Les voies de l’amour/04

CHAPITRE IV

L’ENFANCE ET LA JEUNESSE

Et Michel Toinon commença le récit de sa vie.

« Vers l’an 1872, à quelques lieues de Montréal, sur les limites d’un grand village de la rive nord du beau St-Laurent, deux riches propriétaires possédaient des résidences magnifiques. Un large ruisseau séparait leurs immenses terrains. Les deux propriétaires, relativement jeunes, et leurs familles étaient des amis intimes. L’un d’eux, Gabriel Toinon, notaire, dont le père avait accumulé une fortune rondelette dans le commerce du bois, avait déjà parcouru presque tous les pays et vogué sur toutes les mers. Il avait apporté de ses nombreux voyages des idées de grandeur et de faste, des idées peut-être aussi disparates que les différents pays où le hasard l’avait conduit. L’autre, Maxime Morin, marchand général, s’était amassé un gros magot. Malgré leur amitié réciproque, les deux voisins cherchaient toujours à s’éclipser l’un l’autre, et leur rivalité consistait à faire plus beau, plus grand et plus fastueux.

« Le notaire, Gabriel Toinon, quelque peu excentrique, avait construit sa maison dans un style baroque ; par un côté, elle ressemblait à un de ces vieux châteaux de France, flanqués d’une tour crénelée, au milieu d’une vaste cour entre muraille élevée et dépendances construites en pierre ; de l’autre côté, elle avait l’apparence d’un chalet suisse, avec son toit pointu, ses grandes galeries et ses escaliers extérieurs. Les pièces en étaient spacieuses et meublées avec non moins d’excentricité. On y trouvait des meubles de tous les genres, depuis le rococo jusqu’au style le plus moderne. Des tapisseries, des panoplies, des tableaux d’assez bonne valeur garnissaient les murs de certaines salles. Des armures, des statues encombraient d’autres salles et les corridors. Une multitude de Bouddhas ventrus, aux yeux abaissés sur leur nombril, ornaient les tablettes où s’entassaient les faïences précieuses, les porcelaines fines et les bibelots achetés dans les bazars lointains. Sur des colonnes de toutes les formes en marbres les plus variés, trônaient des dieux et des déesses mythologiques. Dans la chambre japonaise, véritable musée du pays du Soleil levant, des mousmés et des geishas, peintes sur les murs, semblaient réellement danser ou servir le thé et les bonbons à des convives assis sur des nattes. Des statuettes laquées polychromes, des estampes, des masques, des peignes ivoire et laque d’or, des brûle-parfums ornaient de nombreuses tablettes laquées ; des paravents, couverts de soie noire, représentaient des scènes aquatiques avec des oiseaux au milieu des roseaux tissés en fil d’or. Dans un coin, une pagode en ivoire formait un trio avec un vase en terre cuite et un tableau représentant Yamuba allaitant Kintoki. Des souvenirs de Chine voisinaient avec ceux du Japon. C’étaient des vases en bronze, des soucoupes et des tasses en porcelaine, des éventails peints, des sceptres laqués, des bijoux, des moulins à prières. Des tapis de Turquie ou de Perse ornaient les planchers ou pendaient aux murs.

« Le marchand, Maxime Morin, qui n’avait jamais voyagé et qui ne se sentait pas les mêmes goûts excentriques et exotiques que son voisin, s’était construit une très grande et très belle demeure en pierre d’un style simple, mais aussi luxueuse et confortable que possible où il trouvait tout le bien-être et tous les agréments de la vie moderne. Les appartements en étaient vastes et richement meublés avec goût. Un immense jardin entourait la maison sur trois faces. Les plates-bandes étaient toujours garnies des fleurs les plus rares et les plus riches. Plusieurs tonnelles, de formes variées, recouvertes de rosiers grimpants ou de clématites, occupaient le centre des plus grandes plates-bandes. Des roses-trémières, des glaïeuls, des pieds-d’alouette, par ordre de grandeur, faisaient cercle autour des arbrisseaux aux boules-de-neige. Les roses variées, les phlox, les reines-marguerites environnaient les hortensias. Les giroflées, les géraniums, les jacinthes, les mignonnettes et les œillets entremêlaient leurs fleurs et leur parfum. Autour des plates-bandes, des pensées aux couleurs vives et veloutées couraient en longues chaînes. Il y avait tant de variétés de fleurs que les amoureux qui en eussent connu le langage auraient pu se parler pendant des heures sans ouvrir la bouche.

« Le parterre de Gabriel Toinon n’était pas moins beau, moins riche et moins fleuri. Le goût d’exotisme de Gabriel Toinon lui avait fait élever au centre du parterre une pagode chinoise que recouvrait en partie une belle vigne. Les deux voisins, d’un accord mutuel, avaient élargi en forme de lac le petit ruisseau qui séparait leurs terrains respectifs. Un pont de forme japonaise enjambait ce lac minuscule.

« Souvent les deux voisins donnaient des fêtes champêtres auxquelles la meilleure société de Montréal était invitée. Le soir l’on se réunissait indifféremment dans les deux jardins éclairés a giorno. On en parcourait les allées au sable blanc, ou l’on se réunissait par groupes dans les tonnelles ou la pagode, ou l’on s’amusait, du pont japonais, des ébats des petits poissons emprisonnés dans le lac minuscule. Les plus amoureux allaient s’asseoir sur les bancs placés sur la berge élevée pour assister au lever de la lune dont le globe immense se mirait dans les flots du beau St-Laurent.

« Gabriel Toinon n’avait qu’un enfant, un fils qui reçut au baptême le nom de Michel. Cet enfant, c’était moi. De même Maxime Morin n’avait qu’une enfant une fille… Malgré mon jeune âge, je n’avais alors que huit ans, je me pris d’amitié pour l’enfant de notre voisin plus jeune que moi de quatre ans. Cette enfant me semblait très jolie. Elle avait de beaux cheveux blonds qui lui tombaient en grosses torsades sur ses petites épaules rondes. Elle avait de grands yeux d’un bleu velouté très brillant, un nez mignon, une petite bouche toujours souriante. Elle était toujours gentille. Sa voix avait déjà un timbre argenté. Sa démarche vive lui donnait un petit air de papillon qui voltige.

« Oh ! souvent, très souvent elle venait jouer avec moi dans les grands appartements de mes parents. Dans le salon japonais, elle me faisait asseoir sur des coussins qu’elle arrangeait confortablement devant une toute petite table laquée, et, imitant les petites mousmés peintes sur les murs, elle me versait, d’une théière minuscule qu’elle avait prise sur une étagère, une eau ambrée comme du thé et me donnait des bonbons acidulés ; puis, petite geisha, elle ébauchait quelques pas de danse et turlutait des chants qu’elle improvisait. Nous jouions souvent à cache-cache derrière les grosses colonnes, les grandes statues ou derrière les beaux tapis suspendus aux murs. Nous allions souvent nous asseoir sur le perron de la porte qui donnait sur la cour où picorait la gent ailée. Nous nous amusions à appeler les poussins encore tout couverts d’un fin duvet, et à leur donner à manger des miettes de pain mouillé dans nos petites mains. Nous riions aux éclats quand nous sentions le picotement des petits becs dans le creux de nos mains ; mais nous faisions la grimace et cependant nous n’osions pas retirer nos mains, quand la grosse mère des poussins s’en venait majestueusement, sous son plumage gonflé, voler, de son gros bec pointu et dur, la pitance de ses petits enfants. Nous avions peur et cependant nous étions contents parce qu’alors nous pouvions mettre plus facilement toute la nichée dans le tablier brodé de ma petite amie. Et puis c’était après le tour des canetons que nous mettions dans un grand bassin rempli d’eau claire pour les y voir jouer ou courir après les miettes de pain que nous leur jetions. Heureux temps des joies enfantines, comme il est passé depuis longtemps ! mais comme son souvenir est resté vivace !

« Je cherchais constamment toutes les occasions et tous les moyens de plaire à ma petite voisine que j’aimais tant. J’en eus une belle occasion. Mon père avait une belle chatte d’Espagne qu’il aimait beaucoup. Un jour, notre chatte eut une portée de cinq ou six chatons aussi beaux qu’elle. Mon père choisit celui qu’il voulait élever ; quant aux autres, il leur attacha au cou un bout de corde liée à une pierre pesante dans le but de les noyer. Je le regardais faire et j’avais de grosses larmes. « Pourquoi pleures-tu, me demanda mon père ? » — « Je voudrais en sauver un autre pour le donner à ma petite amie ». — « Choisis, me dit mon père ». J’en pris un en tout semblable à celui que mon père voulait élever. Je n’en dis rien à ma petite amie, et, quand les deux petits chats furent capables de boire du lait dans une soucoupe, j’allai chercher mon amie qui s’appelait, j’ai oublié de vous le dire, Andrée. Quand je revins avec elle dans la cuisine, la chatte avait le nez dans la soucoupe et les deux chatons y trempaient leurs petites pattes blanches de devant et y agitaient leurs petites langues pointues, pendant que leur petite queue battait joyeusement l’air.

« Je vois encore la mine curieuse de la petite Andrée. Elle était là debout, les mains derrière le dos, la tête basse, l’air sérieux, regardant avec envie ce groupe délicieux et vivant. Elle resta longtemps immobile et muette… « En veux-tu un, lui dis-je ? choisis-le ». — Elle se mit à sautiller et à battre des mains. Je crus qu’elle me sauterait au cou tant elle était contente. « Oh ! oui, oui, dit-elle ». Puis se jetant à genoux et s’asseyant sur ses talons, elle prit les deux petits chats dans ses mains caressantes et les approcha de ses deux joues où les petits nez laissèrent des grosses gouttes de lait. Cette petite Andrée, si fine, si caressante devait être un jour la mère de mon Andrée adorée qu’elle ne devait, hélas ! jamais caresser. »

À cet instant Michel prit la tête de sa fille Andrée entre ses deux mains et déposa sur ses belles joues un peu pâlies ce soir-là, de gros baisers en souvenir de son Andrée disparue.

« Les petits chats enrubannés, continua Michel, grandirent peu à peu. Un matin, ma petite amie, les yeux rougis par les larmes qui avaient coulé abondamment, le cœur gonflé, exhalant de gros soupirs, vint me raconter son gros chagrin. Sa belle chatte était partie furtivement la veille à l’heure du souper et elle n’était pas entrée pour se coucher comme d’habitude dans son panier moelleux. Andrée avait pleuré toute la nuit d’entendre sa chatte au dehors se plaindre comme un enfant qui souffre beaucoup ou qu’on châtie cruellement, et pousser parfois des cris de désespoir ou de rage. Pauvre petite Andrée ! elle aurait bien voulu se lever, descendre, ouvrir la porte et appeler sa chatte ; mais elle avait trop peur ; il faisait si noir et puis l’autre gros chat pouvait bien être enragé.

« De ces souvenirs, de ces scènes de notre enfance qu’une odeur, un regard, un son et que sais-je, me rappellent ou me suggèrent je pourrais faire de grands livres que je relirais sans cesse. Vous en retracer d’autres vous intéresserait moins que moi. Laissez-moi vous dire que, pour la petite Andrée et moi, comme pour les autres enfants, les jours passaient vite, les semaines s’écoulaient rapidement et les années fuyaient, emportant des plaisirs, en créant d’autres et consolidant de plus en plus notre amitié mutuelle. Quand le temps de l’école fut arrivé, j’allais conduire Andrée jusqu’à la porte du couvent, puis je rentrais moi-même à l’autre école. Après la classe, je sortais toujours le premier pour courir au-devant de ma petite amie qui m’attendait toujours. Je portais ses livres enveloppés dans une flanelle verte. Souvent je l’aidais à faire ses devoirs, mais hélas ! ils étaient moins bien alors. Les jours de congé, nous les passions toujours ensemble, à la fin de l’été, tantôt à cueillir les beaux fruits encore suspendus aux branches des pommiers et des pruniers, tantôt à pêcher les petits poissons que nous attirions près du pont japonais en leur jetant des miettes de pain ; à l’automne, à couper les dernières fleurs de nos jardins ou à arracher les plants pour les rentrer dans les serres qui répandaient déjà une douce chaleur ; pendant l’hiver, nous aimions glisser dans nos traînes sauvages ou patiner, montés sur ces anciens patins que nous vissions sur le talon de nos bottines. La neige disparue au retour du printemps, lorsque l’herbe reverdissait, que les arbres fruitiers refleurissaient, nous aimions, armés de nos petites bêches, suivre nos jardiniers et creuser comme eux la terre et la préparer à recevoir les plantes qui entr’ouvraient déjà leur corolle dans nos serres. Nos parents étaient heureux de notre bonheur, heureux de constater notre amitié toujours grandissante.

« Le temps du pensionnat étant arrivé, Andrée fut placée dans un grand couvent à Montréal, et moi j’entrai dans un collège classique de la même ville. Nos adieux furent touchants, et tous les deux nous avons pleuré pendant les embrassements que nos parents nous permirent ce jour-là, comme si jamais nous n’avions pris à la dérobée la liberté de nous embrasser. Nous nous écrivions souvent en cachette des maîtres et des maîtresses. Un intermédiaire charitable, qui ne nous a jamais vendus, nous portait nos billets doux et en retour nous lui donnions les boîtes de chocolats que nos parents nous apportaient. Les années de pensionnat furent les plus longues ; l’ennui était pénible, bien cruel. Les congés ne revenaient pas souvent, nous semblait-il. Les vacances étaient bien courtes.

« Au dortoir du collège, j’avais eu le bonheur de faire placer mon lit près d’une fenêtre d’où j’entrevoyais le toit du couvent où pensionnait ma petite amie. Le soir, je me hâtais de me dévêtir pour m’accouder à la fenêtre. Pour détourner l’attention du maître du dortoir, je prenais un livre dans lequel je feignais d’étudier. Mes lèvres remuaient sans cesse en marmottant des mots qui n’étaient nullement dans mon livre. C’était un monologue que mon cœur et mon âme adressaient à travers l’espace à celle qui dormait peut-être, mais que je voyais, en imagination, éveillée et m’écoutant. Quand le maître passait et fermait les volets, je me levais furtivement et je les entr’ouvrais espérant toujours y voir ma petite amie par la toute petite fente ; et, couché, je regardais encore pour y entrevoir au moins les étoiles, croyant y retrouver, comme dans un miroir, l’image de celle qui allait remplir mes rêves.

« Andrée sortit du pensionnat quelques années avant moi. J’en fus très heureux, car elle venait souvent par la suite, les jours de parloir, avec ma mère, passer l’heure de la récréation avec moi. Elle m’apportait chaque fois des bonbons, des chocolats, des gâteaux, et nous échangions furtivement nos lettres d’amour. Pendant la dernière année de mon cours, Andrée fut plus assidue que jamais ; tous les jours de congé, elle venait me voir, soit avec mon père, soit avec ma mère. Elle était alors dans tout l’épanouissement de sa beauté. Les toilettes, dont elle savait choisir les couleurs et les modes avec un goût inné et remarquable, rehaussaient l’éclat de son teint et la tournure de sa taille. Ses grands yeux bleu foncé faisaient ressortir davantage l’or de ses cheveux crêpés. Sa démarche élégante, son port majestueux l’avaient fait surnommer la reine du parloir. Elle était admirée de tous les collégiens. Toutes les mères, qui la voyaient, la désiraient pour leurs fils ; et plus d’un de mes compagnons jalousait mon bonheur. Maintes fois des élèves se rendaient au parloir sans y être appelés, dans l’unique but de la voir et de la contempler. Un jour, un condisciple envieux et chagrin surprit l’échange de nos lettres. Il se hâta de sortir du parloir avant moi et courut en avertir le maître de discipline qui vint au-devant de moi et me demanda ma lettre avant même que j’aie pu en connaître le contenu. Je fus bien obligé de la lui donner. Mais heureusement ce jour-là, était-ce pur hasard, la lettre ne contenait rien de répréhensible aux yeux du cerbère. Tout de même je reçus une semonce des mieux épicées, avec un avis de surveillance des plus étroites. Nous étions à la fin de l’année et je n’en perdis que quelques billets affectueux. J’étais plus ou moins studieux, mais dans les concours la chance me favorisait souvent, aussi m’arrivait-il quelquefois de remporter quelques prix à la fin de l’année, et alors quelle joie pour Andrée de me couronner et quel orgueil pour moi de courber la tête pour recevoir les feuilles de laurier des mains de la plus belle des jeunes filles, et comme j’étais envié par tous mes camarades !

« Toutes nos vacances s’écoulaient dans un bonheur parfait. Parfois, comme deux grands enfants, nous courions les champs, après la fenaison, pour y cueillir les fraises à la saveur si douce, ou nous allions à l’orée du bois à travers les arbrisseaux manger des bluets et des framboises ; puis nous en emplissions des petits seaux que nous apportions à la maison pour manger ces beaux fruits frais avec de la crème et du sucre d’érable. Parfois, à travers les prairies en fleurs, nous allions cueillir les marguerites pour en effeuiller les pétales et connaître notre amour mutuel ; puis nous revenions au village avec de gros bouquets composés uniquement de fleurs sauvages. Pendant les récoltes, nous allions souvent dans les champs fraîchement fauchés ; nous nous tressions des couronnes avec les épis dorés du blé ou de l’orge, et nous aidions, comme deux maladroits ou deux distraits, à relever les gerbes couchées. Parfois nous allions nous asseoir au pied d’un orme ou d’un érable, et nous lisions à haute voix et tour à tour quelque pièce de vers ou quelque roman ; parfois nous allions le long du ruisseau faire de grandes marches ou nous asseoir sur quelque pierre tout au bord pour en entendre le murmure en nous reposant. Le soir, quand la température était belle, nous faisions de longues promenades sous les grands arbres, ou dans ma chaloupe nous nous laissions aller au fil de l’eau sur le beau fleuve ; nous contemplions la lune ou les myriades d’étoiles de la voie lactée. Pendant les soirées pluvieuses, nous restions à la maison, soit chez mon père, soit chez les parents de mon Andrée. Nous causions, nous lisions dans le même livre, commentant les pages les plus remplies d’amour ou nous faisions de la musique. Je me mettais au piano et j’accompagnais Andrée qui chantait des romances d’une voix si douce qu’on aurait pu en goûter le charme pendant une nuit entière.

« Après mon cours classique, nous passâmes nos dernières vacances au bord de la mer sur la plage la plus belle et la plus achalandée des États-Unis. Nos deux familles, celle de mon Andrée chérie et la nôtre, s’y étaient donné rendez-vous. C’était nos premières vacances hors de Montréal et loin de notre village que nous trouvions si beau, loin des bords du St-Laurent dont nous contemplions avec tant de joie les flots rapides du haut de la berge où nous aimions tant nous asseoir, le jour, à l’abri du soleil, sous les grands ormes feuillus, ou le soir sous les tonnelles recouvertes de clématites ou de vignes. Nos yeux étaient si repus des beaux panoramas qu’offrent notre grand fleuve et les charmantes campagnes qui le bordent, que nous croyions toujours ne jamais rien voir de plus délicieux, rien qui put inspirer autant de poésie et réveiller autant de sentiments d’amour. Nous avions grandi dans notre petit village tout rempli des souvenirs de nos jeunes années, nous y avions passé tant de si belles vacances que nous en avions presque la nostalgie avant même de le quitter pour quelques jours.

« Quand nous arrivâmes sur cette plage étrangère, le train entrait en gare en retard de quelques heures. La grande voiture de l’hôtel nous conduisait, à travers les rues ténébreuses, à la porte de l’hôtel. Pendant que nos parents inscrivaient leurs noms dans le registre, nous nous dirigions, Andrée et moi, vers la large véranda à peine éclairée par quelques veilleuses électriques. C’était si bon respirer l’air aux effluves salins, après une journée entière passée dans un train surchauffé, que nous nous assîmes dans les larges fauteuils berçants. Le silence n’était interrompu que par le murmure du flot qui se roulait sur le sable en traçant de longues traînées phosphorescentes. Nous causâmes longtemps à voix basse pour ne pas éveiller les hôtes et surtout pour que personne n’entendît les paroles que déjà un amour plus profond nous suggérait. À l’horizon, loin, très loin, le ciel s’éclaircissait. La scintillation des étoiles commençait à diaprer le firmament de bleu argentin ; et, tout à coup, à l’est, semblant sortir de l’onde plombée, apparaissait un tout petit arc incarnat qui montait rapidement en s’élargissant et répandant tout autour des tons de feu, de cerise et de rose. On eût dit une aurore à minuit. Nous regardâmes longtemps en silence la lune se lever et monter dans cette nuit mystérieuse. Nous en contemplâmes longtemps la longue traînée des reflets tremblotants sur l’onde qui changeait à tout instant de couleurs. Le sommeil fuyait devant tant de beauté que nous admirions pour la première fois. Nous aurions passé la nuit entière à rêver tout éveillés.

« Le lendemain, quand je m’éveillai, le soleil était déjà haut et ses rayons, tombant obliquement, miroitaient sur la surface de la mer qui en renvoyait les reflets brillants sur le plafond de ma chambre où ils se jouaient en trépidations rapides. Je me levai et m’accoudai à ma fenêtre pour admirer presque en extase ces jeux dont la nature est si prodigue. C’était ma prière du matin au Dieu qui a fait la nature si grandiose et toujours si attrayante. Que les poètes ont raison de chanter éternellement le sable blanc de la plage, l’eau verte ou bleue de la mer, les feux du soleil, l’éther du firmament qui empruntent tant de couleurs et d’aspects variés.

« La mer, au début du flux, roulait de grosses vagues qui venaient se briser en paquets d’écume blanche sur la plage déjà couverte par les centaines de baigneurs qui attendaient avec impatience la marée haute pour aller se jouer dans les flots plus agités. Je me hâtai de descendre et d’aller chercher ma petite Andrée pour jouir en curieux des scènes multiples, cocasses et parfois scabreuses qu’offre une plage à l’heure du bain. Ici et là, en maillot écourté, des baigneurs isolés, étendus sur le dos, se chauffaient, véritables lézards, aux rayons ardents du soleil. Des jeunes gens des deux sexes se jouaient sur le sable ou s’y ensevelissaient complètement. De jolies baigneuses, modèles vivants, qui n’allaient jamais à l’eau dans la crainte de perdre leur beauté avec leur fard et leur élégance dans l’affaissement des plis ou des falbalas de leur toilette sous le poids de l’eau salée, se pavanaient, dans leurs costumes élégants et riches, sous des parasols en tulle ou en dentelle dont la transparence laissait filtrer les rayons brillants du soleil qui frappaient leur figure de poupée et en faisaient ressortir les peintures vives ou la poudre blanche. D’autres, non moins belles, en maillot ajusté, court du bas et du haut, étalaient leurs formes parfaites dont elles paraissaient à juste titre s’enorgueillir. Celles-ci se plongeaient souvent dans la vague écumante pour en ressortir comme des sirènes plus attrayantes encore. De grosses femmes, aux seins énormes et ballants, aux hanches flottantes, vêtues d’une robe de couleur sombre et fortement serrée à la taille, faisaient craindre un débordement de la mer au moment où elles y entraient. Des hommes courts, à la panse rebondie soutenue par des jambes trop fines, s’enveloppaient dans les larges plis de leur robe de bain ; d’autres, émaciés et d’une longueur de perche, dans leur maillot flottant, ressemblaient à des pavillons en berne. Des enfants presque nus, accompagnés de leurs bonnes, creusaient des petits canaux dans le sable, élevaient des monticules ou façonnaient des forteresses que la vague nivelait rapidement à leur grande joie. Des chiens de toutes les races et de toutes les tailles prenaient leurs ébats, courant ici et là, effrayant les enfants ou sautant aux jambes des baigneurs craintifs. Des petits ânes harnachés promenaient sur leur dos des enfants ébahis ; une petite voiture jaune en forme de peanut (arachide), traînée par un mulet et un âne attelés en tandem, crissait sur le sable cependant que son propriétaire s’égosillait à vanter sa peanutine. Les badauds, un sac de papier graisseux à la main, se promenaient en mangeant des pommes de terre frites ou du popcorn. Enfin c’étaient des centaines et des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants, de nationalités différentes, en des costumes variés, depuis un peu plus que le pagne jusqu’à la toilette complète et même la fourrure, qui se faisaient brûler par le soleil pour le simple plaisir d’acquérir un teint basané.

« J’avais donné rendez-vous sur cette plage à mon ami le plus intime, confrère de classe, mon émule le plus redoutable dans nos compositions au collège. J’estimais beaucoup et j’aimais beaucoup cet ami. Nous étions des compagnons inséparables. Je croyais son amitié aussi sincère que la mienne. Vous l’avez tous connu étudiant ; c’était Jean Roy. Vous savez comme je lui restai attaché pendant toute notre cléricature. Je l’aidai souvent de ma bourse ; souvent je le tirai de mauvais pas. M’était-il aussi fidèle et sincère qu’il le paraissait ?

« Nous revenions, Andrée et moi, vers l’hôtel après avoir parcouru la plage d’un bout à l’autre pour jouir de ses spectacles amusants. Sous les arches de la jetée qui s’avance dans la mer en une longue promenade, bordée d’un côté par de nombreuses baraques qui abritent une infinité de petits commerces, nous rencontrâmes notre ami Jean Roy. Il venait à peine de descendre du train, qu’il parcourait déjà la plage en dilettante. Amateur passionné de la beauté sous toutes ses formes, il la recherchait partout ; dans la musique qui satisfaisait son esprit et le faisait rêver ; dans la littérature et la poésie qui nourrissaient son âme et l’élevaient à des hauteurs sublimes ; dans la peinture qui récréait ses yeux ; dans la nature, avec ses grands arbres, ses bosquets, sa verdure, ses fleurs, qui lui prouvait la puissance de son créateur ; mais surtout dans la plastique de la femme qui aiguisait l’appétit de ses sens. Les mains derrière le dos, il déambulait lentement à travers les différents groupes de baigneuses tout comme s’il eût été un artiste cherchant quelque type à modeler ou à croquer. Quand il nous aperçut, il poussa un cri de joie et cessa pour un moment de lorgner les jolies sirènes qui s’enfonçaient dans la vague écumante ou qui en sortaient en s’enroulant autour de la taille les longues algues que le flux leur avait apportées.

« Nous nous dirigeâmes tous trois vers l’hôtel où Jean Roy prit sa chambre près des nôtres. Nos vacances à trois furent une longue série de jours heureux. Parfois nous visitions les villes environnantes ; tantôt nous prenions de longues marches sur la plage ou dans les campagnes ; tantôt nous allions jouir, à bord de quelque yacht léger, des plaisirs de la pêche en pleine mer où les mouettes blanches nous suivaient de leurs cris aigus ; tantôt, l’avant-midi ou l’après-midi, nous entrions dans les grandes salles remplies de patineurs qui faisaient un vacarme infernal avec leurs patins à roulettes, soit dans les salles où les trop nombreux danseurs accouplés piétinaient sur place faute d’espace pour montrer leur habileté ou leur agilité dans l’art chorégraphique. Ces danseurs ressemblaient à des marionnettes que l’on fait sauter au bout d’une ficelle.

« Oh ! que j’ai été aveugle dans ma jeunesse de croire à l’amitié franche d’un ami quand une amie, qui m’était sincère, aurait dû posséder à elle seule tout mon cœur dans ses moindres cellules jusqu’au tréfonds. J’étais moi-même si franc, si sincère dans mes deux amitiés que je n’aurais jamais pensé que l’hypocrisie pût se faufiler entre deux âmes sous le masque de la vérité, en empruntant les sentiments les plus délicats du cœur. La première ombre de la fausseté et de la trahison aurait dû m’ouvrir les yeux ; mais la naïveté d’une âme noble, qui ne voit jamais le mal sous les apparences du beau et du bon, me voila complètement le peu de lumière qu’un plus clairvoyant en amour eût tôt entrevue. Un soir nous étions, tous trois, assis dans les grandes berceuses de la véranda, regardant les vagues déferler jusqu’au pied du mur de revêtement de la terrasse. Au loin, de gros paquebots, crachant d’immenses nuées de fumée, se balançaient au gré de la mer en furie. Ils fendaient les flots courroucés, apparaissant ou disparaissant tour à tour. Le ciel de ce côté était encore clair comme si un immense miroir y eût renvoyé par-dessus les nuages les derniers rayons de la lune que la tempête, s’amoncelant vers l’ouest, nous cachait. De longs éclairs zigzaguaient la noirceur au-dessus de la terre. Nous rappelions les souvenirs de notre enfance, du collège ou du couvent ; nous nous réjouissions déjà des études que mon ami et moi devions entreprendre à l’automne.

« Nous veillâmes très tard, bien à l’abri sur la véranda, malgré la tempête qui sévissait avec rage. Le vent impétueux courbait les arbres, fouettait la pluie qui tombait à torrent, soulevait des vagues énormes qui s’abattaient en paquets sur la terrasse de l’hôtel. Les éclairs déchiraient à tout instant les gros nuages qui roulaient incessamment des éclats de tonnerre épouvantables. Dans ce vacarme des éléments déchaînés, il nous semblait être plus en sûreté sur la véranda que dans les chambres de l’hôtel qui craquaient comme le navire dans une mer houleuse ; et puis il nous semblait vivre ces descriptions de la tempête que nous ébauchions dans nos compositions littéraires au collège. C’était enfin le comble des désirs de notre imagination qui souhaitait déjà depuis longtemps éprouver les sensations d’une vraie tempête, voir les flots courroucés s’élever en montagne, se creuser en abîme, voir les ailes traînantes des nuages sombres toucher la cime blanchie des vagues écumantes. Quelle nuit infernale et cependant quel spectacle grandiose !

« Enfin la tempête se calma et ce n’est qu’alors que nous nous décidâmes à rentrer à l’hôtel. Je conduisis Andrée jusqu’à la porte de sa chambre. Je déposai un gros baiser sur la main qu’elle me présentait et je lui dis à mi-voix, croyant n’être pas entendu de mon ami : « demain de bonne heure, j’accompagne mes parents à la ville voisine où quelque affaire pressante les appelle. Nous serons de retour dans l’avant-midi. » Hélas ! mon ami, qui était tout oreille et tout yeux, avait entendu mes paroles et vu le baiser.

« Le lendemain à mon retour, je cherchai ma petite amie. « Elle était partie en voiture, me dirent ses parents avec Monsieur Roy pour une courte promenade dans la campagne. » J’attendis longtemps leur retour. Je m’impatientais de leur retard ; je m’inquiétais ; je m’ennuyais déjà de l’absence de ma douce amie. Je ne tenais plus en place ; j’arpentais à grands pas la véranda. Il me semblait sentir pour la première fois les morçures venimeuses du serpent de la jalousie. C’était l’heure du bain ; je parcourus la plage, examinant effrontément les groupes qui s’amusaient sur le sable brûlant, bousculant sans les regarder ceux que je rencontrais dans ma précipitation à rechercher celle que je croyais déjà perdue. Enfin j’allai me placer à la tête de la jetée devant les baraques des petits Japonais, où l’on jouait avec des boules sur des tables percées de trous numérotés qui font gagner quelquefois des brimborions. Je restai longtemps là, le dos appuyé à une des cabanes d’où mes regards plongeaient sur la rue principale dans l’espoir de revoir bientôt les deux fugitifs. J’envisageais inutilement les promeneurs qui passaient en foule devant moi.

« L’odeur de la friture, se dégageant d’une baraque à quelques pas de là me torturait l’estomac et cependant je ne me sentais pas le goût de manger quoi que ce soit, tourmenté que j’étais par l’inquiétude qui me rongeait l’âme et le cœur. Tout de même je m’approchai de cette baraque à la devanture largement ouverte. Je m’assis sur un siège fait d’une rondelle en métal, montée sur une longue tige de fer vissée dans le plancher. En face du comptoir je me décidai de demander quelque chose, non pas tant pour apaiser les tortures de mon estomac que pour satisfaire ma curiosité et mon impatience en essayant de retrouver dans la foule qui passait ceux qu’il me tenait tant au cœur de revoir. Au fond de la cuisine, grande comme ma main, un marmiton quelconque jetait des morceaux de pâte tournée en brioche ou en anneau dans de grandes marmites chauffées au pétrole. La graisse, qui y bouillait en pétillant, s’évaporait en un nuage crasseux qui se collait aux parois de la cabane qui en était devenue toute noire. Le marmiton sortait, au bout de sa longue fourchette en étain, des fritures dégouttantes de graisse à odeur de graillon. J’avais demandé pour la forme une tasse de café et un hot-dog, fait d’un bout de saucisse rôtie sur une plaque d’acier rougie et placée en sandwich entre les deux moitiés d’un petit pain fendu. Je pris beaucoup de temps à boire ma tasse de café ; quant à mon hot-dog, je l’engouffrai dans la gueule d’un chien qui me passait entre les jambes. La foule circulait toujours et je ne voyais pas revenir mes amis.