Les hypocrites/1/4


LA DÉFAITE DU VAINQUEUR

Dufort eut sa revanche, sa pleine et entière revanche. C’est à cette époque, dans ces sentiments mêlés, qu’il aima le plus Philippe : il l’aimait comme un inférieur qu’on a le plaisir de hausser jusqu’à soi. L’orgueil est un personnage amusant : il veut avoir la fortune pour la jeter aux pieds de celui qu’il veut humilier.

Dufort, son père mort, était devenu avare. C’était de la timidité, il tenait son bien serré sur lui, parce qu’il savait qu’il n’était pas de force à le défendre. Il le gardait aussi serré sur lui, parce qu’il savait que Philippe était prodigue, tête folle, et qu’il voulait en conserver pour les vieux jours de Philippe, pour venir en aide à l’unique ami de son orgueilleuse timidité.

Il s’était marié, et, sans pudeur, en rougissant néanmoins (ce lui était pénible, mais son amitié ne voulait rien cacher à Philippe) il lui contait ses intimités conjugales. Jaloux, il voulait à la fois sa femme pour lui et en passer quelques reliefs, surtout la garder pour Philippe, pour un jour lointain. S’il s’était analysé, il aurait constaté, bien qu’il eût une peur extrême de la mort, ce rêve inconscient de mourir avant Philippe pour qu’il épouse sa veuve.

Dufort n’avait pas de plaisirs qu’il ne voulût partager avec Philippe. Il lui donnait jusqu’aux pilules que, pour ses nombreuses maladies, lui avait recommandées son médecin, une de ses idoles :

— Ça ne te fera pas de tort.

Un goût de maître, du maître qui n’est satisfait que lorsqu’il peut partager et qui ne trouve jamais le moment propice. Il ne faisait de projets que Philippe n’y fût associé.

Pour Philippe, il était tenu par l’alcoolisme : il avait toujours à boire chez Dufort, et abondamment, bien que Dufort surveillât les bouteilles ; il était encore tenu par son autre vice, rechercher les plaisirs de l’humiliation et des longues vengeances qu’il ruminait, revenant de chez Dufort.

Des mois, Philippe le délaissait. C’est qu’il changeait de milieux, qu’il avait pris quelque occupation qui alimentait sa vanité. Philippe ne revenait que de loin en loin conter ses succès. Dufort le recevait avec une cordialité triste et il regardait sans cesse l’horloge :

— Tu as le temps, tu as le temps…

Il versait à Philippe des verres à pleins bords. Il le soûlait littéralement, pour lui faire manquer quelque rendez-vous, qu’il fût à la merci de son amitié. Mais il y avait toujours des rendez-vous qui attendaient Philippe, et dont il décrivait les délices à son ami. Pour lui, chaque fois que Philippe le voyait, il avait des renseignements confidentiels et méchants sur ses nouveaux amis. Il les collationnait soigneusement et lui disait :

— Fais attention, gare à toi ! On se moque de toi, on te fera faire de mauvais coups…

Après quelques semaines, quelques mois, Philippe revenait à Dufort, et c’était une nouvelle lune de miel : humiliations, tendresses amicales, soûleries.

Un jour, Dufort eut une attaque cardiaque. Toute en larmes, sa femme téléphona à Philippe. D’un air supérieur, il lui répondit des consolations. Il était agacé jusqu’au rire, lorsqu’elle répétait : « Notre malheur », l’associant au sien. À cette époque, Philippe fut ami parfait cependant. Il n’avait trouvé le moyen d’agir autrement. Il était toujours chez eux et elle, connaissant ses vices, lui versait, à son arrivée et à son départ, de fortes rasades. Il la trouvait jolie alors et, dans un sourire bête, il rêvait de tromper son ami. Ses visites étaient mêlées de supériorité condescendante, d’alcool et de sensualité presque virile. En entrant chez Dufort, Philippe avait l’impression de se dévêtir moralement et physiquement. Nudisme obscène.

Philippe trouvait enfin son rôle. Dans ces scènes affreuses et grotesques, il avait enfin ses coudées franches, mal à l’aise que lorsque les situations n’étaient pas vraiment ambiguës. Voilà qu’à la fois, il pouvait montrer sa supériorité, son ami devenu impuissant, il pouvait le plaindre et jouir en outre de tout ce ridicule. Sans qu’il eût à faire des efforts, les événements venaient à lui. Il goûtait, il savourait les sourires sincères, pitoyables de son ami, immobilisé dans son lit ; il éprouvait une sorte de plaisir malin à le réconforter, Dufort lui donnait l’occasion d’exercer sa belle âme et l’oubli des injures.

Comme Dufort était avare pour garder des ressources à la prodigalité et à la légèreté de Philippe, un peu plus Philippe l’aurait béni de lui donner cette occasion d’être bon.

Il n’analysait pas ainsi ses sentiments : il lui suffisait d’un trouble et d’une confusion intérieurs, reste de conscience, pour saisir ce qu’il y avait de laid et de bas.

Les apparences étaient sauves et la femme de Dufort ne s’aperçut d’abord de rien. Philippe venait souvent, il faisait les courses à la pharmacie, il demanda la consultation d’autres médecins : on ne voyait que lui.

Rapidement, ce ne fut plus le désir de la vengeance qui le tint, ce fut désormais le goût de la liberté. Dufort ne lui importait plus. Qu’il ait été longtemps son maître et celui dont il dépendait pour ses vices, Philippe ne s’en souciait plus. C’est la liberté qu’il voulait, et la maladie le retenait maintenant auprès de Dufort, comme autrefois le goût de l’alcool. Juliette, sa femme, comme si elle l’eût deviné, à l’arrivée et au départ de Philippe, maintenant, doublait les doses. Elle le retenait, elle essayait de le retenir par son vice. Elle avait aussi une façon de s’abandonner aux confidences, des poses de femme avec son mari qui le troublaient. Philippe la suivait parfois dans la cuisine, où elle préparait elle-même les repas, la bonne les ayant quittés, et Juliette avait peur d’en choisir une nouvelle d’elle-même. Ses tabliers, ses manches retroussées semblaient donner à Philippe des droits presque maritaux et il tournait timidement autour de Juliette.

Philippe, sans plus rien faire, timidement, remontait à la chambre de son ami, où il lui parlait de Claire, la veuve de Lucien, un de ses amis qu’il avait vu assez peu, mais qui lui avait servi pour se donner de l’importance naguère auprès de Dufort et le rendre jaloux : Philippe avait ainsi toute une série de compagnons qu’il ne voyait que pour se débarrasser de Dufort, pour humilier sa tyrannie. Philippe ne faisait que commencer à rencontrer Claire, et il n’y avait rien entre eux. Cependant il voulait tromper deux fois Dufort, avec sa femme et avec une maîtresse qu’il prendrait et dont Dufort pourrait être jaloux de loin, parce qu’il était invalide et que tous ces plaisirs lui étaient interdits, ces plaisirs qui les aguichaient comme des adolescents encore, et de la même manière : l’amour défendu. Ils se pensaient libres, leur liberté n’était que le prétexte de s’en enorgueillir.

Rien ne se précisait en Philippe, et ce n’est que plus tard qu’il put discerner les sentiments troubles qui l’animaient. Philippe ne fut pour rien dans le dénouement, dans les dénouements qui mirent fin à ces situations et seuls en lui avaient de l’activité ces petitesses et ces vices, qui se nourrissaient de ces pourritures, qui sautaient dessus.

Claire invita donc Philippe un jour qu’il la rencontrait et qu’il lui apprenait qu’il lui faudrait bientôt déménager il ne savait où, la tante Bertha « cessant de tenir maison » :

– Venez chez moi, je vais passer l’été à la campagne.

Philippe était tenté. Il faisait grand soleil, elle avait les lèvres humides sur un sourire suspect, suspect pour tous les passants. Maintenant que son ami était par terre, tout semblait possible à Philippe : il n’en fut pas moins surpris, et, naïvement, il pensait à l’amant de Claire — il était sûr qu’elle avait un amant, il n’aurait su comprendre qu’elle n’eût pas un amant — et l’amant ne verrait pas d’un très bon œil cette cohabitation. Mais Philippe était gris, il venait de boire, et tout était possible. Pourtant, gêné, il ne disait mot.

— Je suis libre, vous savez, libre de faire ce que je veux.

Philippe accepta donc l’invraisemblable invitation de cette petite veuve, qui ne l’aimait sûrement pas : toute l’existence de Philippe fut constamment bouleversée par des événements aussi invraisemblables, aussi insensés. Chaque journée, semblait-il, lui était un commencement absolu, et il n’y eut jamais d’ordre ni de suite dans sa vie, que la suite des imprévus. Un amant faisait vivre sans doute cette petite veuve et ses deux enfants, et voilà qu’elle invitait Philippe à habiter chez elle. Philippe d’abord ne songea pas plus avant, non point que sa vanité de mâle pensât à se réjouir, mais parce que cela lui donnait un motif de laisser Dufort seul, un motif de lui faire sentir sa liberté et sa supériorité.

Avec l’esprit de l’escalier, dès qu’il quitta Claire, Philippe devina son jeu, il en fit un roman. Cette petite femme aguichante et qui ne parlait jamais sans emporter le morceau, si peu que ce fût, il la connaissait cependant depuis quelques années. Il avait pour plusieurs été l’ami de son mari que parfois il rencontrait à la taverne, pour venir chez lui passer d’interminables soirées à se lire des vers et leur belle prose : Lucien écrivait des essais et des odelettes. Alors, Claire en profitait pour les laisser seuls avec les enfants et aller briller ailleurs.

Quand son mari mourut, elle se montra piquée, lorsqu’elle aborda Philippe qui essayait de l’éviter, parce qu’il n’avait pas assisté aux funérailles, heureux comme toujours d’être débarrassé d’une habitude, elle se montra piquée plutôt de lui voir espacer ses visites :

— J’aime la littérature aussi, vous savez, et ce n’est pas parce que Lucien est mort que, jeunes comme nous sommes, nous allons nous cloîtrer.

Toute sa jalousie de leurs conversations et soulades où elle n’était pour rien parut dans ses yeux, et Philippe rêva d’en profiter : elle se vengerait et il se vengerait des compliments qu’il avait faits naguère à Lucien pour son talent. Ces sentiments mesquins ne se formulaient pas nettement, et étaient-ils plus que le prétexte que prenait le désir pour le tenter ? On dirait que ces fautes bêtes, surtout ces désirs tout simples de la chair, prennent exprès des prétextes sordides, afin que nous puissions en voir la laideur, qui, autrement, nous serait cachée — et pour que la laideur nous soit un prétexte de plus pour raffiner le péché, dans une complication puérile.

Philippe ne voyait donc dans l’invitation de Claire que des motifs intéressés, il en ajoutait même, d’autant que, comme toujours, le mot d’argent revenait trop souvent sur ses lèvres. Philippe imaginait qu’elle voulait que la vengeance la payât, la vengeance contre son mari mort et contre son amant qui se lassait et qu’elle voulait amener au mariage, par la jalousie encore. Dans le cercle intime de Philippe, il n’y eut presque jamais personne de pur. Cependant il faut voir plus profondément, et, comme Dufort avait à l’endroit de Philippe une sorte d’amitié paternelle, Claire eut pour lui un amour presque maternel, parce qu’elle s’était fait de lui une image où il était bon et d’un cœur d’or : il apportait toujours des cadeaux aux enfants, un peu parce qu’il aimait à faire plaisir, sa timidité aimait de faire plaisir, et par le truchement des enfants, un peu par vanité et pour que Claire conservât de lui cette illusion qu’il avait un cœur d’or, enfin pour que les enfants les laissent, Lucien et lui, tranquilles dans leurs soulades et leurs compliments réciproques, dans les interminables lectures de leurs œuvres.

Claire en outre avait pitié du pauvre type qui s’enfonçait dans la bohème, et, comme elle lui croyait du talent, elle serait sa protectrice, elle l’empêcherait de sombrer, en restant son égérie. Nos sentiments sont compliqués à l’extrême, et c’est ce mélange de bonté, de beauté et de mesquine laideur que nous savourons dans la vie et qui nous force à l’aimer.

Philippe acceptait d’aller vivre chez Claire, mais il retardait toujours son départ. Attendait-il ; sa timidité, sa lâcheté attendaient-elles la mort de Dufort ? Plus simplement, c’était parce qu’il voulait apporter à Claire un cadeau de bienvenue, un service à thé dont elle parlait sans cesse, depuis qu’il la connaissait et qu’elle n’avait pas acheté, il était sûr, parce que cette femme volontaire, cette vanité volontaire se convainquaient que ce n’était que lui qu’il l’achèterait, qui devait l’acheter. Philippe n’en avait pas le premier sou, et il allait chaque jour au magasin, attendant des réductions, pour en nourrir de nouveaux espoirs.

Or, un matin que Philippe était chez Dufort, la dernière fois que Philippe eut une conversation avec lui (Dufort devait mourir peu de temps après, et sans que Philippe ait même assisté à ses funérailles) il lui donna le prix exact du service à thé, mais c’était pour solder le coût d’un appareil de radio que Dufort venait de s’acheter, afin « de se distraire dans sa chambre », dit Juliette naïvement à Philippe. La tentation le prit auprès du lit, aussi vive que ces bouffées de sexualité qui vous montent au visage.

Comme si toutes ses craintes l’abandonnaient, Philippe désirait en ce moment et Claire et Juliette. Tout était maintenant aisé. Il donna une poignée de main chaleureuse à Dufort et descendit l’escalier à grandes enjambées triomphales. Dans le couloir l’attendait Juliette, qui avait quelques commissions à lui demander. Subitement, il l’embrassa sur la nuque, presque à la dérobée. Elle était interdite et le regardait d’un air triste :

— Je suis trop heureux… Pardonnez-moi, Juliette.

Son désir était tombé, il avait l’air penaud.

— Revenez quand même… Je ne le dirai pas à votre ami.

Elle aurait pu comprendre en ce moment les sentiments de Philippe à son égard et à l’endroit de son mari, mais ces mots : « Je suis trop heureux », lui étaient inexplicables : elle essaya de tout excuser jusqu’au jour que Philippe se dévoila, mais, là encore, il y eut méprise, et ils ne se voyaient plus.

Dans la rue, Philippe n’était plus aussi sûr de voler, de garder cet argent pour le cadeau de Claire. Sans rien décider, il voulut faire une longue promenade à pied, pour mieux rêver à Claire, pour imaginer sa joie éventuelle, pour la posséder tout de suite, sous la figure qu’il lui donnait. Plus Philippe la faisait vénale, plus son désir se précisait, et là-dessus, paradoxalement, il brodait des scènes de sentimentalité et de larmes. Il n’allait pas jusqu’à croire qu’elle eût une belle âme (son mot favori, avec lequel il se trompait, sans s’excuser pour autant, parce qu’il le prononçait toujours avec ironie) mais Philippe composait déjà en marchant les lettres où, en phrases raciniennes, il lui parlerait de la sienne…

Philippe était heureux à chanter, sous la verdure et le soleil.

Il entra dans une taverne. Il voulait prolonger ce rêve jusqu’à la griserie. Il demanda du papier et de l’encre, pour écrire à Claire, lui dire qu’il l’aimait depuis longtemps, que son amitié pour son mari n’avait été qu’un paravent et qu’il s’était sacrifié à de vaines conversations avec lui, afin qu’elle fût heureuse, qu’elle vît des hommes qu’elle aimait, qu’elle se donnât à eux, pendant que Lucien et lui poursuivaient leurs burlesques dialogues de vanité : il voulait encore la savoir heureuse, fût-ce avec un autre, il préférerait la voir heureuse avec un autre, parce qu’il était sûr qu’un autre pouvait la rendre plus heureuse que lui.

Les phrases d’humilité, de résignation continuaient. Philippe y trouvait un vif plaisir, et plus il se rabaissait, plus il éloignait Claire de lui, plus il lui semblait qu’il la possédait.

Un jeune homme vint s’asseoir à sa table, qu’il ne reconnut pas d’abord et dont la présence lui fut odieuse, parce que Philippe cherchait à qui il ressemblait. Enfin il sut : c’était le visage de Charlie ou de Bobby, le petit ami dont son camarade Lucien Dubois lui avait montré la frimousse à col nu (ces années qu’on portait toujours faux-col), et dont le sourire avait enflammé ce Lucien aux mœurs particulières. Ce souvenir attisa encore le désir qu’avait Philippe de Claire et la présence de l’autre lui était d’autant plus désagréable. Le jeune homme laissa pourtant Philippe écrire un moment, puis il lui adressa la parole :

— Vous n’êtes pas le cousin de l’abbé Lanctôt ?

Philippe était le cousin de l’abbé Lanctôt. Depuis longtemps, il n’avait pensé à l’abbé Lanctôt : lui seul pouvait permettre à Philippe de passer trois mois avec Claire, sans qu’il eût à s’inquiéter.

Son compagnon énumérait les richesses de l’abbé Lanctôt, il en faisait une sorte de millionnaire. Philippe en écrivait déjà la lettre de chantage qui lui apporterait la forte somme.

Cependant il revoyait le petit village de l’abbé Lanctôt, cet automne froid qu’il était allé chez lui, deux semaines, enfants tous deux. Dans les souvenirs de Philippe, il y avait des blancs-mangers très sucrés que Mme Lanctôt leur servait deux repas sur trois. Il y avait aussi une odeur de feuilles mortes qu’on faisait brûler près de la route, des grands ormes noirs dénudés qui balayaient un ciel lourd et fumeux, de la glace dans les fossés, et surtout un parfum de pain chaud qui sortait de la boulangerie proche. Il revoyait Robert Lanctôt qui ouvrait le salon toujours fermé où il avait montré à Philippe les poignées d’argent du cercueil de son grand-père.

Philippe ne voyait rien de commun entre ces scènes et le Lanctôt richard que lui proposait son compagnon. Ces souvenirs du passé émouvaient cependant Philippe, et il prit congé du parleur pour écrire tout de suite à Claire une description de son enfance.

Fatigué d’écrire, Philippe décida de se rendre tout de suite au magasin. Il mit la main dans sa poche, pour vérifier le contenu de son porte-monnaie, l’argent de Dufort : Philippe n’avait plus de porte-monnaie. Fébrilement, il chercha tout autour de lui, fit un bout de route, examinant puérilement les trottoirs : il ne trouvait rien.

C’est alors qu’il ne pouvait plus le voler, que la crainte de Dufort prit Philippe, avec une envie irrésistible de voir Claire. Et il n’avait rien à lui apporter. Des vagues idées de suicide se levaient en lui, qui le menèrent chez un ami : dès qu’il eut des sous, muni d’une bouteille de whisky, sans plus délibérer, il était en route, il allait chez Claire.