Les civilisés/X

Librairie Paul Ollendorff (p. 72-100).
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X

À huit jours de là, Fierce, s’éveillant un matin, s’accouda au sabord.

Par un caprice de la saison, il avait plu pendant la nuit, — une averse courte et diluvienne, comme il en tombe une fois par mois en pleine époque sèche. Et l’air en conservait une fraîcheur printanière, quoique le ciel flambât déjà, incendié par le soleil. Fierce observa que la rive gauche du Donaï, ensevelie sous la verdure, s’étageait en nappes superposées : tout au bas, penchés sur le courant, c’étaient les roseaux, les bananiers, les palmiers nains, — pressés, tassés, sans un trou, sans une fente dans leur haie opaque. Au-dessus, les magnolias, les banians, les acacias, les tamarins alternaient avec les bambous en gerbes ; et les couleurs gracieusement nuancées se mariaient : le gris tendre des bambous, le vert luisant des mandariniers, le brun métallique des fusains à feuilles rondes. Des myriades de fleurs piquetaient les feuillages, — des fleurs blanches, des fleurs jaunes, des fleurs rouges surtout, — les flamboyants ponceau, les hibiscus carmin. — Enfin, plus haut encore, les palmiers de toutes les races balançaient leurs branches délicates, découpées en ombres fantasques et compliquées sur le ciel éclatant. Les aréquiers aériens mêlaient leurs palmes longues aux larges palmes des éventails, aux palmes ajourées des cocotiers lourds de fruits ; — tout cela planant par-dessus la forêt, en féeriques bouquets portés à bout de tiges, des tiges minces et blanches comme des colonnes ioniques.

Sous le sabord du croiseur, l’eau jaune frôlait la coque. Elle glissait vite, hâtive et inquiétante, charriant des troncs demi-engloutis, des feuilles, des planches, des débris venus de loin, des épaves indécises de la grande Asie inconnue. Le soleil habillait la rivière d’une étoffe éblouissante, au point qu’on ne distinguait plus les trous noirs des tourbillons, happant au passage toutes les choses flottantes.

— « Très bien, tout ça, » dit Fierce.

Et il se sentit d’excellente humeur. Il n’avait pas fumé d’opium la veille.

Le semaine avait été propice. Plus vite qu’il n’avait espéré, Saïgon l’avait favorisé d’une hospitalité convenable : Bon gîte, — joyeux soupers, — et le reste. Le gîte était une simple chambre de sieste, grande, nue, fraîche, meublée seulement d’un lit de crin, d’une moustiquaire et d’un panka qu’un boy agitait. Par les fenêtres, un flamboyant oblique poussait des branches et secouait des fleurs. Dehors, c’était le vieux quartier Tuduc, des rues à moitié chinoises, brunes et odorantes, égayées de boutiques et de blanchisseries. Il faisait bon dormir dans cette chambre aérée, aux heures torrides d’après-midi, alors que les tôles du croiseur, dilatées par l’atroce soleil, geignaient en écaillant leur peinture blanche ou suaient des gouttes de goudron fondu. Fierce alors s’étendait nu sous la moustiquaire, la peau moite d’une douche souvent renouvelée, et rêvait à sa vie saïgonnaise, en prenant garde de ne point remuer, car rien qu’en allongeant la main tout son bras ruisselait aussitôt de sueur.

Les soupers, Mévil et Torral en étaient les convives. Pour eux trois, chaque nuit ressemblait à la première nuit. Le détail variait. Mais, en proportions inégales, c’étaient toujours des femmes, de l’opium et de l’alcool qu’on mélangeait, avec entr’actes de promenades nocturnes dans la ville chinoise grouillante ou parmi les solitudes de la campagne endormie.

Le « reste », enfin, Hélène Liseron le fournissait. Non pas que Fierce en eût fait sa maîtresse en titre, ni qu’il lui gardât une ridicule fidélité. Mais leur première aventure les avait mis en goût l’un de l’autre, et ils la continuaient clandestinement. Fierce y trouvait l’avantage d’une simplification de sa vie. Il est confortable d’être le second amant d’une femme que l’on aime sans attachement. Quant au ragoût obligatoire des sensualités exotiques, les soupers quotidiens à Cholon se chargeaient d’en procurer les condiments, — japonais, annamites ou chinois.

Hélène, en tout cela, s’était laissé conduire par son destin, et ne le trouvait point néfaste. Deux amants généreux valent mieux qu’un. En outre, Fierce et Mévil la vengeaient alternativement l’un de l’autre. Hélène les aimait assez tous deux, et d’un sentiment assez primitif, pour en être jalouse. Elle souffrait dans son amour-propre et dans sa sensualité quand elle les voyait aimer d’autres femmes. Or, Fierce ne dissimulait que très peu ses passades asiatiques, et Mévil affichait la plupart de ses coucheries organisées ou fortuites : Hélène donc, trahie et le sachant, se délectait à trahir à son tour, et souhaitait trouver un jour l’audace d’avouer à chacun de ses amants que l’autre était le préféré. Dans le fait, Mévil ignorait même que cet autre existât ; Fierce, par égard pour Hélène, lui gardait le secret, et supportait avec complaisance qu’elle le menaçât quelquefois, par jalousie ou par sadisme, de « tout dire. »… Bon gîte, joyeux soupers, et le reste…

Par-dessus tout, la satisfaction spécieuse d’un but pour la vie et d’une route tracée vers ce but. Depuis bien des années Fierce vivait selon ses sens, et sans autre recherche que de les contenter du mieux qu’il pouvait. Mais la familiarité de Mévil et de Torral l’incitait à penser aujourd’hui que rien de mieux n’existait au monde, que le plus outre jusqu’alors espéré n’était que chimère, et qu’il convenait de s’enfermer définitivement dans la formule civilisée : Maximum de jouissance pour minimum d’effort. — La franchise scientifique de cette proposition le séduisait.

L’exactitude de ses amis à se conformer à leurs maximes ne lui plaisait pas moins. Mévil, que son goût exclusif n’entraînait que vers l’amour, aimait officiellement cinq maîtresses, — et ne négligeait pour elles aucune des rencontres voluptueuses que le hasard lui offrait en surplus. Nul préjugé ne présidait a ses choix ; et toute bouche attirait pareillement son baiser, pourvu qu’elle fût jeune et dessinée en arc. — Une chanteuse d’opérettes, — une mondaine, femme d’avocat renommé, — une congaï annamite à ses gages, servante-esclave d’ailleurs plutôt que servante-maîtresse, — une Japonaise pensionnaire de maison close, mandée chaque mardi pour une volupté hebdomadaire, — une jeune fille réputée candide, et qui se débauchait incognito ; — cinq femmes enfin dont chacune eût probablement méprisé les quatre autres, à cause de leurs destins différents, — étaient également appréciées, flattées, caressées, et méprisées par cet amant professionnel que jamais une préférence n’avait troublé. — Et cela était l’évidente sagesse. — Torral, éclectique, équilibrait ses plaisirs selon l’arithmétique épicurienne, et se vantait d’exprimer ainsi de la vie tout le bonheur y contenu. Ce but devant être atteint, l’opinion d’autrui n’existait pas à ses yeux : et il affichait jusque dans la rue ses liaisons masculines, et promenait en pleine Inspection ses deux boys intimes Ba et Sao. — Cela encore était peut-être la sagesse, — rehaussée d’un cynisme peut-être courageux.

Donc, Fierce jouissait de sa vie saïgonnaise, et jouissait aussi du bien fondé de son plaisir.

Il donna un dernier regard au fleuve bordé par la forêt.

— « Bonne ville, Saïgon… »

C’était dimanche, — le 2 janvier ; l’amiral donnait tout à l’heure un déjeuner intime. Fierce, ennemi des corvées mondaines, acceptait celle-ci, parce que la petite Abel y devait assister, — la fille du lieutenant-gouverneur, la délicieuse statue d’albâtre aux yeux de sphinx, qui, le premier jour, l’avait séduit, et le tentait davantage à chaque rencontre. — Étrange fillette, pensait-il ; une eau dormante qui donne envie d’y jeter une pierre pour voir ce qui monterait à la surface. — Au déjeuner assisteraient, outre les Abel, le gouverneur général, ancien ami du duc d’Orvilliers, et une pupille à lui, jeune fille que sa mère, veuve et aveugle, n’accompagnait pas dans le monde. Fierce, dans la salle à manger déjà servie, s’occupa des fleurs et chercha sur les étagères les cloisonnés nippons de l’amiral pour les emplir de roses et d’orchidées. Tout en disposant sur les menus des femmes leurs bouquets de corsages, il lut les noms calligraphiés, et s’arrêta à la pupille du gouverneur avec une réminiscence confuse, — Mlle Sylva, — Sylva ? — Il questionna l’amiral, qui, dans son cabinet, repliait des plans de batteries.

— « Comment, fit d’Orvilliers, vous ne vous souvenez plus ? mais c’est de l’histoire ! »

Il raconta :

Mademoiselle Sylva n’était rien de moins que la fille du fameux colonel Sylva, des Chasseurs d’Afrique, tué au combat d’El-Arar dans la plus épique des charges du siècle. M. d’Orvilliers, dès qu’il eut dit cela, oublia la fille pour le père, et détailla à son aide de camp, respectueusement distrait, l’historique minutieux du combat susnommé, et la gloire acquise en cette occurrence par les Chasseurs d’Afrique que commandait le héros Sylva. Fierce, bon gré mal gré, sut qu’il s’agissait d’une brigade trahie et cernée sur la frontière marocaine, laquelle brigade avait été miraculeusement sauvée par deux escadrons détachés en reconnaissance, et que tout le monde croyait déjà anéantis. Le colonel Sylva commandait ces escadrons. Cerné en effet lui-même au centre d’une province en insurrection, il s’était dégagé par une charge prodigieuse, et chevauchant trois jours à travers des nuées d’ennemis, sans remettre une fois le sabre au fourreau, il avait, le troisième soir, triomphalement surgi derrière les Marocains déjà sûrs de leur victoire, et changé cette victoire en défaite. Après quoi, percé de tant de coups que son dolman bleu-ciel était devenu pourpre, il avait conduit ses cavaliers vainqueurs jusqu’aux tentes françaises, leur avait crié : « Halte ! » — et était mort.

Fierce, artiste, admira le geste, et la splendeur bariolée des escadrons bleu et rouge taillant et pointant dans la foule brune des burnous. Puis, il sourit de pitié, en songeant à la sottise de tout cela. Qu’en restait-il ? des veuves et des orphelines, pompeusement étiquetées : famille de héros. — et libres d’ailleurs de crever de faim parmi l’admiration universelle. — Il imagina la petite Sylva ; une maigre brune à profil de médaille, anguleuse, exaltée, pleurarde, et bête à manger du foin ; — graine de vieille fille. — L’amiral, les yeux lointains, rêvait à des épopées ; l’aide de camp, les épaules un peu haussées, murmura : « Pauvres bougres ; — et pauvre petiote ! »

Comme onze heures sonnaient, les timoniers annoncèrent l’approche du gouverneur, et l’officier de quart appela la garde qui se rangea prés de la coupée. Fierce descendit au bas de l’échelle pour tendre la main aux femmes. Dans le canot remorqué, les cuivres polis réfléchissaient le soleil, et l’on ne distinguait rien parmi le scintillement.

Le canot rangea la coupée. Fierce vit la tête blanche et chafouine du gouverneur, la tête grise et grave d’Abel, et trois ombrelles rose, mauve et bleue. L’ombrelle mauve s’abaissa ; Fierce saisit le bras de Mme Abel qui sauta légèrement sur les premières marches ; il la vit comme à l’ordinaire, point jolie, mais souriante et l’air bon ; — elle plaisait.

Mlle Abel, — ombrelle rose —, monta la seconde. Elle avait conservé son regard mystérieux de sphinx. Elle prit la main offerte et s’appuya très peu ; ses doigts fins et frais ne serraient pas. Fierce admira un poignet fragile qu’on eût dit en pâte de Saxe.

L’ombrelle bleue enfin découvrit Mlle Sylva.

Fierce fut étonné, parce qu’elle ne ressemblait pas du tout au portrait qu’il s’était tracé d’elle.

Mlle Sylva n’était ni maigre, ni brune, ni fatale, mais toute rose et blonde, avec des yeux pers qu’on remarquait d’abord, parce qu’ils étaient très grands et regardaient très droit.

Elle sauta sans toucher à la main offerte ; elle sauta hardiment ; Fierce vit qu’elle était souple et robuste, quoique fine. Il monta derrière elle, et, sur le pont, lui offrit le bras. Les clairons sonnaient aux champs pour le gouverneur. Elle s’arrêta en levant les yeux vers l’écusson des armes du navire ; et Fierce l’entendit épeler la devise : Sans peur et sans reproche.

Il la regarda tandis qu’ils marchaient : elle avait un teint de pastel, un front bien pur, une bouche fière et malicieuse, — et sur tout cela, un charme répandu de jeunesse, de grâce et de sincérité. Il la trouva immédiatement délicieuse, et il oublia Mlle Abel. Cependant, lorsqu’il les vit l’une auprès de l’autre dans le salon de poupe, il dut s’avouer que le sphinx d’albâtre l’emportait sans conteste par sa beauté régulière et l’énigme de ses yeux profonds. Mais il en fut secrètement dépité, comme d’un échec personnel, — et sourit plus tard avec une sorte d’orgueil, quand il constata que, moins belle, Mlle Sylva demeurait plus jolie, parce que plus vivante, plus femme et moins statue.

À table, ils furent voisins. La salle à manger de l’amiral était aérée par deux sabords d’angles qui servaient d’embrasures aux canons de retraite ; ces canons encombraient un peu ; mais ils étaient une originalité pour des yeux de femme, et Mlle Sylva les admira ; Fierce, complaisamment, fournit quelques explications pleines d’intérêt, et la glace fut rompue. Mlle Sylva était curieuse et ne dissimulait pas ses curiosités ; tour à tour les tentures en étoffe d’amiante, la vaisselle de famille aux armes ducales, les cloisonnés japonais et leurs orchidées provoquèrent des questions que Fierce eût trouvées enfantines dans une bouche moins séduisante. Mais au contraire, il prit plaisir à y répondre, et une causerie commença, qui fut bientôt très animée. La gaîté seyait a Mlle Sylva, et son rire était le plus joli du monde. Fierce prit toutes les occasions d’exciter ce rire qui le charmait, et la jeune fille trouva son cavalier fort agréable.

Ils bavardèrent. Fierce n’entendait rien aux jeunes filles ; et d’ailleurs, il ne croyait pas qu’il en existât. Les créatures baptisées de ce nom qu’il avait rencontrées çà et là, au cours de ses voyages, ou pendant ses stations en France, et dans les quatre salons parisiens où, de loin en loin, il continuait d’apparaître, lui avaient laissé de déplaisants souvenirs ; elles n’étaient que des ébauches de femmes, plus dépravées cependant et plus menteuses que ne sont les femmes. Il appréciait leur joliesse de bibelots délicats, mièvres et inachevés ; et il les regardait d’abord avec plaisir, mais pour les détester dès qu’elles ouvraient la bouche. Mlle Sylva, au rebours de toutes ces fractions de vierges méprisées, lui parut être principalement franche et candide, — jeune fille enfin, dans le vieux sens du terme. Il en fut surpris et satisfait, quoiqu’il doutât d’abord un peu de cette candeur et de cette franchise.

— « J’ai de la chance, disait gaîment Mlle Sylva, jusqu’à ce matin, j’ai cru que quelque chose accrocherait, et que ce beau déjeuner resterait dans mes rêves.

— Merci pour le déjeuner, dit Fierce en riant. Ainsi, ça vous tentait, mademoiselle, de venir vous engriller dans notre cage ?

— Elle est délicieuse, d’abord, votre cage… Ceci est un amour de salle à manger, si simple et quand même si bien faite pour un très grand personnage…

— Et puis nous avons vue sur la mer !

— Vous vous moquez, c’est très mal. — Mais oui, j’avais une grosse envie de venir à bord de ce fameux Bayard. Tout Saïgon ne fait qu’en parler, les journaux sont pleins de vous… Et un déjeuner militaire, voilà une fête pour une petite fille !

— Si petite ?

— Je joue encore à la poupée… Chut ! il ne faut pas le dire. Mais j’aime tant les navires, et les marins, et tout… »

Fierce retient un sourire :

— « Vous aimez les marins ? Pourquoi aimez-vous les marins ?

— Parce que… — Mlle Sylva chercha une seconde — … parce que ce ne sont pas des hommes comme les autres…

— Ah !… Très bien.

— Non… ce ne sont pas des hommes pareils aux hommes de maintenant… les soldats non plus, d’ailleurs… Ils courent le monde, ils voyagent ou vont se battre n’importe où, sans s’inquiéter du pays ni des ennemis… et ils ne se soucient pas de l’argent, car ils gagneraient des fortunes, s’ils voulaient ; mais ils ne veulent pas. Ils préfèrent rester soldats ou marins. Ce sont des hommes d’autrefois… »

Fierce songe.

— « Et voilà, conclut Mlle Sylva, pourquoi je suis contente d’être ici, après avoir eu grand’peur de n’y pas être. »

Fierce sort de sa rêverie.

— « Grand’peur ? Sérieusement, nous avons risqué, mademoiselle, de ne pas vous avoir ?

— Je ne serais pas venue si maman avait été souffrante…

— Je crois que madame votre mère est très âgée ?

— Pas très âgée, mais affaiblie, surtout en ces temps de lourde chaleur. Je lui manque beaucoup quand je ne suis pas auprès d’elle : vous savez qu’elle est aveugle depuis trois ans ?

— Je sais. La vie ne doit pas être toujours très gaie pour vous, mademoiselle ?

— Que si ! Quand vous connaîtrez maman, — vous la connaîtrez, elle est une vieille amie de M. d’Orvilliers, — vous verrez qu’il est impossible d’être triste en sa compagnie. Elle est tellement bonne et souriante, tellement parfaite…

— Vous l’aimez bien !

— Oh ! oui. Je crois même qu’il est tout à fait impossible d’aimer quelqu’un plus que je n’aime maman… D’ailleurs, avouez que c’est assez naturel.

Mais j’aurais beau ne pas être sa fille que je l’aimerais autant et que j’aurais le même bonheur à vivre avec elle…

— Je ne savais pas que l’amiral fût ami de madame Sylva.

— Ils se sont connus il y a longtemps, et puis perdus de vue, mais après avoir été absolument intimes. Tout ça se passait fort avant mon entrée dans ce bas-monde ; moi, j’ai vu tout à l’heure M. d’Orvilliers pour la première fois… Mais je l’aime d’avance : maman m’a tant parlé de lui. Je sais comme il est bon, et quel beau caractère c’est… »

Fierce donne un coup d’œil à l’amiral dont les yeux candides contrastent avec la mine haute et rude.

— « C’est, comme vous disiez tout à l’heure, un homme d’autrefois.

— Oui… autrefois valait mieux qu’aujourd’hui.

— Peut-être, dit Fierce. — Ainsi, mademoiselle, vous vivez à Saïgon, presque en garde-malade, et vous êtes contente de votre vie. Vous ne vous ennuyez jamais ?

— Jamais ! Je suis très affairée, songez !

— C’est vrai, vous avez votre poupée…

— Taisez-vous donc ! si c’est comme cela que vous gardez les secrets d’État qu’on vous confie ! il y a de quoi me déshonorer : savez-vous que j’aurai vingt ans le mois prochain ? — Laissons « ma fille » en paix. Je suis maman pour rire, mais je suis maîtresse de maison pour de bon.

— C’est juste.

— Et bonne maîtresse de maison, je vous prie de le croire. — La maison, des lectures et des promenades, voilà toute notre vie, très pleine et pas ennuyeuse du tout… C’est si bon, monsieur, le coin du feu, même lorsque le feu, comme ici, est un mythe !

— C’est un bonheur, dit Fierce, que les marins ne sont pas toujours à même d’apprécier. Mais je le conçois quand même par imagination. — Vous n’aimez pas du tout le monde ?

— Mais si, quelle idée ! Le coin du feu n’empêche pas le monde. J’adore les bals, les soirées, les parties, les toilettes, les uniformes surtout. Et je danse comme une folle. Monsieur, nous valserons ensemble dans huit jours au gouvernement : mon tuteur recevra en l’honneur du Bayard, et je vous réserve la première ligne de mon carnet.

— Conclu, et mille grâces. Savez-vous, mademoiselle, que vous faites une jeune personne bien éclectique ? Le foyer, la vie mondaine, les uniformes, les marins, — quoi encore ? — vous aimez tout, indifféremment.

— Il faut bien, hélas ! En y réfléchissant, la vie n’est pas tellement drôle… Il faut bien l’égayer un peu… Tenez, je pense au paquebot qui nous amena de France, il y a quatre ans, maman et moi ; trente jours de navigation, cela me semblait d’abord impossiblement long et monotone ; mais le paquebot était plein de gens charmants, et nous avons tout de suite organisé des jeux, des lectures, des dînettes ; on dansait le soir sur le spardeck ; on répétait une comédie l’après-diné ; enfin, la traversée a passé comme un rêve. C’est tout à fait pareil, la vie : un voyage en paquebot ; il faut égayer le voyage.

— Vous êtes un philosophe.

— Pas du tout ! j’ai horreur des grands raisonnements dans quoi l’on coupe les cheveux en quatre. Et je trouve stupide et absurde d’ergoter sans fin sur l’âme, sur l’éternité, sur l’infini, sans jamais arriver à rien qui ait le sens commun… C’est ma dispute perpétuelle avec Marthe…

— Marthe ?

— Marthe Abel. Vous ne saviez pas qu’elle s’appelait Marthe ? Au fait, on lui donne toujours quelque sobriquet…

— Dites ?

— Je ne dirai pas, — elle sourit ; — tant mieux si vous les ignorez…

— Vous êtes une petite amie discrète.

— Amie… plus ou moins, mais discrète toujours.

— Amie plus ou moins ?

— Camarade. Je n’ai point d’amie jeune fille. Les jeunes filles m’ont en horreur : il parait que je suis sans façon, mal élevée…

— Et avec ça, madame ?

— Je vous assure. Ça ne se voit pas écrit sur mon front ? — Enfin, je suis la pelée et la galeuse. Marthe me supporte à peu près, mais nous n’avons pas les mêmes idées…

— Par exemple ?

— Eh bien, par exemple, elle donne dans la philosophie. Elle raisonne, elle spécule, elle lit d’énormes bouquins allemands, pleins de théories renversantes ; elle ne va pas à la messe ; elle est athée, et tout ça me choque horriblement… »

Fierce, avec curiosité, regarde l’étrange fille qui ressemble à un sphinx. Mlle Abel ne parle guère, écoute et regarde. Ses yeux noirs, profonds comme des lacs, luisent avec sérénité dans son visage d’albâtre encadré de lourds bandeaux à reflets bleus ; et il est très impossible de sonder ces yeux-là, et de découvrir la pensée qui veille au fond de leur eau immobile… « Moi, continue Mlle Sylva, je ne lis pas Schopenhauer et je vais à confesse. »

Fierce ramène son regard sur la jolie enfant blonde aux yeux couleur de temps, qui joue encore à la poupée.

— « Le catéchisme vous suffit ?

— Il me suffit entièrement.

— Vous êtes très dévote ?

— Pas dévote : je ne passe pas ma vie dans les églises. Mais je suis bonne catholique, très pratiquante. »

Fierce ne hausse pas les épaules. Mlle Sylva poursuit :

« Vous êtes sûrement religieux, monsieur : tous les marins le sont. Et d’ailleurs, il faut être bien fou pour nier Dieu… Mais surtout, je trouve qu’une femme athée est une espèce de monstre. Ce n’est pas élégant, l’athéisme ; je trouve que ce devrait être réservé aux vieux messieurs, aux célibataires grognons, maniaques, bêtes, chauves et branlants…

— Absolument, dit Fierce qui n’essaie pas de retenir son rire. Mais c’est une théorie ancienne que vous redites là, mademoiselle. Vous avez lu Musset ?

— À moitié. Maman jadis m’épinglait beaucoup de pages, et depuis, je n’ai jamais voulu lire ces pages-là. — J’attendrai d’être mariée.

— Cela viendra vite.

— Je n’y tiens pas, je vous prie de le croire. Je suis très heureuse aujourd’hui, et je ne pourrai certes jamais l’être davantage… »

Ils causent intimement, ils se regardent et se sourient, — sans arrière-pensée. Ils commencent une amitié. Mlle Sylva babille et se confie. Fierce écouta et n’ose pas interrompre. Mlle Sylva traite son cavalier en camarade ancien, en compatriote de race et d’âme, en presque frère de qui l’on sait la pensée, la foi, l’idéal, identiques à notre idéal, à notre pensée, à notre foi, Fierce devine l’illusion crédule de la jeune fille ; et secrètement il rougit de ne pas dissiper cette illusion. Parfois, entre deux propos, il se reproche son silence comme un mensonge. — Il voudrait être franc, — tout à fait ; — dire : « Je ne suis pas ce que vous croyez. Je n’ai rien dans le cœur ni dans la tête que vous puissiez aimer ni comprendre. Et si vous entrevoyiez mon par-dedans, je vous ferais horreur. Je suis blasé, sceptique et mécréant, je ne crois ni au bien ni au mal, ni à Dieu ni à Diable. À force d’être allé partout, je suis revenu de tout. Vous entassez en moi, de par la grâce de mon uniforme, tout un lot de vertus archaïques qui ne sont pas miennes et que je méprise. Et le seul culte que je garde, le culte âpre de la vérité impudique, vous épouvanterait comme un blasphème. Il n’y a rien de commun entre vous et moi. — Mais il ne souffle mot de tout cela, parce qu’il n’en a pas le courage, — et voici la troisième fois que les maîtres d’hôtel japonais emportent son assiette pleine. Du haut bout, l’amiral sourit vers son aide de camp.

— « Mon cher gouverneur, j’adresse à votre Excellence une plainte officielle : mon petit Fierce oublie de manger, pour mieux faire sa cour à votre jolie pupille.

— Il a tort, déclare le gouverneur. On ne fait pas sa cour à Mlle Sélysette ; Mlle Sélysette n’est pas une jeune fille : c’est un garçon, et je défierais Don Juan lui-même de s’apercevoir qu’elle porte une jupe ; — par ailleurs, M. de Fierce s’adresse à une petite peste affreusement moqueuse et je lui conseille de se défier. »

Mlle Sylva proteste et rit. Fierce la voit toute rose ; son sang prompt et vermeil transparaît sous sa peau trop fine ; il songe qu’autrefois, dans sa plus lointaine enfance, il se figurait pareilles les fées, en leurs palais de pierreries…

— « Vous vous appelez Sélysette ? C’est joli et singulier,

— Trop singulier ! Mais mon père aimait ce nom-là, et quoique j’en possède trois ou quatre autres à choisir, je ne porterai jamais que celui qu’il m a donné. »

Fierce recommence à rêver, — et il ne pense pas à s’étonner du plaisir paradoxal qu’il goûte auprès de cette petite, petite fille aux idées primitives, — lui, le civilisé, l’ami de Mévil et de Torral, l’ami de Rochet…

On s’est levé de table. Au salon, Fierce abandonne sa voisine pour offrir des tasses de thé, — un thé vert de Sze-Tchouen, dans des tasses de Sadzouma sans anse. — Le gouverneur, orateur de talent qui se souvient de la Chambre, — il en fut et il en sera, — discourt sur les mœurs de la colonie, — mœurs indigènes et mœurs importées.

— « Le Chinois est voleur et le Japonais assassin ; l’Annamite, l’un et l’autre. Cela posé, je reconnais hautement que les trois races ont des vertus que l’Europe ne connaît pas, et des civilisations plus avancées que nos civilisations occidentales. Il conviendrait donc à nous, maîtres de ces gens qui devraient être nos maîtres, de l’emporter au moins sur eux par notre moralité sociale. Il conviendrait que nous ne fussions, nous, les colonisateurs, ni assassins, ni voleurs. Mais cela est une utopie. »

Courtoisement, l’amiral esquisse une protestation. Le gouverneur insiste :

— « Une utopie. Je ne réédite pas pour vous, mon cher amiral, les sottises humanitaires tant de fois ressassées à propos des conquêtes coloniales. Je n’incrimine point les colonies : j’incrimine les coloniaux, — nos coloniaux français, — qui véritablement sont d’une qualité par trop inférieure.

— Pourquoi ? interroge quelqu’un.

— Parce que, aux yeux unanimes de la nation française, les colonies ont la réputation d’être la dernière ressource et le suprême asile des déclassés de toutes les classes et des repris de toutes les justices. En foi de quoi la métropole garde pour elle, soigneusement, toutes ses recrues de valeur, et n’exporte jamais que le rebut de son contingent. Nous hébergeons ici les malfaisants et les inutiles, les pique-assiettes et les vide-goussets. — Ceux qui défrichent en Indo-Chine n’ont pas su labourer en France ; ceux qui trafiquent ont fait banqueroute ; ceux qui commandent aux mandarins lettrés sont fruits secs de collège ; et ceux qui jugent et qui condamnent ont été quelquefois jugés et condamnés. Après cela, il ne faut point s’étonner qu’en ce pays l’Occidental soit moralement inférieur à l’Asiatique, comme il l’est intellectuellement en tous pays… »

Le lieutenant-gouverneur Abel parle à son tour, d’une voix ironique et douce qui contraste avec sa face rigide de magistrat ne sachant pas rire.

— « Monsieur le Gouverneur, au risque de plaider contre ma chapelle, — contre la chapelle coloniale, — je veux appuyer votre dire d’une anecdote. Vous connaissez Portalière ?

— Le Portalière chancelier de résidence au Tonkin ?

— Lui-même. Savez-vous son histoire ?

— Je sais que c’est un incapable. Dubois, l’ancien ministre, nous en a fait le triste cadeau l’an dernier.

— Oui, Et voici le dessous des cartes ; je ne connais rien de plus instructif au sujet du recrutement des coloniaux. Au temps jadis, Portalière fut journaliste ; il énumérait les chiens écrasés dans une feuille qui vivotait de chantages…

— Très bien.

— Il mourait de faim…

— Quel dommage qu’il n’en soit pas mort !

— Dieu ne veut pas la mort du pécheur. Portalière, réduit aux derniers expédients, rencontra providentiellement la très célèbre Mme Dupont, femme de l’ex-garde des sceaux. Vous connaissez Mme Dupont ?

— C’est une…

— Vous la connaissez. Portalière ne manque ni de bêtise ni de suffisance…

— C’est un type bien colonial.

— … Et par ces qualités, il plaît aux femmes. Le reste se devine. Un beau matin, Portalière fut nanti d’une sinécure désirable, à Paris, bien entendu. Les choses allèrent ainsi quelques mois. Puis Mme Dupont changea de journaliste, et la sinécure de locataire. Portalière, retombé au ruisseau, se plaignit avec des mots ingrats qui ressemblaient à des menaces.

— Il se souvenait de son ancien journal.

— Probablement. Dupont, qui déteste le fracas, résolut d’exiler amiablement son protégé d’antan. Le pavillon de Flore n’est pas loin de la place Vendôme, Dupont alla trouver Dubois et lui tint ce langage.

— « J’ai un imbécile à caser. Avez-vous un coin convenable ? lointain, j’aimerais mieux. — Parbleu ! dit Dubois. Amenez-moi votre imbécile. » On amena Portalière qui émit des prétentions. — « Que savez-vous ? demanda Dubois. — Un peu de tout. — C’est-à-dire rien. Bachelier ? — Non. — Parfait. Je vous offre une place de commis, commis des services civils de l’Indo-Chine. Ça vous va, j’espère ? — Guère, dit Portalière dédaigneusement. Commis ! Peuh ! vous n’avez pas mieux ? — Vous êtes dégoûté ! Enfin, pour obliger Dupont… Voulez-vous gagner six mille francs dans un beau pays bien sain ? — Où ? — En Annam. — L’Annam en Afrique ? — Oui. — Six mille… Je ne dis pas non… six mille pour commencer ? Qu’est-ce que je serai ? — Chancelier de résidence. » Immédiatement, la figure de Portalière s’épanouit. — « Chancelier ? dit-il. Ça, j’accepte. Quelque chose dans le genre de Bismarck ? »

Le gouverneur ne daigne pas rire.

— « C’est bien nature ! Voilà nos aspirants coloniaux ; — pourris, et ignares davantage ; — prêts d’ailleurs en toutes circonstances à jouer les Napoléon au pied levé. Ils arrivent à Saïgon viciés déjà, tarés souvent ; et la double influence du milieu anormal et du climat déprimant les complète et les achève. Promptement ils font litière de nos principes, tout en renchérissant sur nos préjugés ; et bientôt, à l’inverse des gens de 1815, ils ont tout oublié, quoique n’ayant rien appris. — C’est un fumier humain. — Et peut-être vaut-il mieux qu’il en soit ainsi…

— Voilà du paradoxe ?

— Eh non ! Sur ces terres coloniales fraîchement retournées et labourées par le piétinement de toutes les races qui s’y heurtent, il vaut peut-être mieux qu’un fumier humain soit jeté, pour que, de la décomposition purulente des vieilles idées et des vieilles morales, naisse la moisson des civilisations futures. »

Dans un coin du salon, Fierce, d’une feuille de palmier emmanchée d’écaillé, évente Mlle Sylva qui boit son thé. Au mot civilisation, il lève la tête. Le gouverneur achève :

— « J’ai aperçu, parmi cette plèbe coloniale si méprisable, quelques individus supérieurs. À ceux-ci le milieu et le climat ont profité, et ils sont devenus comme les avant-coureurs de ces civilisations de demain. Ils vivent en marge de notre vie trop conventionnelle ; ils en ont abjuré tous les fanatismes et toutes les religions ; et s’ils acceptent d’observer notre code pénal, je crois bien que c’est par esprit de conciliation. L’éclosion de pareils hommes n’était possible que dans cette Indo-Chine à la fois très vieille et très neuve : il y fallait l’ambiance des philosophies aryenne, chinoise et malaise lentement usées les unes contre les autres ; il y fallait la corruption d’une société en qui la morale d’Europe a fait faillite ; il y fallait l’humidité brûlante de Saïgon, où tout fond au soleil et se dissout, — les énergies, les croyances, et le sens du bien et du mal ! Ces hommes en avance sur notre siècle sont des civilisés. Nous, des barbares. »

La voix douce du lieutenant-gouverneur conclut :

— « Tant mieux pour nous. »

Mme Abel, au courant de la vie saïgonnaise, et point sotte quoique bonne, murmure à son tour :

— « Oui ; il n’est peut-être pas bon de retarder ni d’avancer sur son temps… »

Au fond du salon, rivée contre la muraille est une plaque de bronze. L’amiral d’Orvilliers est allé s’adosser auprès.

— « Je n’y entends rien, dit-il. Cependant, voici un barbare qui me plaît mieux que vos civilisés. »

Il lit l’inscription gravée sur la plaque :


 
à la mémoire
du Vice-Amiral COURBET
commandant en chef l’escadre de l’extrême-orient
ici fut déposée pour être rendue à la france en deuil
la dépouille mortelle de l’illustre marin

Thiuan-an, Son-Tay, Foutchéou, Kelung, Sheïpoo, Pescadores
1883-1884-1885

Mlle Sylva se lève et s’approche de l’épitaphe. Elle relit tout bas, puis interroge avec une sorte de recueillement passionné, — le recueillement des premières communiantes qui s’agenouillent devant la Sainte-Table :

— « C’est ici qu’il est mort ?

— Non, répond d’Orvilliers. Il est mort sur un autre Bayard, déclassé aujourd’hui. Mais qu’importe ! Les vieilles gens telles que moi croient aux fantômes ; et je suis persuadé que dans cette coque nouvelle habite encore l’âme de l’ancien vaisseau, — et aussi, qui sait ? l’âme de l’ancien amiral…

— Un très grand amiral, prononce le gouverneur, poliment.

— Oui ; et un amiral comme nous n’en avons plus ; un amiral d’autrefois, cousin des capitaines-forbans qui ont régné sur la mer ; — un barbare, en somme ; — et pas du tout un soldat d’aujourd’hui ; pas du tout un civilisé ; — l’inverse…

Affaire de goût ! Vous pouvez, mon cher gouverneur, préférer vos hommes de demain ; je préfère leurs ancêtres. C’est de mon âge. Incontestablement, ces ancêtres-là n’étaient pas des raffinés ; ils étaient même quelque peu des sauvages ; ils tenaient de l’homme primitif ; ils en avaient gardé les instincts simples, les brutalités, les sincérités aussi ; ils n’étaient pas subtils et ils n’étaient pas tolérants ; ils ne comprenaient ni ne supportaient aucune contradiction, et, naïvement orgueilleux, méprisaient tout le reste du monde. Leur idéal était de se battre ; et ils n’envisageaient rien de plus beau que d’être soldats…

Ma foi, ils ont été de beaux soldats. Ils ne ressemblaient pas aux soldats d’aujourd’hui : ils n’étaient ni littérateurs, ni musiciens, ni artistes. Mais, sur le champ de bataille, les ennemis avaient peur d’eux. Ils étaient presque tous d’abominables soudards, et ils frondaient insolemment les constitutions et les lois. Mais, le moment venu, pour ces mêmes lois tant raillées, ils savaient mourir.

Nous n’avons plus de ces gens-là : la race en est morte. Tant mieux ou tant pis, comme il vous plaira. C’était une race barbare, qui jurait avec le monde moderne. Mais c’était une race pittoresque et glorieuse ; c’était la race des soldats. Maintenant, il n’y a plus de soldats. J’ai connu les derniers : Courbet, Sylva… »

M. d’Orvilliers se tait tout à coup ; car Mlle Sylva est à côté de lui : il l’avait oubliée dans le feu de son discours. Mlle Sylva, cependant, est impassible quoique fort pâle. Fierce, qui ne la quitte pas des yeux, aperçoit tout juste le frémissement de sa bouche fière et la fièvre de ses doigts crispés sur son mouchoir.

Le gouverneur, sceptique et courtois, objecte :

— « Plus de soldats ? Considérez pourtant, mon cher amiral, que jamais mieux qu’aujourd’hui le droit ne s’est identifié à la force, de par les parlements et les majorités. Donc, jamais mieux qu’aujourd’hui les soldats n’ont été nécessaires. Je vous concède qu’ils ne ressemblent plus aux soldats de jadis, qu’ils sont, si vous y tenez, des littérateurs, des artistes et des philosophes. Mais croyez-vous qu’ils en soient de moins bons soldats ? »

M. d’Orvilliers allonge une moue sous sa moustache rude.

— « Il y a la manière, » murmure-t-il.

Et il se reprend, avec une gaîté mélancolique :

« Au fait, vous avez raison. Il faut être optimiste. D’ailleurs, les générations nouvelles ne sont pas méprisables… »

Il marche trois pas, et vient appuyer sa main sur l’épaule de Fierce :

« En voici la preuve. Regardez ce gamin : ça sort de nourrice, ça fait des vers et ça compose des sonates ; — tous les vices. — Quand même, ne vous fiez pas à cette mine de sainte-nitouche : je sais fort bien qu’au bon moment, mon petit Fierce, sans barguigner, me fera la leçon d’honneur. »

Fierce, flegmatique et résigné, ne bronche pas. Il comprime avec respect une grimace ironique. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il a pris l’habitude de subir impassiblement les louanges de son chef candide. Et quoique ces louanges pèsent parfois à sa loyauté, il ne manque jamais de les tolérer en silence, par amicale pitié pour celui qui les donne. Non pas, certes, que jamais il se mêlera de renchérir sur le fanatisme moyen-âgeux du bonhomme ! Mais à quoi bon faire de la peine aux gens ?

Or, il lève les yeux, et rencontre, appuyé sur son regard, le regard de Sélysette Sylva ; — un regard chaud d’admiration. Mlle Sylva a pris au sérieux le couplet dithyrambique. M. de Fierce, pour elle, est posé du coup en héros…

Et M. de Fierce, subitement, sans savoir pourquoi, rougit de honte.

Une heure et demie. Les invités prennent congé, de bonne heure, à cause de la sieste. On apporte les ombrelles. Mlle Sylva, d’un joli geste, tapote ses cheveux ébouriffés par le vent des pankas.

— « Un miroir ? » propose Fierce.

Il la précède jusqu’à sa chambre, toute proche. Il l’installe devant sa grande glace d’armoire drapée de velours gris. Mlle Sylva est très admirative.

— « Comme c’est coquet chez vous ! Que de soieries, que de mousselines ! Et tous ces petits livres habillés de peluche ! C’est pour jeunes filles ? on peut regarder ?

— On ne peut pas, dit Fierce en riant.

— Ah !… ce sera pour quand je serai mariée. — Votre chambre est un petit paradis. Pourtant…

— Pourtant ?

— Est-ce que ce n’est pas un peu triste, à la longue, ces tentures toutes grises ? »

Fierce sourit :

— « Vous n’aimez pas les choses tristes, mademoiselle ?

— Pas beaucoup… et surtout, je trouve qu’il y en a bien assez dans la vie, sans en fabriquer d’artificielles. Monsieur, si vous étiez sage, vous enverriez tout ça chez un teinturier, qui vous le renverrait couleur de ciel…

— Couleur de vos yeux.

— Quelle bêtise ! mes yeux sont verts… »

Elle hausse les épaules, point coquette, et lui tend sa main pas encore gantée.

« Au revoir, et très grand merci. »

Il prend la main, une menotte jolie et franche, dont l’étreinte garçonnière n’a rien de mou ni d’équivoque. Et, pris d’un désir rapide, il s’incline vers cette main et tâche de l’élever jusqu’à ses lèvres.

C’est bien peu de chose, un baiser sur des doigts de jeune fille. Quand même, d’une secousse discrète, Mlle Sylva s’y refuse ; — un refus sans bruit, mais net. — On ne touche pas à Mlle Sylva.

Qui sait ? Ce baiser manqué, monsieur de Fierce, troublera peut-être, de sa saveur ignorée, beaucoup de vos nuits.