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VI


LE CORRESPONDANT


On appelle correspondant, dans les collèges, celui qui est chargé par la famille du collégien de la représenter en toute circonstance. Il est des correspondants de bien des natures ; les uns sont dignes de tous points d’être investis de la confiance des parents ; les autres tendent le flanc à l’attaque, et c’est sur ceux-là que nous allons, à la grande satisfaction du collégien, diriger le feu de notre artillerie.

Le correspondant dont nous avons à parler est un de ces types à part qu’il faut peindre quand on le rencontre, dans la crainte de ne plus le retrouver. Cet individu-là est une fusion de la bête et de l’homme, ce qui produit un être abâtardi, un être méconnaissable. C’est le plus ordinairement un employé qui fait tout par poids et par mesure, qui ne se lève pas aujourd’hui plus tôt qu’hier, qui, lorsqu’il se rend à son bureau, est pris par tous les boutiquiers pour l’horloge du quartier ; qui, le matin, va pomper l’eau nécessaire à sa femme ; qui, le soir, lui fend son bois ; puis, le plus souvent, met son bonnet de coton, se couche et s’endort.

M. Carlogne, c’est le nom de notre homme, est toujours de mauvaise humeur quand le jour d’aller chercher l’élève au collége est arrivé : ses habitudes sont dérangées, il a été obligé de se lever une heure plus tôt qu’à l’ordinaire, et de laisser à madame son épouse quelques soins du ménage dans lesquels il aime à donner des preuves de zèle et d’intelligence.

Enfin il arrive au collège. Là, son premier mot est de demander si l’élève est en retenue. À son grand désappointement il apprend que non. Alors tout lui sert de prétexte pour donner un libre cours à sa colère ; il s’emporte, crie, gesticule ; on le regarde avec étonnement, mais enveloppé dans sa bourrasque, il ne s’aperçoit de rien, il n’entend rien ; il a l’air d’un homme qui sort de chez lui poursuivi par un songe ou une malveillance… Il est vrai que l’élève qui le suit par derrière lui fait des cornes et le qualifie de certaines épithètes appelées potagères' par le collégien, qui, on le voit, sait tirer un heureux parti de sa position.

Quand le collégien arrive chez son correspondant, madame Carlogne le charge de surveiller son enfant ou de l’aider à dévider des écheveaux de fil. S’il devait rester une semaine entière, elle lui ferait bien certainement tricoter une paire de bas ou un gilet de laine. Oh ! si cela arrive jamais, M. Carlogne serait capable, le jour où il mettrait les bas ou le susdit gilet, de porter la main à sa poche et de faire le généreux.

Oh ! c’est que le correspondant de cette étoffe-là lâche quelquefois la pièce de cinq sous : quelquefois même il lui arrive d’aller jusqu’à celle de dix, mais à celle de quinze ou de vingt, jamais, non jamais ! Ce serait familiariser les enfants avec l’argent… Et les conséquences !… Ah ! dame, c’est que M. Carlogne voit loin.

Le correspondant de la nature de celui que nous peignons ici fait prendre de l’exercice au collégien. Voyez plutôt !

M. Carlogne et sa femme vont passer la journée aux Tuileries. M. Carlogne fait d’abord la lecture d’un journal, lecture interrompue par cinq ou six bons sommes ; madame sa femme cause avec sa voisine, et le collégien en est réduit à caresser le petit chien, à porter l’enfant, à lui donner les premières notions de la balle et du cerceau, ou bien à examiner le ressort de l’ombrelle de madame Carlogne, ressort qui fut brisé plus d’une fois, ce qui, au retour, occasionna toujours ce qu’on appelle une giboulée dans le ménage.

Ô mécompte ! Traduire du grec et du latin toute la semaine et s’amuser ainsi le dimanche !

Mais on va rentrer au logis, et là un bon dîner est préparé. Ouiche, compte là-dessus ! Un correspondant comme celui-là donner un bon dîner ! Il préférerait la pendaison… de ceux qui tenteraient de le lui agripper.

Ce correspondant-là promet le spectacle au collégien, mais ne l’en régale jamais… il écrit sur son agenda et très-lisiblement : Ce sera pour la première fois. Ceci nous rappelle ce barbier qui avait fait mettre au-dessus de sa boutique : Ici on rasera gratis demain… Vous devinez, que d’attrapés ! — Oh ! c’est que M. Carlogne est rusé, voyez-vous !

Cependant M. Carlogne se délecte quand il parle d’une certaine réception qui doit avoir lieu chez lui. L’époque n’en est pas fixée, mais pour ce jour-là le correspondant fera sortir le collégien qui lui est confié. Il faut saisir toutes les occasions de le distraire, de l’amuser.

Le jeune homme, quand M. Carlogne lui parle de cette fête secoue la tête, et dans ses yeux on lit qu’il est, à l’égard de son correspondant, d’une incurable incrédulité.

« M. Carlogne, se dit-il, recevoir du monde, et le bien traiter ? allons donc ! pas possible. Je croirais aux miracles, et on n’en fait plus. Au reste, c’est à l’œuvre que je l’attends. Ce jour-là son avarice sera dans toute sa splendeur ; comme on dit que les os font du bon bouillon, il est capable, pour économiser la viande, de mettre un vieux jeu de dominos dans le pot-au-feu, et le soir, dans le salon, de poser deux énormes carafes d’eau sur la cheminée et de dire à l’aimable société : Les personnes qui voudront du sucre en demanderont. »

Mais, en attendant tout cela, un plaisir, mais un plaisir très-stimulant, est réservé pour la soirée. En effet, une telle journée pourrait-elle être mieux couronnée que par une partie de loto !


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Voilà la journée d’un collégien confié aux correspondants de l’espèce Carlogne. Mais, nous l’avons dit, le collégien sait tirer un heureux parti de sa position : le lundi il rit comme un bienheureux, avec ses camarades, de son ennui du dimanche. Autant de pris sur l’ennemi.