Les civilisés/VIII

Librairie Paul Ollendorff (p. 49-55).
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VIII

Sept heures du matin. Dans sa chambre d’officier, à bord de son croiseur de guerre le Bayard, Fierce, — Jacques-Raoul-Gaston de Civadière, comte de Fierce, — dort sur sa couchette.

Une belle chambre, — une chambre d’aide de camp, — très vaste, dix pieds de long, huit de large, six de haut ; — et magnifiquement éclairée : deux sabords grands comme des mouchoirs de poche qu’on peut ouvrir quand il fait beau. — Quatre murs en tôle d’acier ondulée ; une armoire et un bureau, en tôle d’acier plane ; une toilette et une commode, en tôle d’acier cintrée ; un lit, en tubes d’acier rectilignes. — C’est tout, la chambre est pleine. — En France, à Cherbourg ou à Toulon, Fierce, d’ailleurs riche et délicat, se refuserait net à faire son chez-lui d’une pareille boite à conserves. Il aurait quelque part à terre, dans une rue correcte et discrète, le taudis de bon goût, parisianisé, indispensable à la vie d’escadre, et dans quoi l’on peut regretter sans trop d’amertume sa garçonnière de la rue de Magdebourg. — Ici, il s’est résigné à capitonner sa cage, faute d’en pouvoir sortir. Le capitonnage est artistement posé, on ne voit plus les barreaux. Les tôles de toutes les espèces disparaissent sous un crépon de soie gris-perle, alternant avec un velours gris de fer ; trop de gris, mais c’est la couleur des pensées de celui qui dort, — là, sur la couchette aux rideaux de mousseline grise.

Il dort très calme, — l’air sage de quelqu’un qui ne s’est pas le moins du monde couché fort après l’aurore, merveilleusement ivre de toutes les ivresses les plus blâmables. Ses paupières sont bien un peu noires ; mais ses boucles brunes s’éparpillent très chastement autour de son front, et sa gorge se soulève aussi paisible qu’une gorge plate d’innocente pensionnaire, dans un petit lit de couvent.

Jacques-Raoul-Gaston de Civadière, comte de Fierce. — D’azur au chevron d’or, accompagné de trois nefs du même, posées sur mers d’argent, deux et une. — Né à Paris, le 3 décembre 19.. ; fils unique du feu comte Fred-Raoul de Civadière de Fierce, et de feu Simone de Marroy, son épouse. — Du moins, c’est l’état civil qui se porte garant de cette collaboration conjugale, par ailleurs peu vraisemblable : les Fierce ont été des gens trop bien élevés pour se donner le ridicule d’un enfant fait en commun, la huitième année de leur mariage. Comme il sied, ils furent des amants quatre mois, — leurs quatre mois de Tyrol et de Hongrie, après qu’un cardinal de leur parenté les eut luxueusement bénis à Sainte-Clotilde ; — et par la suite, des époux irréprochables, sans aucune espèce d’intimité hors de propos. — Jacques de Fierce est donc né probablement d’une fantaisie aggravée d’une distraction. Mais cela n’a aucune importance : Mme de Fierce en tous caprices savait ne pas déroger ; il s’ensuit par conséquent que son fils est véritablement gentilhomme. Au reste, c’est la dernière chose dont il se soucie.

Jacques de Fierce a d’abord poussé comme une mauvaise herbe dans une cour de prison, — au quatrième étage de l’hôtel familial, dans la compagnie moralisatrice d’une bonne allemande, de plusieurs laquais et de beaucoup de joujoux.

De la sorte jusqu’à six ans. À six ans, premier souvenir notoire : — Un soir d’hiver, — il y avait de la neige tombée sur l’appui des fenêtre : tous les détails sont restés nets dans la jeune cervelle. M. Jacques échappe à sa bonne et trotte menu par la maison. — Il est cinq heures ; maman prend son thé probablement, et il doit y avoir d’excellents gâteaux avec ce thé. — M. Jacques descend trois étages et se faufile chez sa mère, point trop sûr du chemin. Une porte, — deux portes, — trois portes, fermées ; — un paravent : M. Jacques avance plus furtif qu’une souris. — C’est là : — maman, renversée dans une bergère, serre un monsieur entre ses bras ; on ne voit que le dos du monsieur et les bras de maman ; et la bergère recule à petites secousses, en grinçant comme un sommier de lit. — M. Jacques, très surpris et inquiet, se retire sur la pointe des pieds, et s’en va diplomatiquement questionner la valetaille. Des explications lui furent fournies, copieuses.

À sept ans, premier précepteur, suivi de plusieurs autres. Celui-là est un prêtre, honnête homme et homme vertueux. Promptement, il inculque à l’élève un durable dégoût de la vertu. M. Jacques, on ne sait par quel mystère d’atavisme, se révèle un enfant exceptionnellement sincère et droit ; — par-dessus le marché, point bête. Le contraste lui apparaît trop marqué de ce qu’on lui enseigne et de ce qu’il voit : — Tout ça, c’est des mensonges. — M. Jacques commence à douter d’énormément de choses. Par leurs méthodes d’éducation, toutes diverses et personnelles, ses précepteurs successifs achèvent de le persuader que la vie est une sorte de mystification colossale, et le monde, une scène bien agencée pour comédies-bouffes.

Treize ans. Le petit de Fierce, élève d’un collège religieux de Belgique, vient passer les treize jours de Pâques à Paris, chez ses parents. Il s’y ennuierait fort, n’était la compagnie du petit de Troarn, son camarade de classe, qu’on lui permet de fréquenter. Très libres et curieux, les deux collégiens découvrent Paris. Le 11 mars, — ces choses-là datent, — Fierce et Troarn se risquent rue de Moscou, chez une élégante personne qui s’intitule Mme d’Harteval, et dont la renommée a percé jusqu’à eux. Ils trouvent une fille jolie quoique négligée, qui d’abord se scandalise, pour la forme, et consent ensuite, indulgente, à ce qu’ils désirent. Fierce se couche un peu troublé, se relève un peu déçu, et, gêné de sa contenance sous les yeux moqueurs de la demoiselle, prend finalement le bon parti d’éclater de rire. C’est fait.

Dix-huit ans. Fierce a choisi d’être marin comme de ses amis choisissent d’être cavaliers ou diplomates. L’École Navale lui est un refuge inattendu, mais précieux et urgent contre les dangers de sa propre nature, laquelle est exigeante et n’admet aucune sorte de règlement. Fierce vient de passer à Paris trois années brillantes et fatigantes ; brillantes, par le nombre et la qualité des intrigues qu’il a nouées ; fatigantes, parce que ces intrigues monotones l’ont aiguillé vers d’autres divertissements plus variés et moins anodins. Il se trouve donc en temps opportun sévèrement cloîtré au fond de la Bretagne, sur un rude vaisseau, revêche et froid, loin des jupes professionnelles ou mondaines qui l’ont trop bien accueilli les hivers derniers, — loin des câlineries énervantes de telle petite cousine qu’il déniaisait aux vacances dans son château angevin, — loin des arrière-boutiques pour sénateurs et des bars anglais pour diplomates étrangers, où souvent l’a conduit son désir têtu de toutes choses neuves et interdites. — M. de Fierce est officier de marine, ce qui lui sert de préservatif momentané contre diverses maladies fâcheuses, parmi lesquelles figurent honorablement le gâtisme et l’ataxie.

Et maintenant, Fierce court le monde.

Ce n’est pas très amusant. Quand même, c’est plus amusant que la vie de Paris ; — plus éclectique et moins menteur. — La débauche parisienne n’a pas grand’chose à envier à la débauche exotique, quant au fond ; mais elle s’embarrasse hypocritement de volets clos et de lampes baissées. Ailleurs, les gestes voluptueux n’ont point peur du soleil. Or, Fierce par-dessus tout continue d’aimer la sincérité.

Il s’est fait un métier de la chercher partout, — en Chine, à Sumatra ou aux Antilles ; — dans les philosophes reliés de velours gris qui garnissent, au-dessus de son lit, sa bibliothèque de fer forgé ; — sur les lèvres brunes ou roses de beaucoup de maîtresses caressées au hasard des relâches et des escales ; — au fond de trop de flacons et de trop de bouteilles, et parmi toutes les sortes de fumées connues en ce monde mesquin, — fumées d’opium, — fumées de haschisch ; — fumées d’éther ; — dans les théories positives et rigoureuses d’un Torral, dans l’égoïsme épicurien d’un Mévil, dans sa propre gouverne impulsive et indifférente. Toutes les bribes de vérité découvertes, tous les bouts de voiles arrachés n’ont point réussi à le satisfaire. Il a goûté à tout et s’est dégoûté de tout. Il continue cependant à vivre, et il abuse de la vie, trouvant fade d’en user seulement.

Son père et sa mère sont morts. De ce double deuil il a tiré quelque mélancolie et peu de tristesse. Libre et riche, il poursuit le même chemin, faute d’en savoir un meilleur, qu’il désire toutefois obscurément.

Un vieil amiral, idéaliste et candide, s’est épris de lui pour l’avoir aperçu dans on ne sait quel prisme purificateur ; il l’aime en fils et le traite en héros ; Fierce le rembourse d’un peu d’amitié méprisante.

Fierce court le monde, et promène de climats en climats son dédain de toutes les lois, son ironie pour toutes les religions, sa haine contre tous les mensonges, et sa faim et sa soif de toutes les nourritures inédites et miraculeuses que la vie promet et qu’elle ne donne pas.