dans ma chambre. Nous étions choyés, Jean et moi. Très souvent le midi ou le soir, lorsque nous montions dans nos chambres après le repas, nous avions l’agréable surprise d’y trouver un surplus de dessert ; des pâtisseries alléchantes, des bonbons de choix, des fruits aux couleurs éclatantes, et quelquefois, oh ! pensée délicate ! une rose ou un œillet. Avant de toucher les friandises, je prenais la rose ou l’œillet d’une main, le fruit de l’autre ; je les contemplais tour à tour ; j’en aspirais l’odeur exquise et je me disais : Ô ma Lucille, ton sourire est plus séduisant que toutes les roses et tous les œillets ; ton parfum est plus suave que celui de toutes les fleurs ; tes joues sont plus belles et plus fraîches que toutes les plus belles pêches. Que n’es-tu ici, ma Lucille, à ton sourire je répondrais par un sourire et un baiser ; et tes belles joues, je les croquerais à belles dents pour en goûter le velouté et la fraîcheur qui me semblent meilleurs que ceux de tous les fruits de la terre.

« À la fin de notre première année de cléricature, Jean aimait-il réellement Béatrice ? l’avait-il jamais aimée ? ou n’était-elle pour lui qu’un simple passe-temps, un jouet, la couverture qui cache un amour secret, ou l’image devant laquelle on se prosterne aux yeux des autres pour laisser ignorer la vraie idole qu’on adore ? Jean était flirt, viveur, cependant il paraissait aimer sincèrement Béatrice qu’il comblait de cadeaux toujours à mes dépens. En effet il était très généreux, grand emprunteur, grand prometteur, et il ne sut jamais s’appauvrir de l’argent qu’il aurait dû remettre. Ses démonstrations apparentes d’amitié et d’amour envers Béatrice laissaient croire à un amour passionné. Souvent le soir, quand nous pouvions être seuls dans nos chambres sous prétexte de préparer des examens pour le lendemain, Jean me dévoilait la sincérité et la profondeur de son amour. C’était son premier amour vrai qui devait durer, à l’en croire, toute sa vie. Il était flirt avec toutes les jeunes filles, mais avec sa Béatrice, il était sincère et jamais il n’aurait osé la tromper. Elle était si bonne et si aimable pour lui qu’il entrevoyait déjà tout le dévouement dont elle l’entourerait plus tard. Sa bonté et sa beauté ne le cédaient que de bien peu à celles de sa sœur Lucille. Il lui trouvait tant de qualités qu’il ne pouvait s’empêcher de l’aimer du plus profond de son cœur. Quand Jean m’énumérait toutes les qualités de Béatrice, et qu’il prenait plaisir à me dévoiler tout l’amour qu’il ressentait pour elle, on eût dit que l’enthousiasme le gagnait ; sa voix prenait des intonations plus fortes, son accent devenait plus vibrant. Il mettait tant de feu dans son langage que parfois je me demandais s’il ne jouait pas la comédie pour être entendu de cette chère Béatrice, qui écoutait peut-être à la porte ou dans le corridor. La croyait-il simplement crédule ou voulait-il lui prouver dans ses confidences à un ami qu’il lui vouait un culte vraiment digne d’elle ? Puis il se levait, s’avançait vers la porte dont il secouait la poignée pour s’assurer que personne ne l’écoutait plus. Il revenait s’asseoir tout près de moi et d’une voix basse, tout à fait confidentielle, il me vantait la bonté et les qualités de Lucille. Il aurait tant aimé ses beaux yeux, diamants noirs qui brillaient de feux perpétuels et dont les flammes chatoyantes jaillissaient jusqu’au fond des cœurs pour y entretenir l’ardeur de l’amour ; il aurait tant aimé ses petites oreilles toujours prêtes à recevoir les confidences amoureuses ; il aurait tant aimé la blancheur de ses joues, mimeuses pudiques auxquelles un regard ou une pensée donnait l’éclat de la rose ; il aurait tant aimé l’incarnat de sa petite bouche qui réveillait tant d’idées sensuelles ; il aurait tant aimé son esprit alerte qui donnait tant de piquant à sa conversation ; enfin il l’aurait aimée tout entière parce qu’il ne voyait pas de beauté plus parfaite. Malheureusement son meilleur ami l’aimait et il ne pouvait aller sur les brisées de cet ami si dévoué.

« Imbécile que j’étais ! jamais je ne me suis demandé alors pourquoi Jean me vantait tant la beauté et les qualités de Lucille puisque j’aimais déjà celle-ci à en mourir, et pourquoi, lui-même, il l’aurait tant aimée si elle n’avait pas été la chérie de mon cœur ? Ah ! je comprends aujourd’hui toute sa perfidie : me rendre jaloux et m’attacher Lucille par des liens indissolubles pour que jamais je ne revinse à Andrée qu’il aimait follement.

« Dans nos conversations intimes, Jean entrait dans tant de détails, me dévoilait tant de secrets que je ne pouvais me taire moi-même. Ses confidences m’invitaient à lui ouvrir tous les replis de mon cœur et je lui dévoilais sans arrière-pensée, comme à un ami sincère, des choses que je n’aurais jamais dites à un autre, fût-il mon frère ou ma mère. Et quand je lui racontais mes amours passées et ma passion nouvelle, ma voix s’éteignait presque. Je lui disais mon premier amour qui avait pris naissance presque au berceau d’Andrée, qui avait grandi en même temps que nous, et qui n’aurait dû s’éteindre qu’à notre mort selon les désirs et les souhaits de nos parents. Je lui disais quel plaisir ressentaient nos parents lorsque, du haut d’un balcon ou d’une fenêtre, ils contemplaient nos jeux dans les parterres fleuris, nos cachettes dans les bosquets ou les tonnelles, nos courses à la poursuite des papillons. Je lui disais la joie et la surprise d’Andrée quand je lui donnai la petite chatte que j’avais sauvée du naufrage. Je lui disais le plaisir que nous avions de nous revoir les jours de congé pendant notre pensionnat. Je lui disais mes larmes secrètes quand j’avais craint de la perdre pendant nos dernières vacances à la plage. Je lui disais nos adieux touchants quand je la quittai pour venir étudier la médecine. Je lui disais les appréhensions d’Andrée à mon départ : « Oh ! disait-elle, en sanglotant, tu pars ; tu m’oublieras ; tu ne m’écriras plus et je ne te reverrai plus. La ville où tu vas est grande ; les jeunes filles sont belles, coquettes, élégantes ». — Je relisais par cœur à Jean les premières lettres d’Andrée. Comme elles étaient touchantes ; comme j’y trouvais l’ennui qu’elle éprouvait, les pleurs qu’elle versait en parcourant seule nos jardins ou quand elle allait s’asseoir sous les tonnelles, ou sous le gros érable au bord du fleuve, cherchant au loin si quelque barque ne lui amènerait pas son Michel. Je lui disais les longues attentes d’Andrée lorsque, debout près de la clôture qui bordait le grand chemin, elle espérait voir son Michel revenir sur la route pierreuse. Je lui disais le plaisir que nous éprouvions pendant les premiers mois de mon séjour à Montréal, lorsqu’elle me rendait visite ou que j’allais, les jours de congé, dans mon village, revoir avec elle tous les lieux où l’amour nous avait le plus souri. Je disais à Jean les nouvelles romances qu’Andrée avait apprises et qu’elle me chantait avec tant d’âme parce qu’elle éprouvait autant de joie à ce moment qu’elle avait ressenti d’ennui pendant mon absence. Je disais à Jean la tristesse que j’éprouvais de ne plus la revoir aussi souvent, car petit à petit elle avait éloigné ses visites. Je disais à Jean tout mon chagrin quand les lettres d’Andrée s’espacèrent peu à peu et ne me parvenaient plus qu’une fois par semaine ou une fois par quinze jours. Je ne comprenais pas comment pouvait m’oublier celle qui avait tant juré de m’aimer toujours et de n’aimer que moi. Cependant dans ses lettres rares elle me reprochait de la négliger, de penser rarement à elle, de ne plus lui écrire ; et Dieu sait si je lui écrivais souvent, tous les jours, tous les deux jours. Pourquoi me reprochait-elle ma négligence quand je lui écrivais si souvent ? Était-ce un prétexte pour m’abandonner ? De nouvelles amours la troublaient-elle et refroidissaient-elles ses beaux sentiments pour moi. ? Je disais à Jean comme je pensais souvent à elle le jour, comme les rêves de mes nuits en étaient remplis. Je disais à Jean comme je la pleurais parfois au souvenir de nos beaux jours.

« Jean, faisant mine de me plaindre, s’attristait sur mon sort malheureux et regrettait l’ingratitude de la petite infidèle. Il ne comprenait point comment elle pouvait m’oublier. Un jour il me dévoilait un prétendu secret qu’Andrée lui aurait confié pendant notre séjour à la plage. « Elle feignait, m’avouait-il, de m’aimer parce que c’était le désir de nos parents de nous voir unir notre vie ; mais son cœur brûlait d’une autre passion pour un jeune homme de notre village et elle n’attendait qu’une occasion favorable ou un prétexte pour briser les liens qui se resserraient entre elle et moi ».

« Je doutais tout d’abord de la vérité des confidences de Jean, mais il me paraissait toujours si sincère dans son amitié que je finis par le croire. Jean cherchait toujours à me distraire et à chasser loin de moi ce souvenir de mon Andrée qui selon lui n’était plus digne de mon amour. Aussi encourageait-il Lucille à me poursuivre de ses attentions bienveillantes. Dans l’état de découragement où je me trouvais, je ne demandais pas mieux que de recevoir les consolations d’une jeune fille belle et aimable, n’aurait-ce été même que par dépit. C’est ainsi que j’en vins à aimer Lucille, tout d’abord d’un amour craintif qui se changea peu à peu en un amour passionné. C’est alors que Jean me montra la supériorité de la citadine sur la villageoise ; l’esprit lourd de l’une ne pouvait pas se comparer à l’esprit pétillant de l’autre ; la beauté froide de l’une à la joliesse de l’autre ; l’attitude simple de l’une à l’élégance de l’autre.

« Souvent dans mes moments d’isolement je cherchais à m’expliquer ce revirement d’opinion que je remarquais chez Jean depuis quelque temps. Autrefois il estimait tant Andrée que parfois j’en éprouvais des sentiments de jalousie lorsqu’il me vantait la beauté et la douceur d’Andrée, lorsqu’il m’énumérait ses qualités supérieures, lorsqu’il semblait envier mon bonheur. Et puis tout à coup dans la petite villageoise, il ne voyait plus qu’une rustre sans instruction, sans éducation, dont la beauté s’affadissait avec l’âge qui paraissait marcher à grande vitesse pour elle. Je ne pouvais pas plus m’expliquer cet engouement de Jean pour Lucille qu’il m’avait jetée dans les bras. Lucille était belle, élégante, aimable à n’en pas douter, mais après tout sa condition sociale n’était pas si enviable, tandis qu’Andrée, avec autant de beauté, à ce qui me semblait alors, autant d’élégance et d’amabilité peut-être plus réservée, était la fille d’un homme riche, honoré et haut placé. Oh ! souvent dans les moments d’isolement et de tristesse que me laissaient les désirs assouvis que je ressentais pour Lucille, j’ai cherché à éclaircir cette énigme. Oh ! combien souvent aussi dans ces moments, j’ai regretté cet amour effréné pour Lucille quand ses baisers me laissaient parfois des goûts d’amertume. Souvent même, dans mes élans d’amour les plus passionnés pour Lucille, j’éprouvais des sentiments de nostalgie de mon village, de mon Andrée. Si j’avais été moins rustaud, moins mal équarri, j’aurais compris le jeu de Jean. Mais d’autre part, j’étais si épris de Lucille que plus rien ne m’inquiétait en dehors d’elle, et, si parfois j’osais lui comparer Andrée, je le faisais insouciamment, sans en penser autrement. Les éloges incessants que Jean me prodiguait sur la beauté et le caractère de Lucille rendaient plus vive la flamme qui me consumait pour cette dernière. Le mépris que Jean semblait verser sur Andrée, je ne le comprenais pas ou je n’y attachais aucune importance, parce que l’amour de cette dernière ne paraissait plus avoir d’écho dans mon cœur. Que Jean aimât Andrée, je n’y voyais aucun mal, car je l’avais délaissée complètement ; mais qu’il cherchât à l’amoindrir, à la mépriser devant moi, c’est ce que je ne comprenais plus et c’est cela même qui aurait dû m’ouvrir les yeux. Mais, hélas ! mon amour pour Lucille était trop fort, trop violent pour que jamais je pusse m’offenser outre mesure des sentiments plus ou moins justes qu’on eût sur celle qui avait été un jour mon unique amour. Je n’aimais plus Andrée et j’aimais follement Lucille, que m’importait le reste. ? J’étais injuste pour tout ce qui n’était pas mon amour. Mes yeux, fixés sur Lucille, étaient éblouis et ne voyaient plus rien en deçà ni au delà.

Parfois, encore, quand j’étais seul avec Lucille, des accès de remords me prenaient. Je devenais pensif, triste, subconscient. Mon esprit s’envolait vers mon village, vers mon Andrée. J’allais la consoler de mon oubli, implorer son pardon, la prendre par la main, parcourir avec elle les belles allées de nos jardins, me blottir près d’elle sous les tonnelles, la conduire au piano et l’entendre chanter ses romances. Mon double près d’Andrée pleurait, sanglotait et il me semblait que mon cœur saignait abondamment. Mais Lucille près de moi s’apercevait vite, à la fixité de mon regard, à l’immobilité de mes traits, de la cause de ma tristesse, de mon trouble intérieur ; aussi cherchait-elle à me ramener à la réalité, à m’égayer. Sa voix se faisait plus douce ; son regard devenait plus velouté, plus fascinant, et ses bras, se tendant vers moi, m’encerclaient le cou dans une étreinte amoureuse ; sa bouche cherchait mes lèvres et son haleine chaude dissipait mes rêves. Et moi détachant le nœud de ses bras, je l’éloignais quelque peu pour la contempler. Elle était alors si belle, si provoquante que, ébloui, enivré, je l’attirais à moi ; je la pressais sur mon cœur ; je la couvrais de baisers. Et puis plus rien de mon Andrée qui s’évanouissait comme un nuage que le vent dissipe. Seule Lucille était dans ma pensée comme dans mes bras. Ces pensées, ces retours vers mes années écoulées n’étaient que passagers, que fugaces. Ils ressemblaient à ces éclairs de chaleur qui brillent instantanément loin, très loin à l’horizon dans des nuages d’un gris pâle, certain beau soir d’été qui succède à un jour radieux. Ces feux du ciel nous laissent parfaitement indifférents sur leurs dangers qui sont bien éloignés, et qui ne nous empêchent pas de jouir de l’heure agréable dans une température délicieuse. Pendant trois années, j’ai aimé Lucille d’un amour passionné, effréné. Je l’ai aimée autant qu’on peut aimer sur la terre. Elle-même me rendait amour pour amour. Il nous semblait qu’en dehors de nous-mêmes il ne pût y avoir de vie, et que la vie sans l’un et l’autre ne pouvait plus avoir d’attraits, ni de jouissances. J’aurais mieux compris la terre aride, nue, sans herbe, sans fleurs, sans arbres, sans lumière même, que la vie sans Lucile, sans ma Lucille, car c’eût été les vraies ténèbres. En elle mes yeux voyaient le soleil et en devenaient aveugles pour ce qui n’était pas elle. Elle était la source de mon bonheur comme le soleil est la source de la vie.