Les hypocrites/1/2


INITIATIONS

Quand ils ne se parlaient pas au téléphone, lorsque l’un ne lisait pas en songeant à donner ses impressions à l’autre, Philippe et Dufort étaient ensemble. Ils ne se laissaient pas, et ce ménage uni n’était fait que de haines inconscientes dans l’intime d’eux-mêmes, du moins quant à Philippe. Si Dufort désespérait parfois Philippe, lorsque sa saison à la mer par exemple faisait de lui un personnage supérieur, Philippe prenait aisément sa revanche dans le discours et dans la discussion : or le plus clair de leur temps se passait en parlotes, et Philippe s’adressait à son ami, la voix haute, avec l’éloquence d’un plaidoyer public. C’est ainsi que ce sceptique, sans réussir à se convaincre tout à fait, calmait et endormait son doute maladif.

Philippe eut quand même des velléités de vivre comme il disait penser. Avec la hâte des adolescents, il avait fait table rase de toutes croyances et de toutes moralités. Il fallait maintenant arriver à la pratique, et sa timidité en était bien empêchée. Il va de soi que seuls les moyens indirects se présentaient à son esprit, et c’est pourquoi l’unique chemin pour arriver à l’état d’homme complet lui paraissait le vol, un vol comme le décrivaient les romans policiers que Philippe et Dufort lisaient, pour se divertir, disaient-ils, honteux de leur plaisir, mais en y découvrant, dans leur solitude, la réalité, la vie et la logique. La morale ne consiste-t-elle pas à faire ce qui me plaît ? songeait Philippe, un peu effrayé, or, je veux aller voir des femmes, et, comme je n’ai pas d’argent, et que Dufort en a bien peu, le seul moyen, c’est de voler.

Philippe se promenait longuement dans toutes les pièces de la maison, à la quête d’un porte-monnaie qui traînerait : il n’en voyait jamais, et il lui semblait que la tante Bertha, surprise de ces va-et-vient, l’espionnait avec inquiétude. Philippe craignait, comme toujours, que ses pensées ne fussent découvertes. Du reste, il ruminait avec une telle concentration qu’il avait peur sans cesse de parler tout haut, de se couper.

Il s’arrêta à une ruse élémentaire. Accompagné de Dufort, il irait chez un regrattier juif, qui vendait des bijoux, et, là, il s’emparerait d’une bague qu’il revendrait à un autre. Subtiliser ne serait pas difficile, il avait un bon truc : une bande élastique fixée dans sa manche, avec une sorte d’agrafe au bout, et, en examinant le plateau des bagues, pendant que Dufort amuserait le Juif, il saisirait la bague, qui disparaîtrait dans sa manche, attachée à l’agrafe.

C’est avec angoisse qu’ils entreprirent cette besogne saugrenue. Ils marchèrent longtemps, passant et repassant sans se décider devant les boutiques juives, jusqu’au moment que Philippe, trouvant de quoi vaincre leur pusillanimité, s’écria :

— Nous sommes des hommes, après tout, prenons un coup pour nous mettre du cœur au ventre…

Ils entrèrent dans une épicerie, où, mettant ensemble leurs économies, ils achetèrent une petite bouteille de gin que, dans une ruelle, ils vidèrent, avec des hoquets et en toussant.

Pénétrant alors au hasard chez l’un des regrattiers, la scène se passa comme ils l’avaient espérée, sauf qu’au moment qu’ils allaient quitter la pièce, le Juif, en riant, demanda :

— L’autre bague, ouesqu’à l’est, l’autre bague !

Philippe, les jambes tremblantes, et la voix faible, répondit :

— Quelle autre bague !

— Tu vas me la donner, ou j’appelle la police, petit voleur…

Le gros Dufort le poussait, comme s’il eût été seul :

— Donne-lui la bague, tout de suite, allons-nous-en, allons-nous-en…

Philippe s’exécuta, et, renchérissant de peur, Dufort, enlevant de son doigt la bague dont il était si fier, la présentait au Juif :

— Prenez celle-là aussi pour votre trouble…

Le Juif riait :

— J’ai pas besoin de ta bague… Filez, à cette heure, petits voleurs…

Quand ils se furent éloignés au pas de course et qu’ils s’arrêtèrent pour souffler, Dufort, voyant l’air piteux de Philippe qui, un peu plus, se mettait à pleurer, Dufort, dans la bonté qui revenait toujours chez cet être fruste, eut une inspiration :

— Maintenant, on va aller chez nous… Maman n’arrivera pas avant deux, trois heures, je sais où elle a sa cachette, il y a pas mal de dollars…

— Chez moi aussi, et je sais où ma tante cache son magot…

Philippe sentait qu’il accepterait l’offre de son ami, mais il était humilié que ce fût l’autre qui volât à sa place, content néanmoins que les risques fussent pour Dufort.

— Non, ta tante est toujours là… Il y a plus de chance chez nous.

La vanité de Philippe se consola en pensant au Disciple de Paul Bourget qu’il venait de lire : lui, Philippe, faisait une expérience psychologique, et c’est Dufort après tout, cet imbécile, qui lui servait de cobaye. Un être supérieur doit se servir des autres, tout en évitant de se troubler en prenant des risques inutiles. Le nom de Nietzsche lui venait à l’esprit, bien qu’il ne connût l’Allemand que par de courtes analyses.

Ainsi, lorsque, passant par derrière (Dufort n’avait pas de clef) et s’introduisant par la porte de cave, qu’il savait que l’on fermait mal, son ami pénétrait dans la maison, Philippe se promenait sur l’étroit trottoir de la cour, la tête haute, et le regard supérieur. De temps en temps, il n’en regardait pas moins, à droite et à gauche, soucieux qu’ils n’aient pas été aperçus par les voisins.

Rayonnant, Dufort arrivait :

— Je n’ai trouvé que quarante dollars, mais c’est toujours ça.

— Ce n’est pas beaucoup, mais nous pourrons tout de même aller dans une maison moyenne.

Alors, ils ne dirent plus mot. Ce dont leurs nuits avaient rêvé se réaliserait enfin. Une angoisse tenait leur poitrine, et ils avaient la bouche sèche. Ils étaient à la lisière de toute la poésie du monde, de tout le mal du monde et de toute la virilité du monde.

Lentement, ils allaient sans hâte, non qu’ils voulussent retarder le plaisir, mais une pudeur adolescente les retenait encore, et, inconsciemment, ils regardaient goulûment cet univers qui, dans quelques instants, ne serait plus le même. Ils feignaient de faire les hommes, et ils allaient vers un inconnu qui les effrayait. Dès longtemps, ils avaient perdu leur pureté, et, pourtant si leurs discours se ponctuaient de grivoiseries, ils y mettaient trop d’ardeur pour qu’il n’y eût pas quelque provocation, quelque affectation, et ils ne songeaient jamais aux choses sexuelles sans honte, se bravant même, se forçant, pour s’enfoncer dans l’impureté, comme on se jette à l’eau.

Quand ils frappèrent à la maison close, Dufort eut un recul :

— Si on attendait un autre jour, on aurait peut-être de meilleures adresses…

Une négresse répondait, ouvrait la porte. Dufort dit encore à l’oreille de Philippe :

— J’ai peur… On peut se faire voler… On peut nous assassiner…

Les tentures sombres, les lumières voilées et un parfum trop fort avec un quelque chose de lourd les suffoquaient. La négresse les avait laissés seuls dans un petit salon, et ces deux solitaires n’étaient plus que deux enfants désespérés. Philippe songeait même à ces soirs de retenue, que craignait tellement son orgueil, au collège. Tous deux se levèrent, allant vers la porte :

— On va partir, ils ne s’en apercevront pas… Déjà les filles arrivaient, dans des accoutrements qui leur parurent grotesques. C’était comme une impudeur anachronique, des sortes de tutus de théâtre désuet. Et elles étaient fardées à donner mal au cœur.

Dufort, qui avait la vocation du nouveau riche, eut une inspiration :

— Je paie une danse, et une tournée de fort.

Le piano mécanique se mit à tourner des airs de danses criardes et, comme on servait des petits verres de whisky, pendant que la maîtresse attendait leur choix, Philippe et Dufort ne regardaient que la bouteille.

— Une autre tournée, et une autre danse…

On n’avait pas terminé, mais qu’importe, cela leur donnait une contenance. Enfin, ils se levèrent.

Vous avez choisi ?

— Je pense qu’on reviendra, ce soir, fit Dufort…

Et, allant tous deux vers la porte, Dufort ajouta :

— Voilà pour vous être dérangées.

Il présentait un billet de cinq dollars…

Les filles se mirent à rire, à plaisanter leur ingénuité, mais ils fuyaient.

Dehors, ils se laissèrent tout de suite. Ils ne pouvaient se regarder en face. Dufort dit :

— Je prends mon tram, tout de suite, je te téléphonerai ce soir…

— Ça va, ça va…

Pour Philippe, tout désir était disparu. Dégoûté à vomir, il allait comme une âme en peine. Il se sentait coupable, comme jamais il ne s’était senti coupable. Un goût d’église et de confession lui venait. Il se décida d’abord pour une tablette de chocolat, qui était trop dure et qu’il cracha. Il ne savait où se réfugier. Et des tentations pointaient, qu’il ne savait comment réaliser. Enfin, il entra à l’église. Il n’avait pas la foi et pourtant, dans l’ombre, il se sentait en sécurité. Mais où se laver de ce parfum qu’il avait encore aux narines ? À gauche, une jeune fille égrenait son chapelet. Philippe devinait un visage pur, des yeux doux, et il s’attendrissait. Il aurait voulu l’embrasser furtivement, puis partir tout de suite, pour ne pas la souiller. Philippe était maintenant un paria, et, sans foi, il avait envie de la confession pour se purifier, pour s’enlever même ce goût de chocolat rance qu’il avait dans la bouche. Il se disait : « Je ne suis donc pas un homme ! Dieu n’existe pas, et c’est de la foutaise, toutes ces simagrées… » Alors, gauchement, il entra dans le confessionnal.

Par l’aveu de petites fautes, il retardait le moment. Il ne savait comment confesser sa visite à la maison close. Cependant à travers ses circonlocutions, le prêtre comprit, et, dans un sourire que Philippe devina :

— Elles n’ont pas ri de vous ?

Philippe, blessé, confessa qu’il en avait possédé trois et que…

— Je ne vous crois pas…

— Et moi, je ne crois pas en Dieu…

Dans sa rage, il quitta le confessionnal, et sans s’agenouiller, laissa l’église.

Durant des heures, Philippe marcha, suivant du regard, puis les suivant tout à fait, les femmes fardées qu’il rencontrait. Il rêvait de les aborder et que l’une d’elles l’emmènerait dans une maison de rendez-vous, où il prouverait sa virilité. Il était désemparé. Il n’avait pas d’argent, et il lui fallait posséder une femme avant ce soir. Une grosse rousse, dont il détaillait effrontément les formes, se retourna brusquement :

— As-tu de l’argent !

Il baissa les yeux.

— Cesse de me regarder comme ça, dans ce cas-là.

Il monta donc dans un tram et cherchait l’histoire qu’il pourrait inventer, pour faire croire à Dufort qu’il avait été moins lâche que lui.

À la maison, ce fut un bain qu’il prit. En se dévêtant, il rencontra son scapulaire qu’il portait encore, par crainte de la tante : sa rage le déchira, et il finit par le jeter à la poubelle.

La crainte força désormais Philippe à éviter Dufort. Dufort lui représentait le vol, l’école de réforme, la prison et le bagne et le pénitencier. Des semaines, Philippe se coucha tôt, enfoncé dans ses oreillers et ses couvertures, des tampons d’ouate dans les oreilles, pour ne pas entendre la sonnerie du téléphone ou de la porte qui amènerait le père de Dufort, venu réclamer le produit du vol. Chaque matin, il se levait avec la peur que ce serait pour aujourd’hui. La volupté ni les lectures, les lectures enragées qu’il faisait, ne calmaient sa hantise. Il en vint à craindre de devenir fou. Bien entendu il rêvait au suicide, et le remettait de jour en jour.

Parfois, des nuits d’insomnie, il se levait, et, en tapinois, allait à la petite cave de son père, où il volait des bouteilles de liqueurs entamées, curaçao, bénédictine, qu’il vidait d’un trait et qui lui donnaient ses rêves d’antan. Pour empêcher qu’on ne vît de la lumière dans sa chambre, il bouchait tous les interstices, le trou de la serrure, les rainures du bois et il se mettait à lire avec délices. Cela ne durait guère, et, avec la dépression, son anxiété redoublait, et il craignait maintenant qu’on ne découvrît le vol de la cave. Philippe était très malheureux, et il ne trouvait de consolation qu’à s’enfoncer dans le blasphème et l’impiété. À des cousines religieuses, il adressait, déguisant son écriture, des lettres obscènes, et, le dimanche, il trouvait toujours des prétextes pour ne pas assister à la messe commune : il éprouvait du plaisir à passer devant les églises, dans de longues promenades, et à se dire : « Je ne suis pas de ces imbéciles qui vont s’agenouiller. » Il va de soi que Philippe ne voyait qu’un acte indifférent dans quelque pratique religieuse que se fût, mais il lui fallait braver, il aurait assisté à une messe noire. Dans sa folie, et bien qu’il méprisât le protestantisme, il alla au meeting trois, quatre fois, comme pour se prouver qu’il était excommunié. Trouvant une bouteille d’eau bénite sur la table de sa tante il la vida, versant ensuite l’eau du robinet.

Philippe se disait : « Je suis fou », mais il lui semblait se venger ainsi de toute sa famille, parce que sa famille ne lui donnait guère d’argent et qu’il en avait peur, qu’il avait peur de son père. Et puis, à ce jeune imbécile, il fallait la présence réelle du blasphème. S’il avait su que ce n’était pas la peine, puisqu’il était beaucoup plus sceptique, presque maladivement, que croyant ou incrédule !

Le temps passait, ses études finissaient, et c’était une autre angoisse qui s’ajoutait aux anciennes. Philippe se plaisait encore à la médecine, aux ouvrages de médecine, mais il suffisait que son père fût médecin pour qu’il eût l’horreur de cette profession. Les lettres, il n’y fallait pas songer et il se serait cru déshonoré d’aborder le journalisme. Ce qui le décida, et paradoxalement, ce fut une visite où il accompagna son père.

Le docteur vieillissait et il n’aimait plus à aller aux malades seul. Philippe l’accompagnait parfois :

— Il faut que j’aille voir le père Lanteigne, il y a déjà deux semaines que je l’ai vu, et ce n’est pas par téléphone que l’œil du maître peut décider : tu verras ça, quand tu seras médecin.

Le docteur avait toujours voulu voir son fils médecin, mais Philippe le laissait dire : cette fois, il n’avait qu’un mois pour se décider, il lui fallait se faire inscrire à l’université, et ce n’était plus qu’une question de jours : Philippe avait réussi son baccalauréat, et il avait éludé les questions de son père, si bien que l’autre avait cru qu’il acceptait de devenir médecin.

Ils étaient arrivés chez le père Lanteigne au milieu d’une scène. Madame Lanteigne était morte peu de temps auparavant, et le docteur avait été surpris de ne pas être appelé :

— Elle est morte subitement, on n’a pas eu le temps…

Le docteur trouvait toujours de pareilles raisons pour éviter les humiliations. Il y avait cependant autre chose. Madame Lanteigne, mariée sous le régime de la communauté de biens, avait fait un testament à l’insu de son mari et déshérité sa fille au bénéfice de son fils. Cela avait fâché le vieux, et, maintenant, on procédait à l’inventaire des biens.

Deux notaires se trouvaient là, avec les enfants de la défunte et le vieux qui, déjà, se voyait dépouillé de ses biens.

C’était un grand vieillard, très lourd encore, qui s’était levé, se traînant sur ses cannes. Il ne disait mot, mais, quand on lut le testament de la morte, son visage rougit à éclater, et, s’adressant au notaire, il lui dit, s’étouffant presque :

— Vous m’avez trompé, notaire.

On dut le transporter tout de suite dans sa chambre, où le docteur le suivit. Philippe jouissait de la scène de tout son être. Il n’aurait jamais cru qu’une profession aussi prosaïque que le notariat pût être mêlée à des drames aussi caractéristiques et aussi burlesques. L’idée vint donc à Philippe de se faire notaire, « pour prendre des notes, être tabellion de la vie », comme il se disait emphatiquement.

Le docteur et Philippe furent ramenés par le fils Lanteigne, qui, tout le long de la route, visiblement éméché, contait des histoires. Le docteur daignait sourire, parfois : le docteur avait le respect de lui-même, d’abord, mais il ne manquait pas de respect à l’endroit du client.

Il y avait une taverne, non loin de la maison du docteur, et le fils Lanteigne, qui avait envie de parler, mais que la froideur et la dignité du docteur intimidaient, lui dit :

— Votre fils est un grand garçon, maintenant… Je sais que vous ne prenez ni vin ni bière, mais votre fils est un grand garçon, il sera bientôt docteur comme son père, et je voudrais parler de littérature un peu avec lui, dans la taverne, devant un verre de bière…

Le docteur était abasourdi, mais, chose inouïe, il n’osa refuser :

— Mon fils est un grand garçon, en effet et Philippe sait se conduire, je le laisse libre.

Prenant la phrase solennelle pour une permission, dont le ton était encore plus solennel, Philippe suivit donc le fils Lanteigne à la ta- verne, où celui-ci sans préambule lui dit :

— Avez-vous remarqué le beau sujet de roman ?

Philippe n’en croyait pas ses oreilles. Il était à mille lieues de penser que ce garçon lourd pût s’intéresser aux lettres. Mais le fils Lanteigne avait une si belle écriture, avec « fions » et paraphes, qui avaient fait rire Philippe, un jour que son indiscrétion avait lu un billet qui traînait sur la table de son père. C’était au début de la maladie du vieux Lanteigne, il s’en souvenait. L’autre continuait :

— Vous ne connaissez pas tout. Le Père est fâché contre le testament de la Mère, parce qu’il voulait me déshériter. Le Père a du goût pour ma femme, et il sait que je m’en aperçois. Le vieux singe !

L’histoire enflammait Philippe, et la décision était prise, il serait notaire, pour découvrir ainsi le secret des familles.

Et Philippe fut notaire. Lorsqu’il fit part de sa décision à son père, il sut le prendre par où il le fallait prendre, il fut solennel :

— Je sais que vous n’êtes pas riche, en dépit des apparences qu’il faut tenir. J’aurais désiré être médecin, comme vous, la plus belle des professions, mais les cours sont trop longs, et, en choisissant le notariat, je pense pouvoir défrayer moi-même le coût de l’université…

— Tu le regretteras, mon garçon, mais fais à ta guise. Tu es libre…

Il n’y eut que ça. C’est que le docteur avait en ce moment toutes sortes de difficultés financières et qu’il était heureux, inconsciemment, de ce poids de moins.

Il n’en fut pas moins obligé de verser les premiers termes d’université et les suivants, et c’était toujours de la part de Philippe des demandes d’argent : il fallait ceci pour le cours de droit romain, cela pour l’économie politique…

Philippe, que la timidité et l’orgueil et aussi la honte de n’avoir pas d’argent avaient éloigné de ses camarades, s’était mis à boire, entre ses cours, voire, pendant les cours qu’il escamotait. Il avait trouvé une ruse qui l’aidait : soi-disant pour éviter à sa tante vieillissante les courses chez les fournisseurs, c’est lui qui les faisait, et qui entamait largement l’argent des « marchés de fin de semaine ». Il dérobait des volumes de la bibliothèque de son père, pour les vendre, toujours avec les mêmes craintes. Philippe alla jusqu’à bazarder à des étudiants malchanceux des échantillons de médicaments qu’il trouvait dans le cabinet de son père. Un temps, il fut ainsi médecin in partibus en maladies vénériennes.

Philippe rêvait, se grisait, lisait, griffonnait de la prose et des vers et vivait en attente de choses vagues. Il rata la plupart de ses examens, pour finir pour attraper sa commission. Son père le casa alors dans le bureau de l’un de ses vieux condisciples, et les apparences étaient sauves.

Pour l’amour, Philippe se contentait des filles lorsqu’il avait de l’argent, et d’ébauches de rêves. Deux, trois camarades lui suffisaient, qui le comblaient de compliments pour ses vagues essais, et il s’était réconcilié avec Dufort, qui l’abreuvait copieusement, pour le garder. Puis le docteur mourut.