Les hypocrites/1/3


LA MORT DU DOCTEUR

Philippe ne croyait pas à la maladie de son père. Rien ne pouvait être vrai de tout ce qui touchait son père, et chez lui il ne voyait jamais que mensonge. Cette maladie, c’était encore de cette méchante poésie que sécrétait si naturellement cet homme faux.

Philippe ne se l’avouait que lorsque le cynisme lui plaisait : son père était cet ennemi numéro Un dont le cinéma commençait de parler. Il représentait ce qu’il ne fallait pas croire, ce qu’il importait d’éviter, ce qui méritait le mépris. Et pourquoi porterait-il ces favoris et cette barbiche ?

S’il n’avait pas méprisé son père, Philippe n’aurait rien été. À qui d’autre aurait-il pu s’opposer aussi aisément ? Il avait cherché des admirations et des modèles lointains pour ne plus voir son père, et son père l’avait forcé à ces admirations lointaines.

Philippe croyait si peu à son père que le matin qu’il fut pris d’une congestion et que ce visage rouge, sali de barbe et la barbe salie de poils blancs, s’ouvrit sur des hurlements puérils, il songea à quelque comédie. Ces hurlements sonnaient faux, et les grimaces et les yeux épeurés de détresse représentaient à Philippe son père déclamant avec une emphase monotone :

C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit…

À cause de son père et de ses souvenirs livresques, Philippe avait failli rater Racine, une chose qu’on ne pardonne pas.

Une voix d’enfant criait une angoisse troublante, et il entendait :

Vingt fois sur le métier, remettez votre ouvrage…

Philippe quitta l’embrasure de la chambre, où il observait le malade et la cousine qui épongeait le front suant. C’est qu’il commençait à ressentir une peur vague. Si vraiment c’était une comédie, et si son père apercevait le sourire de celui qui ne veut être dupe sinuer sur ses lèvres, ce serait la scène des scènes. Il se réfugia dans sa chambre, où il se versa, porte close, un verre de whisky. Tout de suite la douce chaleur dont il sentait la brûlure dans l’estomac, la gêne qui serra ses tempes, et un vague alanguissement de tous les membres lui rendirent un optimisme aigu. Il voulait lire des vers, écrire la Mort de son père, avec un talent et une cruauté qui passeraient les plus grands. Il s’élargissait de lucidité. Maintenant, il croyait à la mort de son père, parce qu’elle servait ses projets littéraires. Que ce fût un dérangement pour sa vie et sa bourse ne lui importait plus : l’alcool dissipait ses craintes. Mais voilà que sa cousine ouvrait la porte.

— Je crois que tu devrais appeler le médecin. Ton père connaît son cas, mais un confrère l’aiderait peut-être.

— Ce sera plus sûr que j’aille le chercher moi-même… Commandez un taxi.

La cousine regardait Philippe avec des yeux de chien ému.

— Quel bon fils ! devait-elle penser.

Cela amusait beaucoup Philippe, et, pour ne pas l’oublier, il nota sur son carnet ce trait, burlesque entre les autres.

Dehors, il eut peur de paraître ému devant le médecin. Ou de paraître trop gai. Il décida d’entrer dans une taverne et d’ajouter de la bière au whisky, mélange qui le ferait plus dégagé de toutes ces complications. S’adressant au chauffeur, son sens des convenances n’oublia pas un prétexte.

— Arrêtez-moi ici, je veux téléphoner… Ce sera plus prudent.

Dans la taverne, assis, il aurait voulu rester longtemps. Il y avait du soleil, qui irisait la mousse de son bock. Les garçons frottaient, lavaient, astiquaient, comme tous les matins. Ça sentait le printemps. Philippe se leva, pour causer un moment avec le barman, puis revint parcourir la première page du journal. Il regardait l’heure, et se donnait encore cinq minutes. Il tira de sa poche une édition populaire des Fleurs du Mal.

Le beau valet de cœur et la dame de pique
Causent sinistrement de leurs amours défunts…

Philippe n’aimait pas trop Baudelaire macabre. Il y sentait de la comédie, et la comédie constante de son père, et les comédies qu’il se jouait trop souvent avec lui-même l’agaçaient jusqu’à le faire grincer des dents, comme lorsqu’on gratte de son ongle la rouille d’un vieux fer. Mais pour une fois, cette musique lui agréait. Il passait pourtant tout de suite aux poèmes plus faciles.

Un gros meuble à tiroir encombré de bilans.
De vers, de billets doux, de procès, de romances…

Philippe regardait l’heure et se donnait encore du répit. Des larmes lui venaient, au souvenir de son été Baudelaire, le soleil sur le lac agrandi, surtout les soirs roses, lorsqu’au bout des terres, le train pleurard et romance étirait avec lui toutes les plaintes et les nuages de l’horizon violet.

Puis, saisi d’un remords, qui serra sa gorge, Philippe regagna son taxi :

— Très vite, je suis en retard… J’ai eu toutes les peines du monde à avoir la communication.

Revenu avec le docteur, dans la chambre, Philippe, excité par son alcool, se mit à discourir sur la congestion, avec des bribes de phrases scientifiques, jusqu’au moment que le docteur le toisa, indigné de cette comédie. Il regagna sa chambre, pour consulter le dictionnaire, honteux de son ignorance. Le rouge lui venait au front.

Il écoutait parler bas, des chuchotements d’hôpital. Il savait maintenant que son père mourrait. Il se versait verre sur verre, allumait une cigarette, fixait les gravures du mur qu’il ne regardait jamais, s’arrêtait :

— Venise, Venise, ça ne doit pas être comme ça… De l’eau pourrie, une odeur de cave…

Il reprenait son Baudelaire :

Grands bois, vous m’effrayez comme des cathédrales…

Baudelaire a trop de mauvais romantisme… Un bois, ça ne ressemble pas à une cathédrale…

Répondent les échos de vos De profundis

Il vit alors que son père était mort… Il était mort depuis une semaine, et au souvenir de sa voix, il ressentait comme un arrachement, comme si on faisait le vide dans tout son corps. Il eut honte : « Je ne vais pas m’attendrir, parce que mon père meurt… Je n’avais rien de commun avec ce médecin, de littéraire si vulgaire… », puis il eut honte de n’avoir pas de peine, et l’attendrissement vaniteux mouilla ses yeux. Il imagina des scènes sentimentales. Au service, il se tiendrait tout droit, les yeux fixes, et les gens diraient : « Ils ne s’entendaient pas, mais c’était un bon fils ». Alors, des banalités lui montaient à la gorge et il s’entendait dire, d’une voix grave, la voix de son père emphatique : « Vous ne savez pas ce qu’est un père… »

Pourtant, d’autres remords se faisaient jour : « Si je ressemblais à cet homme. Il aime la mauvaise poésie ; j’aime peut-être aussi la mauvaise poésie… » Philippe se rappelait qu’il avait lui-même presque pleuré en lisant des romans feuilletons, qu’il avait surpris son enthousiasme vulgaire, lorsqu’il parcourait des contes de cape et d’épée. Pour se justifier, il reprit son Baudelaire :

…Le son de la trompette est si délicieux,
Dans ces soirs solennels de célestes vendanges…

« D’un autre, ce serait banal, le délicieux, le solennel changent tout ça… » Et Philippe s’enorgueillit de comprendre Baudelaire comme il le comprenait. Il songeait à ses amis, qui disaient l’aimer, et qui cherchaient le plus niais ou le scandale.

S’admirant, remis de ses inquiétudes, Philippe décida, d’une décision qui lui asséchait la bouche et dont la hâte amollissait ses jambes, il décida tout de suite d’aller dans une maison de rendez-vous qu’il connaissait. Ce ne serait peut-être pas ouvert, mais pour lui, avec de l’argent…

Le médecin était maintenant dans le vestibule. On entendait plus clairement les bruits de la rue, parce que la porte était entr’ouverte. Philippe, qui n’avait pas beaucoup d’argent sur lui, songea un moment de prendre l’argent dans le portefeuille de son père, sur la petite table : « Il est inconscient, il ne s’en apercevra pas… » Puis, non, c’est lui qui, ce soir, demain, serait le maître, et, bravement, comme sa cousine entrait il lui dit :

— Donnez-moi le portefeuille de mon père, sur la petite table… Je suis obligé d’aller faire des courses qui s’imposent…

La cousine le regardait d’un air interloqué. Et à ce moment le père ouvrit les yeux. Ses lèvres remuaient. D’une voix fébrile, Philippe lui dit :

— Ça va mieux… La semaine prochaine vous serez sur pied…

Il s’approcha du lit :

— Je suis obligé de sortir… Les Chagnon…

(L’affaire Chagnon était la dernière qu’ils eussent eu à régler ensemble.)

— Je reviendrai dans une heure… Dormez… Je vais vous dire bonjour, maintenant…

Le père put bredouiller :

— De l’autre côté…

Loin d’être ému, Philippe fut content d’observer que son père restait solennel jusqu’à la fin. Il ne pouvait même sur son lit s’exprimer simplement : « De l’autre côté, Là-haut… » Philippe méprisait son père, qui, jusqu’au bout, croyait à ces fariboles. Il revoyait le collège lointain dont il parlait souvent, les congés du Jour de l’An sous la neige, la voiture qui, de cinq lieues, la voiture du grand-père qui venait le chercher pour ces quelques heures de fête. Philippe s’émouvait à ces souvenirs d’un autre, et il disait : « Il ne comprenait pas la poésie de tout ça. » Philippe était fier de lui.

Il ne pensait plus à l’argent. Dans le couloir, la tante Bertha le suivait. Elle avait les yeux rouges :

— De l’autre côté, mon pauvre enfant !

— Vous voyez qu’il n’en a pas pour longtemps…

Philippe était heureux de le dire. Il en était heureux, parce que Philippe eut toujours le goût de biffer, de déchirer, d’en finir, sorte de rage d’enfant qui brise ses jouets, rage de timide qui veut tout détruire pour échapper à son mal. Il était heureux, parce que, ne croyant pas lui-même à la maladie de son père, les prétextes de la tante Bertha l’exaspéraient :

— Ce ne sera rien… Dans quelques jours, il sera remis…

Il triomphait maintenant de la tante Bertha. Elle ne voulait pas croire à la mort, pour l’écarter. C’était une timide qui ne voulait rien voir en face, qui camouflait toute vie.

En route, Philippe songeait à la tante Bertha, qui avait refusé qu’on le transportât à l’hôpital, qui lui rendait des soins de servante et d’infirmière. Elle l’avait sans doute aimé d’amour. Philippe était dégoûté : aimer son père, cet homme solennel, cet imbécile… Philippe tremblait en prononçant ce mot d’imbécile, il tremblait devant le sacrilège puéril, qui seul aidait sa timidité à supporter la scène.

Sa fantaisie lui représentait alors ces amours de pauvres. Son père devait la rabrouer, qui était d’une condition inférieure à la sienne, parente pauvre. Elle avait du moins le soin de son cadavre. Comme l’amour est chose grotesque et dégoûtante ! Philippe n’en rêvait pas moins d’écrire sur ça, il en ruminait les premières phrases.

Ce n’est que sur le seuil de la maison de rendez-vous qu’il se souvint qu’il avait peu d’argent. Et il ne voulait pas signer de chèque parce que, les premiers jours, il aurait besoin de tout son argent : alcool et le reste. Il joua donc la comédie.

La tenancière, grande femme osseuse, qui lui ouvrit la porte, lui dit, en s’effaçant :

— Je suis à vous tout de suite… Il y a deux bouteilles de bière sur la table… Ça sera pas long…

Philippe marchait de long en large, inquiet : « Si elle n’avait pas de fille ! » Il lui fallait, tout de suite, une femme, pour pleurer, jouer la comédie des larmes — ou faire le cynique. Il n’avait maintenant aucun goût sexuel. La scène faisait partie de la pièce, c’était tout.

Fébrilement, Philippe observait. Les persiennes étaient closes, et le soleil qui passait par les interstices se mêlait à la lumière de la lampe rose, sur le guéridon. Philippe regardait les gravures, les portraits, ces photos de la tenancière, en voile de mariée, au bras d’un homme rougeaud, dont elle était maintenant séparée. Maison de rendez-vous bourgeoise. On entendait, dans la cuisine, mijoter un rôti, et il y avait des relents de choux. Les cendriers avaient été vidés, il y restait pourtant des traces brunes de cigarettes, et dans le coin, un crachoir de faïence, ex-voto d’une propreté familiale. Philippe entendit pleurer une voix jeune, puis une porte se fermer. La tenancière, les joues plâtrées en rouge sur sa maigreur, la bouche souriante sur des dents d’or, la tenancière parut, dans un déshabillé grotesque :

— Si vous êtes pressé…

Philippe vit bien que cette femme ignoble s’offrait. Il avait envie de partir tout de suite. Il se souvint des pleurs et de la voix…

— Jeanne n’est pas ici !… J’ai entendu…

— Non, c’est une petite jeune, une nouvelle… Elle rit tout le temps, ou bien elle pleure… J’ai pas eu le temps de l’accoutumer… Ça vient de la campagne, c’est tout jeune, et ça sait pas…

Philippe tenait son chapeau dans ses mains, et la tenancière se résigna :

— Je vais vous la présenter…

Tout de suite, Philippe dit qu’il ne pouvait verser qu’un acompte, mais que son père était mourant, dont il était le seul héritier…

Il parlait justement avec l’emphase et la civilité de son père. La tenancière, qui avait d’abord fait de gros yeux et s’était rembrunie, fut prise à ce bagout, comme tous les patients de son Père, et Philippe fut bientôt dans la chambre avec une petite femme résignée. Sur la toilette, à côté d’une poupée dans ses atours, il y avait une bouteille de gin, et un seul verre :

— La maîtresse veut pas qu’on boive…

Philippe passa là une heure, se promenant, s’asseyant, se promenant encore et faisant pleurer la fille, en lui décrivant son père sur son lit de mort…

— Comme vous devez avoir de la peine.

Alors, il se montrait cynique, et la fille, avec une moue de dégoût :

— Vous avez pas honte !

Philippe qui ne cessait de boire, aurait bien voulu s’étendre là, et dormir longtemps, mais il songeait à sa cousine, et, sans cesse, il se disait : « Il faut que je sois là pour la mort de mon père. Je n’ai jamais vu mourir. »

Enfin, il partit. Il se reprochait de n’avoir pas commis le sacrilège qu’il s’était proposé, et il se sentait diminué, humilié. Et il avait encore le goût de parler, ce qui le conduisit au journal où Pierre, son ami, était reporter, et tous deux ils rédigèrent une notice emphatique sur le mort. « S’il ne mourait pas ! » se disait Philippe, mais il cessait de se troubler : « Pierre a bien vu que j’étais au-dessus de tous ces sentiments. »

Il était à peine revenu que son père, qui baissait, ouvrit une large bouche et les yeux chavirés, passa.

La tante Bertha, les yeux secs et tremblants, se jeta dans les bras de Philippe :

— C’est toi mon seul cousin, à cette heure.

Le lendemain des funérailles, la tante Bertha aurait voulu l’oublier : Philippe laissait son patron, sous le prétexte de « faire de la littérature ». Ainsi, en six mois, il but l’héritage, le produit d’une mince assurance que son père, après tout, lui avait léguée. La tante Bertha avait pris un petit emploi, et Philippe, s’installant dans une chambre de passage, commença sa vie d’expédients. « Le monde est ainsi fait », disait-il pour se justifier, « que les professions tirent une dîme, par leur privilège, du bon peuple, et que les autres ne vivent que de commissions et de gratifications. On ne gagne jamais son argent, on ne lève qu’un tribut légal et économique. Moi, j’y vais plus carrément, je quête, je sollicite, et, pour ceux qui aiment le décorum, j’emprunte. »