Les périodes végétales de l’époque tertiaire/6

Les périodes végétales de l’époque tertiaire

LES PÉRIODES VÉGÉTALES
DE L’ÉPOQUE TERTIAIRE.

Période oligocène ou tongrienne.
(Suite. — Voy. p. 83.)

Dans la Haute-Loire, c’est à Ronzon, près du Puy, que l’on a recueilli des plantes associées aux débris d’une faune aussi variée que puissante, découverte et décrite par M. Aymard, et dans laquelle se rencontrent les plus anciens ruminants connus.

En Provence, les plantes oligocènes proviennent des gypses de Gargas, des lits calcaréo-marncux de Saint-Zacharie et de Saint-Jean-de-Garguier ; dans le Languedoc, elles se rencontrent près d’Alais, à Barjac, aux Fumades, etc.

En Alsace, M. Schimper a recueilli des empreintes végétales appartenant à ce même horizon, à Speebach. J’ai déjà mentionné les localités autrichiennes de Solzka, Hœring, Sagor, Promina, etc.

Il faut encore signaler à part la localité d’Armissan, près de Narbonne ; non-seulement à cause de sa richesse exceptionnelle, mais parce qu’elle opère visiblement la transition de l’oligocène au miocène inférieur ou aquitanien.

Fig. 1. — Palmier-parasol oligocène. Partie moyenne d’une froude. (Très-réduit.)
Sabat major, Ung.

En réunissant les plantes de tous ces dépôts, on obtient un total d’environ huit à neuf cents espèces, énumérées dans le grand ouvrage du professeur Schimper ; mais comme nous ne pouvons songer un instant à les examiner en détail, je me contenterai d’attirer l’attention sur quelques-unes d’entre elles, en ajoutant à cette revue quelques réflexions générales sur les caractères d’ensemble de cette flore.

L’aspect du paysage n’a pas sensiblement changé depuis la fin de l’éocène ; les masses végétales sont toujours maigres, clair-semées ou même chétives ; elles sont eu même temps variées et ne manquent ni de puissance ni d’élégance, et d’une certaine grâce qu’elles doivent à leur port élancé et grêle, ainsi qu’aux ramifications multiples des tiges ; la végétation actuelle de l’Australie reproduit de nos jours une image assez fidèle de cet ancien aspect.

Fig. 2. — Araliacée du tongrien récent d’Armissan (Aude). 1/6 de grandeur naturelle.
Aralia Hercules (Ung.), Sap.

Les Palmiers sont toujours nombreux ; beaucoup d’entre eux sont encore de petite taille, couronnés de frondes en éventail d’une étendue médiocre (fig. 1) ; mais, au milieu d’eux, le Sabat major, luttant presque d’ampleur et de beauté de feuillage avec le Palmier parasol des Antilles ou Sabat umbraculifera, dresse sa tête majestueuse et se trouve représenté au bord de la plupart des lacs et dans le voisinage immédiat de l’eau. Cette espèce, une des mieux connues, a laissé de nombreux vestiges qui témoignent de son abondance. Son analogue vivant, introduit sous divers noms, dans les cultures du littoral méditerranéen, de Toulon à Nice, fait maintenant l’ornement des plus riches villas. Dans la période tongrienne, il s’étendait dans toute l’Europe et se trouvait accompagné d’un cortège de palmiers plus petits qu’il dominait de toute sa hauteur. Aux Palmiers se mêlaient çà et là des Dragonniers. Les Séquoia et les Taxodium partageaient encore le sol avec les Callitris et les Widdringtonia ; ils étaient nouveaux venus en Provence, et c’est seulement aux environs d’Alais que l’un commence à rencontrer le Séquoia Sternbergii (voy. article précédent), pris longtemps pour un Araucaria, et très-fréqucnt d’ailleurs à Hœring et à Sotzka. D’autres Séquoia, plus rapprochés de ceux de Californie, les S. Tournalii Sap. et Couttsiœ Hr., se montrent plus tard encore dans le midi de la France ; ou les observe à Armissan. À Gargas, à Saint-Zacharie, à Saint-Jean de Garguier, localités se rapportant à la partie inférieure ou ancienne de l’oligocène, les Séquoia sont encore absents, mais on y observe en revanche les premiers vestiges de deux types de conifères auparavant inconnus : le Libocedrus salicornioides (voy. plus haut, p. 84), dont le représentant actuel ne se trouve plus que dans le Chili, et le Chamæcyparis massiliensis, Sap. Ces deux espèces ne nous sont, connues que par de très-petits fragments ; leur rareté originaire s’accorde très-bien avec leur récente immigration présumée. Le voisinage des eaux lacustres se trouvait peuplé d’une profusion de Myricées, de Proléacées mal définies, d’Éricacécs du type des Leucothoe, d’Araliacées à feuilles digitées ou palmées (fig. 2 et 5), de Sterculiers, de Sapindacées à l’apparence chétive, auxquels il faut joindre des Célastrinées, des Anacardiacées, des Houx, des Rhamnées, des Jujubiers, un certain nombre de Myrtacées odorantes et des légumineuses (Papilionnacées, Césalpiniées, Mimosées) aux minces folioles.

Fig. 3. — Araliacée à feuilles digitées (Saint-Zacharie).
(Feuille restaurée.)
Aralia Zachariensis, Sap.
Fig 4. — Types divers de végétaux oligocènes caractéristiques.
1-2. Myrsine celastroides, Ett. — 3. M. cuneata, Sap. — 4. Celastrus splendidus, Sap. — 5. C. Zachariensis, Sap. — 6. Ilex celastrina, Sap. — 7. Andromeda neglecta, Sap. — 8. Diospyros varians, Sap. — 9. Zizyphus Ungeri, Ett. — 10. Myrtus rectinervis, Sap. — 11. M. caryophylloides, Sap.
Fig. 5. — Types divers de végétaux oligocènes caractéristiques.
1-2. Palæocarya (Armissan). 1. Feuille. 2. Fruit. — 3. Mimosa Aymardi, Mar. (Ronzon), portion de feuille. — 4. Acacia Bousqueti, Sap. (Armissan), légume. — 5-6. A. Sotzkiana, Ung. (Sotzka). 5. légume. 6. Foliole detachée.


Il y a là des nuances différentielles assez sensibles pour les naturalistes qui étudient les espèces une à une, qui méditent sur leur groupement et leur importance relative, mais ces nuances disparaissent aux yeux de l’observateur superficiel, qui retrouve à peu près les mêmes éléments qu’il avait été habitué à voir lors de l’éocène. La présence de certaines espèces caractéristiques, le Comptonia dryandrœfolia (voy. article précédent) ; le Zizyphus Ungeri (voy. fig. 4) ; certaines Myrsinées d’affinité africaine (Myrsine celastroides, Ett. (fig. 4), M. subincisa Sap., M. cuneata Sap. (fig. 4), les Diospyros hœringiana Ett., varians Sap. (voy. figure 4), l’abondance des Palœocarya (voy. fig. 5), Juglandées éteintes du type des Engellhardtia de l’Inde, certains Mimosa (M. Aymardi Mar., fig. 5) et Acacia (4. Bousqueti Sap., A. sotzkiana Ung.,) guident pourtant l’analogie au milieu de ce labyrinthe de formes, à la fois variées et cependant taillées sur un patron commun à toutes, de telle sorte, que des espèces appartenant aux genres les plus éloignés, revêtent au premier abord une physionomie presque semblable. C’est là du reste ce qui permet à l’esprit de définir sans trop de peine les caractères distinctifs des végétaux de l’époque que nous considérons ; la flore oligocène tire en réalité son originalité la plus saillante du passage insensible d’un âge vers un autre, passage qu’elle opère à l’aide de changements incessamment renouvelés. Les progrès de cette renovation, d’abord si lents qu’il est difficile de les entrevoir, deviennent cependant saisissables, si l’on s’attache à certaines catégories de plantes en particulier. Cte G. de Saporta
Correspondant de l’Institut.

La suite prochainement. —