Les civilisés/IX

Librairie Paul Ollendorff (p. 56-71).
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IX

Dans la chambre endormie, l’ordonnance de Fierce entra, — un petit matelot pieds nus, en tricot rayé à manches courtes. Et proprement, il fit le ménage, silencieux comme une souris. La chambre était fort bouleversée : sans doute s’y était-on couché à tâtons, sans le plus léger souci des vêtements arrachés et jetés à terre, non plus que du fauteuil unique culbuté pieds par-dessus bras. Mais l’instant d’après, l’ordre régna. Sur le siège décemment relevé, d’autres vêtements s’étalèrent, immaculés ; un veston frais repassé s’orna à l’ordonnance de ses attentes d’or, de ses galons et de ses boutons à ancres. La toilette fut pourvue d’eau, le tub rempli, les éponges sorties des filets, les flacons alignés en colonne. Et, tout disposé, le petit matelot parla d’une voix bretonne :

— « Lieutenant ! Sept heures trente. »

Les paupières violettes battirent, et les yeux luirent comme deux lampes dans la nuit. Tout de suite, Fierce fut lucide et d’esprit net : l’opium est un antidote passable contre l’alcool ; il combat le mal aux cheveux par le mal au cœur. Tout de suite aussi l’innocence et la sérénité s’effacèrent du visage éveillé, qui reparut las et inassouvi.

Le petit matelot était parti. Fierce se leva, légèrement pâle et les tempes moites, et commença par vider à demi un flacon de café en réserve parmi sa parfumerie. Puis, le cœur moins flou, il ôta son pyjama blanc, et entra dans le tub. Après quoi, la peau délicieusement ruisselante, il laissa la brise matinière sécher ses épaules, et se regarda dans son miroir. Il n’était pas coquet, mais il appréciait judicieusement l’avantage que donne pour la traversée de la vie un corps bien fait et un visage avenant. Il se plut à constater que, malgré ses vingt-six ans copieusement vécus, son ventre demeurait plat et son front lisse. Et il s’assit nu, paresseux.

Il appuya sa nuque au dossier du fauteuil. L’opium pesait encore lourd sur ses membres : il avait un cercle de fer autour du front, et sa poitrine était vide, sans cœur ni poumons. Il s’était à coup sûr levé trop tôt des nattes de la fumerie ; — jolie fumerie, par parenthèse ; porte vraiment élégante pour sortir de la vie et entrer dans le rêve des dieux ! — Oui, il s’était levé trop tôt. Mais il fallait rentrer, — rentrer à bord, rentrer dans la vie. Il fallait ici, maintenant, se vêtir et aller, donner des ordres, en recevoir, s’agiter de l’agitation bête et vaine des hommes. Il fallait oublier la quiétude souveraine de la nuit d’opium, succédant à l’orgie saoule et lubrique ; oublier les ailes d’or par lesquelles on avait plané au-dessus de la terre, et les baisers merveilleux qu’une princesse féerique avait amoncelés pieusement aux pieds du fumeur… au fait c’était l’ignoble petite guenon annamite ; quand même, elle avait un joli geste de chatte, pour s’accroupir entre vos jambes, — discrète…

Incontestablement, levé trop tôt. Encore un peu de café, pour sécher cette maudite sueur. — Tristes, les retours à bord pareils au retour de cette nuit, et les pousse cahoteux et vacillants, et les sampans humides qui sentent la pourriture, et les nausées qui balancent le cœur comme dans une escarpolette…

Avant de passer le veston de toile orné d’or, il mouilla sa main et l’appuya au creux de sa taille : Pareillement fraîche, hier, la caresse de la petite Japonaise Otaké-San ; il crispa l’un après l’autre, — en souvenir, — tous ses ongles contre sa peau. Puis il mit le veston, et y agrafa un faux-col et des manchettes, pour faire semblant d’avoir une chemise, et s’épargner une étoffe de plus. La chaleur commençait de croître.

Il poudra un peu ses paupières trop sombres, et rougit au tampon les pommettes de ses joues. Il eut alors l’air absolument dispos, et sortit de sa chambre.

Sur le pont, les tentes étaient faites, les rideaux baissés, et l’on arrosait les virures. La musique amirale était assemblée. Un timonier veillait la montre d’habitacle. Aux coupées, les factionnaires chargeaient leurs fusils pour les couleurs du matin.

Fierce regarda l’heure et fit frapper la flamme tricolore du signal. Il y avait en rade deux croiseurs et la division complète des canonnières et des gardes-côtes de Saïgon. De navire en navire des appels de clairons sonnèrent. Les signaux répétés claquaient au bout des mâts.

L’aiguille de la montre passa sur huit heures. Au signe de l’aide de camp, les commandements réglementaires retentirent, solennels :

— Attention pour les couleurs !

— Halez bas le signal !

— L’amiral envoie !

— Envoyez !

Aux coupées, les coups de fusils firent des flocons bleus. La musique joua au drapeau. Les matelots saluèrent en se découvrant, et Fierce ôta son casque, dédaigneux du soleil qui perçait aux transfilages des lentes. — Le pavillon de France montait lentement à la poupe, fier comme au soir d’Austerlitz. — Et Fierce le regarda, et sourit en haussant imperceptiblement les épaules, et murmura sept mots retenus d’un livre qui lui plaisait, par des apparences de sincérité : — Bleu de choléra, blanc de famine, rouge de sang frais. — Il remit son casque et tourna le dos pour descendre chez l’amiral.

M. d’Orvilliers, duc et pair, contre-amiral commandant une division de l’escadre de Chine, était, au physique, un maréchal du Premier Empire, plus haut, plus maigre et plus héroïque que ne sont les hommes d’aujourd’hui, et durci d’une moustache grise plus rude, et de cheveux blancs plus épais ; mais ses yeux, sans doute à force de ne pas voir de bataille, étaient devenus des yeux tendres et doux, qui regardaient toujours droit devant eux, d’un regard honnête, candide et quelque peu chimérique. Au moral, M. d’Orvilliers était pareil à ses yeux.

Il tendit sa main à son aide de camp, et le regarda avec amour, l’admirant d’être beau, jeune, supérieur par l’intelligence et l’esprit, et, — le bonhomme en était persuadé, — irréprochable dans chacun de ses gestes et dans chacune de ses pensées. Fierce prit la main, répondit par des ellipses à quelques questions paternelles sur sa soirée et sa nuit, puis coupa court aux conseils de ménagements et de prudence en réclamant les ordres pour la journée. M. d’Orvilliers s’assombrit aussitôt beaucoup, et fit entendre à son aide de camp que la situation politique et maritime était grave. De quoi Fierce n’eut cure, connaissant de longue date le pessimisme traditionnel du vieux. — M. d’Orvilliers précisa son dire, parla de l’Angleterre et du Japon, hocha la tête à propos de la politique française d’effacement, et conclut en prédisant une guerre vraisemblablement fatale, laquelle guerre éclaterait avant trois mois.

— « En mars, » observa simplement Fierce. On était à fin décembre.

— « En avril ou en mai, » affirma l’amiral, sérieux. Et il ajouta, toujours doux et paisible, et nullement emphatique : « Pas un d’entre nous n’en reviendra sans doute ; mais à mon âge, la mort est une auberge où, bon gré mal gré, l’on dînera dans la soirée ; peu donc importe l’heure exacte du dîner. Et j’aurai la plus grande de mes joies, et la moins méritée, si je pouvais mourir comme sont morts Brueys, Nelson et Ruyter… »

Respectueux et mélancolique, Fierce compta mentalement jusqu’à vingt et un, puis ramena la question première :

— « Alors, les ordres d’aujourd’hui, amiral ? »

M. d’Orvilliers les donna. Il fallait un landau pour trois heures. Fierce fit observer que le soleil serait chaud. Mais l’amiral affirma que le soleil ne l’empêcherait pas d’aller s’entretenir avec le gouverneur d’abord, puis se concerter avec le conseil de défense et les commandants de la marine et des troupes. Enfin, des dépêches étaient attendues nombreuses, et l’aide de camp les déchiffrerait lui-même avant de quitter le bord, si le cœur lui disait d’une promenade avant midi.

— « Bien, » dit Fierce.

Dans sa chambre, un premier télégramme l’attendait, — le bulletin météorologique de Shangaï. Il rit.

— « Voilà probablement les symptômes belliqueux qui nous inquiètent : côte de Formose, mer agitée ; typhon sur Manille. — Fichtre ! il va bien, mon brave d’Orvilliers : la guerre anglaise, rien de plus… »

Il regarda ses bibelots, ses reliures, sa Vénus de Syracuse dont le marbre ambré luisait dans un angle.

… « Un obus là-dedans, hein ? Ça meublerait ! »

Il n’y pensa plus et prit un livre.

… « Si les dépêches arrivent assez tôt, j’irai voir le petit lever de Mévil ; elle doit être charmante au lit, la belle Hélène… Et pourvu que le vieux me lâche ce soir en liberté, ne fût-ce qu’une heure… Huit mois que je n’ai pas fait la promenade d’ici, l’Inspection… »

Les dépêches arrivèrent. Le dernier croiseur envoyé en Chine venait d’arriver à Djibouti. Mais le ministre le rappelait immédiatement en France.

… « Pourquoi diable ?… »

De Hong-Kong, quinze lignes serrées de chiffres suivirent. Fierce découragé laissa tomber ses mains sur ses genoux ; après quoi il rassembla son courage et chercha le dictionnaire des consuls.

… « À n’en pas douter, c’est un croiseur anglais qui a changé de corps-mort… ou le cheval du gouverneur royal qui a attrapé une entorse… »

Il pointa la traduction au crayon :

… « Escadre… Yang-Tse… concentrée… seize navires… — Allons donc ! — London… Bulwarck… Vénérable… Duncan… Cornwallis… Exmouth… — six cuirassés, six… — Cressy… Aboukir… Hogue… Drake… King Afred… Africa… Kent… Essex… Bedford… — Neuf croiseurs blindés, quinze, tous plus forts que nous, bien entendu… »

Il posa son crayon et derechef promena son regard par sa chambre :

— « Un obus là-dedans, oui. Ça meublerait. »

Il porta la dépêche à l’amiral. D’Orvilliers la lut sans surprise ni inquiétude, satisfait.

— « C’est ce que je disais. »

Fierce s’en alla fort calme, suffisamment fataliste pour qu’aucune nouvelle n’entamât sa sérénité, et d’ailleurs courageux physiologiquement. Il souriait en pensant à l’amiral.

— « Un échappé de l’autre siècle qui a manqué sa vie sans s’en douter. Sous Napoléon, c’eût été une façon de grand homme. Aujourd’hui, un grotesque. Mais sympathique en somme. Et je l’aime comme il est, tout en me moquant de lui. »

Vers dix heures, Fierce, la besogne finie, se retrouva sur le quai, — en uniforme ; il n’avait pas pris le temps de changer de vêtements. Par hasard, une brise assez vivante balayait la chaleur des rues et il faisait encore bon marcher, — à l’ombre.

Fierce allait devant lui, choisissant les arbres touffus et les maisons à arcades. Éloigné de Saïgon depuis huit mois, il goûtait un plaisir de voyageur à reconnaître chaque coin de la ville ; en même temps, le contraste violent de l’été saïgonnais d’aujourd’hui et de l’hiver nippon qu’il venait de quitter lui était un malaise presque douloureux, mais qui lui plaisait parce qu’il le savait rare. Et tout cela réuni charmait sa promenade. Il arriva au Jardin sans s’être irrité de la poussière ni du soleil. Et il marcha dans les allées sablées de rouge, entre les pelouses et l’arroyo sinueux. Des ruisseaux coulaient en méandres, tellement enfouis sous les joncs et les fougères des rives, que l’eau ne s’en voyait pas. Tous les arbres du Tropique se mêlaient en une forêt miraculeuse d’où le soleil était exclu. Mais le plus bel ornement de ce parc sans rival, c’étaient des bouquets de bambous agglomérés dont les tiges grêles, serrées en faisceaux, s’épanouissaient plus haut que la cime des aréquiers et des tamarins ; de loin, chaque bouquet semblait un seul arbre, vaporeux comme une dentelle, et colossal.

Les allées rouges étaient désertes ; sur l’arroyo, un sampan dérivait au fil de l’eau, silencieux sous son couvercle de paille tressée.

Fierce s’égara agréablement sous la forêt exotique. Un sentier le tenta, parce que des palmes multiformes, entrelacées en voûte, en faisaient un souterrain vert, et parce que ce souterrain fort contourné semblait tous les dix pas butter contre un buisson et finir en cul-de-sac. Un ponceau le prolongeait au delà d’une mare croupie, tachée de lotus, laquelle s’encadrait de grosses grilles de fer hérissées : la tête plate d’un crocodile émergeait au milieu, immobile comme un tronc d’arbre. Fierce renifla le relent fétide, noyé dans le parfum despotique des magnolias ; et il flaira, encore lointaine, une autre odeur plus fauve.

Les magnolias et les palmiers s’éclaircissaient. Une fois de plus le sentier tourna, et le bois finit. Une grande cage s’adossait aux derniers arbres, et des, indigènes, des soldats, des femmes, — trois ombrelles claires d’Européennes, — regardaient.

C’était la cage aux tigres. On n’en voyait que deux, mais formidables, indescriptiblement majestueux et grands. La femelle faisait semblant de dormir, étalée sur le ventre et la tête entre les pattes ; sommeil feint, coquetterie pour le mâle : les griffes sorties de leurs gaines de velours trouaient sournoisement la terre, et des frissons ondulaient sous la peau rayée.

Le mâle la regardait, immobile comme un tigre de pierre. Il était beaucoup plus haut et long que n’importe quel lion. Son poitrail blanc comme la neige se gonflait fortement tandis qu’il flairait l’autre bête couchée.

Une ombrelle rose se souleva vers Fierce, dont les pas craquaient dans le gravier.

— « Tiens, vous ? vous venez voir les grosses bêtes faire des horreurs ? »

Fierce vit Hélène Liseron, toute fraîche sous son nuage de poudre, les yeux à peine battus.

— « Qu’avez-vous fait de Raymond ? »

Elle lui avait tendu sa main ; il la serrait, la caressant à son habitude de tous ses doigts l’un après l’autre. Elle rit mollement.

— « Plutôt, demandez ce qu’il a fait de moi…

— Eh bien ? »

Elle rit plus fort et fit une moue.

— « Pas grand’chose ! »

Le tigre commençait de rugir. Il s’interrompit pour regarder les chétifs qui le guettaient ; puis, avec un mépris lent, il détourna le mufle, et marcha jusqu’à la tigresse. Il la poussa d’un coup de tête ; elle fit la morte et ne bougea pas. Colère, il revint à la charge, et la roula comme on roule une petite chatte. Alors, elle se fâcha ; elle bondit, les griffes tirées, et s’élança contre lui. Mais il ne recula pas, et elle eut peur des yeux fixes où flambaient deux phares verts. Elle se courba, s’aplatit, devint douce. Et lui, brutalement, la souffleta de sa patte, la jeta par terre et la couvrit. Les deux bêtes accouplées s’immobilisèrent. Le tigre, triomphant, continuait de gronder.

Excitée et peureuse, Liseron serrait la main de Fierce et regardait avidement, haletante un peu. Chaque rugissement crispait davantage ses ongles, et quand la tigresse obtint enfin la récompense de sa pudeur, la paume égratignée saigna.

Fierce regarda sa main, puis la jeune femme :

— « Ça ne vous déplairait pas d’être tigresse… »

Elle lui frappa le bras de son éventail :

— « Taisez-vous, vous ! »

C’était fini, dans la cage. Le tigre, à quatre pas de sa femelle couchée, s’était assis, silencieux, orgueilleux, ses yeux droits devant lui, sans regard.

— « Vous êtes à pied ? demanda Fierce.

— Non, par exemple ! Ma voiture est dans l’allée. Vous avez la vôtre ?

— Non, je suis venu en me promenant.

— Vous n’allez pas rentrer à pied par ce soleil ?

— Il faudra bien.

— C’est fou ! Il y a de quoi tomber comme une mouche… Si vous n’étiez pas en uniforme, je vous offrirais bien une place…

— Mais, pourquoi pas ?

— Dame, tout le monde vous verra.

— Et puis après ?

— Vrai, ça ne vous ennuie pas ?

— Quelle folie ! »

Dans la voiture, il glissa son bras derrière la taille d’Hélène, — pour effacer les plis du corsage.

— « Je vous dépose où ? dit-elle.

— Chez vous. Vous rentrez chez Raymond ?

— Mais non ; je rentre à mon hôtel, rue Catinat…

— Eh bien, rue Catinat. »

La voiture partit.

— « Raymond vous a laissé vous envoler comme ça, dès l’aurore ? »

Elle refit sa moue.

— « Il aurait été bien en peine de me retenir. Je l’ai laissé tellement endormi qu’il ne doit pas s’être encore aperçu de mon départ…

— Oui ? vous l’avez si fatigué que ça ?

— Par exemple ! d’abord, ça ne vous regarde pas. »

Mais elle souriait du coin de sa bouche, et la main de Fierce caressa ses épaules. Ils rirent tous deux, pensant aux mêmes choses.

— « C’est drôle, murmura-t-elle. Il est jeune, grand, fort… et…

— Et il se fatigue vite. »

Elle fit oui de la tête et baissa pudiquement les cils. — « Mon Dieu, expliqua Fierce, il est jeune si vous voulez. Il a trente ans, ma chère.

— Eh bien ?

— … Trente ans, quelques aventures, — je ne crois pas souffler sur vos illusions en vous révélant que vous n’êtes pas son premier amour… quelques aventures donc, un peu de piment çà et là… Il n’est plus absolument neuf. Trop d’étalage, l’objet est défraîchi.

— À trente ans !

— Hélas ! je n’en compte que vingt-sept, et croyez-moi, j’ai des nuits très laborieuses…

— Voyons, voyons, quelle histoire inventez-vous ? Moi aussi, cher monsieur, j’ai trente ans… C’est un âge qui s’avoue très bien. Et je vous assure que ces trente ans ne me pèsent pas plus que s’ils n’étaient que vingt…

— Cela n’a aucun rapport.

— … Et je sais des hommes très sérieux, — mettons mûrs, — des hommes de cinquante ans ! — qui, ma foi, valent mieux que votre ami. »

Fierce fit signe qu’il n’y pouvait rien, et ne chercha pas de réponse. Oui, on vieillissait vite, en vivant la sorte de vie qu’ils vivaient tous, Mévil, Torral et lui-même. — Dans sa pensée, l’image dégradée, ignoble de Rochet, se photographia désagréablement ; et pour la chasser, il resserra l’étreinte de son bras autour des épaules de sa compagne. Un désir léger s’insinua dans ses nerfs ; et il fut soulagé de se retrouver jeune et fort devant la femme jolie.

La voiture s’arrêtait.

— « Je vous laisse là ? dit Hélène.

— Ce n’est pas permis de monter avec vous ?

— Oh ! mon Dieu, si. Par exemple, vous allez trouver un désordre… je campe, rien de plus. »

La chambre d’hôtel n’était pas coquette. Les murs crépis étaient nus, et le carreau sans natte. Mais le grand lit, mince, dur et frais, avait l’air confortable sous sa moustiquaire de tulle soigneusement close, et la chaise longue de rotin supportait un somptueux pêle-mêle de toilettes de soie.

— « Vous permettez ? » dit Hélène Liseron.

Debout, les bras levés, elle dépinglait son chapeau devant un miroir. Il s’assit et la regarda. Les cheveux roux voletaient, et la nuque potelée luisait comme sous une résille d’or pur. Les bras fermes et gras s’épanouissaient hors des manches courtes, et une rosée chaude perlait sur la peau. Les doigts dans la chevelure agitaient un parfum violent et délicat. Dans le miroir, Fierce vit des yeux sournois, puis un sourire bizarre. Alors, très simplement, il se leva derrière elle et la saisit à bras-le-corps. Elle fut stupéfaite ou fit semblant.

— « Eh bien ? qu’est-ce qui vous prend ? »

Il ne répondit absolument rien, parce qu’il mordait gloutonnement le cou duveté d’or. Il la touchait toute, aux jarrets avec ses genoux, aux épaules avec sa poitrine. Elle cria :

— « Allez-vous me lâcher ? »

Il fit le contraire ; il l’enleva comme une poupée une main à la taille et l’autre sous les cuisses. Et il la renversa sur la chaise longue, parmi les robes qui bruissèrent. Elle se défendit pour de bon, — pas longtemps.

— « Finissez, voyons ! »

— Mais je finis. »

Il finit en effet, — à sa manière, — et se releva, très calme, immédiatement correct.

Sans mot dire, elle retourna vers son miroir et lissa ses cheveux ; puis elle rit, bonne fille. Par jeu, il était revenu derrière elle pour becqueter les cheveux parfumés.

— « Dites ? fit-elle tout à coup. Et Raymond ?

— Quoi, Raymond ?

— Vous n’avez pas de remords ? »

Il fut très gentil :

— « Vous êtes bien trop jolie ! »

Elle fit une moue flattée et incrédule, et insista :

— « Vous êtes grands amis, tous deux, pourtant ?

— Mais oui.

— Eh bien, s’il savait ? Il serait furieux… »

Il se retint d’éclater de rire. La jalousie n’est pas un sentiment civilisé ; et certes, Mévil se souciait infiniment peu de n’importe laquelle de ses maîtresses.

Elle le regardait, tendre, quêtant un baiser. Évidemment elle jugeait sévèrement la trahison de Fierce envers Raymond, et la noirceur de ce crime commis pour elle chatouillait agréablement sa vanité. Il donna le baiser, complaisant quoique ironique. Maintenant qu’il l’avait eue, d’ailleurs, elle lui était tout à fait indifférente. Pourquoi diable, en pure vérité, lui avait-il sauté dessus tout à l’heure ? Bah !

À midi, il rentrait à bord déjeuner. Un timonier le guettait pour qu’il émargeât un ordre frais signé. Il lut :

« Le Contre-amiral commandant la deuxième division de l’Escadre de Chine,

« Ordonne :

« À dater de ce jour, l’école élémentaire et le gymnase cesseront de fonctionner sur les bâtiments de la division.

« En lieu et place, MM. les commandants feront exécuter alternativement, et par tous les hommes de leurs équipages, l’exercice ordinaire et l’exercice général du canon.

« Tous les soirs, il sera en outre procédé après le branle-bas à des exercices de pointage nocturne.

« L’amiral insiste sur l’extrême importance de tous les exercices sus-mentionnés, et compte sur le zèle et le patriotisme de tous pour multiplier promptement la force efficace des bâtiments à lui confiés par la République.

  « Fait à bord du Bayard, ce 27 décembre 19…

« D’Orvilliers. »

— « Bon, pensa Fierce, voilà les bêtises en train.