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IV


L’INSPECTEUR

Comme tous les établissements publics, les collèges sont soumis à une inspection. Nous allons dire comment et dans quel but cette inspection est faite.

C’est dans la première semaine qui suit les vacances de Pâques que MM. les inspecteurs font leur apparition, laquelle n’est jamais annoncée officiellement, afin de faire croire au public et aux élèves que les chefs supérieurs du collège sont pris à l’improviste. Que le public soit dupe, c’est possible, et même nous le croyons, mais que le collégien, pour nous servir de son expression, donne là-dedans, c’est autre chose.

Enfin, un matin, un remise entre dans la cour du collège avec fracas, tout le monde semble avoir le mot d’ordre pour produire un grand effet, oui, tout le monde, jusqu’au cocher qui fait gesticuler ses chevaux, lesquels font feu des quatre pieds sur le pavé du collège.

De cet équipage descend un homme sec, courbé en avant, mais redressant son chef et regardant son monde en face, avec cette assurance que donne l’avantage de la position.

Depuis un mois on l’attendait, et au redoublement de zèle qu’il y avait depuis vingt-quatre heures dans toutes les parties des services du collège, il était facile de prévoir le jour même de sa visite.

Aussi, depuis un mois, on est occupé à blanchir les murs, à raboter et à polir les tables, à nettoyer les vitres, à assainir les dortoirs, à faire recarder les matelas, dégraisser les couvertures ; enfin, chose digne de remarque, il n’y a pas dans le collège une seule toile d’araignée, et il y en avait qui étaient superbes de vieillesse !

Si nous examinons l’équipement du collégien, nous constatons que depuis le temps susdit, ses souliers sont régulièrement et entièrement cirés tous les jours, et qu’il n’y en a pas une seule paire d’éculée, et qu’il ne manque pas un seul bouton à son habit !

Mais c’est peu ; arrivons à un point capital, le régime alimentaire. Oh ! depuis un mois il est beaucoup mieux, afin que la transition ne soit pas trop brusque et ne jure pas trop avec le régime du grand jour, celui du jour de la visite de l’inspecteur.

Voilà pour le matériel.

Passons maintenant à la partie morale, à celle qui doit attirer de pompeux éloges à M. le proviseur et à MM. les professeurs.

Ce n’est ni sans raison ni sans motif que le proviseur et les professeurs avaient été informés un mois d’avance de la visite de M. l’inspecteur ; il fallait lui présenter des élèves dignes de lui, des élèves forts, très-forts. Et pour y arriver, on a fait étudier la même chose pendant cet éternel mois d’attente.

Mais nous nous apercevons que nous avons planté là notre inspecteur à la descente de son carrosse.

Où est-il ? que fait-il ?

Oh ! la belle question que celle-là. Eh, parbleu ! il est en compagnie du proviseur et d’un déjeuner délicat et fin, et


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composé de mets qui auraient infiniment perdu à attendre. Et puis, défense de troubler cet entretien précieux ; aussi les abords du délicieux cénacle sont bien gardés et chacun respecte la sévère consigne :

On ne dérange pas l’inspecteur qui déjeune.

À tout il faut une fin, même au déjeuner de l’inspecteur en visite.

Un mouvement se fait dans le collège ; c’est l’inspecteur qui sort de chez le proviseur, lequel l’accompagne. Un domestique porte une table, un autre un tapis vert, un troisième papier, plume, écritoire. La porte d’une classe s’ouvre : la table y est posée et recouverte de son tapis. Aussitôt l’inspecteur entre

                                        Marchant à pas comptés,
              Comme un recteur suivi des quatre facultés.

Le professeur va au-devant de lui, ils échangent quelques mots à voix basse sur les élèves, leur nombre, leurs qualités, leur savoir ; puis il s’assied et fait réciter quelques leçons. Après ce début il dit : Que savent vos élèves ?

LE PROFESSEUR. — Mais nous avons vu une partie de l’Énéide, quelques Épîtres de Boileau, le Petit Carême de Massillon.

L’INSPECTEUR. — Oh ! mon Dieu, je suis venu ici comme par l’effet du hasard ; il est juste et naturel que je me borne à leur demander quelques mots de la leçon du jour. Donnez-moi la liste des noms, je vous prie.

LE PROFESSEUR. — La voici.

L’INSPECTEUR, après l’avoir parcourue : — Monsieur Palotte, récitez-moi votre Virgile.

LE COLLÉGIEN PALOTTE. — Il se lève d’un air embarrassé et pousse le coude d’un camarade, ce qui veut dire souffle-moi. Il commence :

Conticuere omnes intentique ora tenebant.

L’INSPECTEUR, faisant une mauvaise parodie de ce verset le sourire sur les lèvres : Nous écoutons, ora tenemus.

LE COLLÉGIEN, qui a eu le temps de lire les deux vers suivants dans son livre :

Inte toro pater Ænæas sic orsus ab alto :
Infandum, regina, jubes renovare dolorem.

L’INSPECTEUR. — Assez. C’est bien, très-bien. Vous vous appelez Palotte, n’est-ce pas ? (Il écrit sur son cahier :) Palotte, studiosus alumnus.

Maintenant passons à Boileau. (Il parcourt sa liste en marmottant dans ses dents :) Monsieur Tillard, récitez.

LE COLLÉGIEN TILLARD, d’un air décidé :

Aussi craignant toujours un funeste accident
J’imite ( répétant 4 fois ce mot) de Conrard (6 fois celui-ci) le silence prudent.

Il s’arrête tout court et garde un silence complet.

L’INSPECTEUR, souriant : — Le silence prudent…, et c’est pour cela que vous vous taisez ?

LE PROVISEUR. — Monsieur, vous le voyez, c’est un élève timide.

LE PROFESSEUR. — En effet. Eh bien, Tillard, mon ami, allons, remettez-vous donc, monsieur ne vient pas ici pour manger les élèves.

LE PROVISEUR, avec malice. — Oh ! pour ça non !

Mais l’élève Tillard ne se remet pas du tout, et l’inspecteur écrit : Tillard, timidus alumnus.

Passons au devoir. C’est une version latine ; depuis quinze jours on fait toujours la même, ce qui n’empêche pas qu’elle soit déplorable.

« Ah ! s’écrie le professeur, c’est qu’elle est difficile pour des élèves de quatrième.

— Oui, c’est vrai, dit l’inspecteur ; aussi je vais leur montrer comment il fallait la traduire. »

Alors il se met à l’œuvre.

Tous les élèves s’endorment — ; mais l’inspecteur, qui est dans le feu du travail, ne s’aperçoit de rien. Aussi il dit en s’essuyant le front : « Messieurs, je suis vraiment satisfait de l’attention que vous avez apportée à m’écouter. »

Le proviseur, homme d’esprit, ajoute d’une voix sonore : « Messieurs, M. l’inspecteur… » Aussitôt tous se frottent les yeux et se regardent en se disant : « Quoi donc ?. » Sur ce coup de temps le proviseur l’emmène.

À la porte se trouve là, juste et à point, M. l’économe, qui le conduit au réfectoire.

L’INSPECTEUR, entré dans le réfectoire. — Eh, mais que vois-je, grand Dieu ! Lucullus n’avait pas dans le salon de Diane ou d’Apollon de volaille plus belle, de pâtés plus appétissants, de dessert plus fin. Comment, c’est ainsi que vous les nourrissez ?

L’ÉCONOME, avec modestie. — Oui, monsieur, c’est leur ordinaire. Voulez-vous goûter le vin ?


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L’INSPECTEUR. — Le vin. Vous voulez dire l’abondance.

M. l’inspecteur goûte d’une bouteille de vin prise au hasard par M. l’économe.

L’INSPECTEUR. — Mais, Dieu me pardonne, c’est du bordeaux et du bordeaux pur encore ! — Je vous félicite, monsieur, vous aurez la bénédiction des parents de vos élèves. En attendant, comptez sur la reconnaissance de l’autorité supérieure, elle saura par moi… oui, messieurs, elle saura par moi tout le zèle que vous apportez dans l’exercice de vos nobles, utiles et importantes fonctions. Je lui dirai combien vous avez de droits à sa reconnaissance. (À ce mot, le proviseur regarde la boutonnière de son habit où déjà brille le futur ruban. Les élèves rient en dedans, et l’on entend prononcer sourdement ce mot : Fameux ! fameux !) Adieu, messieurs ; continuez, vous, monsieur le proviseur, à donner des sujets distingués à la patrie, et vous, monsieur l’économe, à leur faire un bon estomac et à leur donner une force physique en harmonie avec la force et l’étendue de leurs études. Adieu, adieu, messieurs !

Déjà, il est dans la cour, le cocher et les chevaux se réveillent ; le cocher, comme on dit, brûle de la mèche, les chevaux frappent le pavé de leurs pieds ; des étincelles en jaillissent, et, au milieu de ce feu d’artifice en plein jour, et à bon marché, M. l’inspecteur remonte dans sa voiture, qui le conduit… où donc ? eh, parbleu ! chez lui, où il va se délasser de la fatigue que lui a occasionnée sa version latine.