Les civilisés/VII

Librairie Paul Ollendorff (p. 42-48).
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VII

À Saïgon, ils descendirent de voiture sans savoir pourquoi et marchèrent au hasard en continuant de chanter.

— « Bonne chose, formula Torral, en s’interrompant dans un refrain merveilleusement obscène, bonne chose que de ne pas savoir où l’on est. Le propre des hommes civilisés est de jouer les sages le jour et les fous la nuit. Il faut un peu de tout. »

Il entama un nouveau couplet, lequel, sans doute en horreur de la moderne littérature psychologique, péchait plutôt par excès de clarté.

Dans l’état d’esprit où ils étaient, leur promenade avait un but très indiqué, et ce but voisinait précisément avec le quartier qu’habitait Torral. Mais ils s’égarèrent, ce qui les étonna à tort, et au bout d’un long chemin, ils aboutirent au milieu de la rue Catinat tout à fait déserte alors. Mévil, le premier, s’aperçut de l’erreur.

— « Zut ! dit-il. Ce n’est pas là qu’on allait. D’ailleurs je m’en fous. J’habite à deux pas et je rentre. Ce qu’il me faut pour l’instant, c’est un lit. »

Il tenait à pleins bras la taille de sa maîtresse, et tous deux marchaient bouches jointes, ce qui n’allait pas sans trébuchements.

— « Tu es ivre, affirma Torral. On ne se quitte pas. Suivez-moi tous. »

Il prit la tête de la bande ; mais au lieu de descendre la rue, il la remonta. Un chat, effaré de leurs cris, bondit de l’ombre d’une porte ; Hélène, frôlée, poussa un cri perçant, et Fierce, qui marchait le dernier, lança sa canne à la bête fuyarde. Le chat roula, les reins cassés, et Torral se détourna pour l’achever d’un coup de talon. Après quoi, il le prit par la queue, fit un moulinet, et en calcula tout haut la circonférence. Cependant ils arrivaient devant la cathédrale, et firent halte, absolument stupéfaits de n’être point où ils croyaient.

— « La maison du dénommé Dieu ? exclama Torral furieux comme d’une plaisanterie stupide. — Celle-là est trop raide ! »

Il fit tournoyer le cadavre du chat, et, à toute volée, le jeta contre l’église. Après quoi, rasséréné, il s’orienta, et repartit en sens inverse, — les autres le suivant toujours sans objection. Et ils ne se retournèrent pas pour voir, derrière eux, les deux flèches sombres, dédaigneuses, se renfoncer dans la nuit.

Cette fois, ils arrivèrent à bon port. Ailleurs, la ville dormait toute ; mais là, chaque maison, gueule ouverte, rougeoyait, et il sortait de partout de grands rires ivrognes. Torral triomphant fit un discours par lequel il prouva qu’il était un guide itchiban, — numéro un, — et que désormais le monde des voluptés leur était ouvert ; il n’avaient qu’à dire Sésame… À quoi Fierce, plus taciturne à mesure que l’air de la nuit augmentait sa saoulerie, répondit par un seul mot, et réclama des Japonaises. Ils envahirent une maisonnette blanche qui avait l’air d’une villa rustique, et s’assirent bruyamment au milieu d’un cercle de fillettes-bibelots, drapées de robes à grandes fleurs, qui riaient à menus rires, avec beaucoup de décence et de politesse.

Fierce, connaisseur en Japonaises, choisit la plus jolie et la suivit dans une cellule tellement propre qu’il ôta ses souliers à la porte, ce dont elle le remercia comme d’une courtoisie d’homme très bien élevé, car c’est l’usage au Japon. Ils causèrent. Elle l’écoutait très sérieuse, attentive à comprendre sa voix alourdie et gardant soigneusement sur ses lèvres peintes son sourire correct et réservé.

Il parlait bien japonais, elle fit des mines admiratives. Elle lui dit son nom : Otaké-San, Mademoiselle Bambou ; il comprit Otaki-San, Mademoiselle Source, et cela la fit rire aux larmes. Elle lui dit aussi son âge, treize ans. Elle craignait qu’il ne la trouvât trop jeune, sachant qu’en Europe, les femmes attendent d’être vieilles pour n’être plus « pures comme le Fousi-San très pur ». Mais il lui expliqua qu’il avait pris à Hong-Kong le goût des Chinoises de dix ans, et qu’elle lui paraissait au contraire très grande personne. Elle vint alors sur ses genoux et ils firent quelques gestes ; c’est-à-dire qu’il en fit, et qu’elle s’efforça de les imiter, docilement, en petite fille bien sage, — jusqu’au moment où ces gestes devinrent tels qu’elle s’imagina des choses abominables et protesta avec indignation. Mais il rit à son tour très fort, et lui jura qu’il ne la prenait pas « pour une Française ». Elle consentit alors à des jeux naturels quoique détournés, et fit même effort pour simuler non pas une ardeur inconvenante et invraisemblable, mais une indifférence de bon goût, exempte d’ironie.

Quand ils revinrent tous deux dans la grande salle, il y avait tumulte. Mévil, travaillé d’imaginations baroques, et plus ivre à cause d’un verre de menthe qu’il venait de boire, s’acharnait à vouloir accoupler en des postures illicites la pauvre Liseron, ahurie et sanglotante, et plusieurs Niponnes stupéfaites et scandalisées. Fierce mit la paix, quoiqu’il commençât lui-même à marcher de travers, et à voir deux Otaké-San au lieu d’une. Ils sortirent enfin. Torral, que les Japonaises ennuyaient, attendait à la porte, assis sur le bord du trottoir. Il se leva et ils le suivirent ; grâce au champagne sec, il était le seul qui sût encore trouver son chemin.

Au fond d’une ruelle noire, ils arrivèrent à une case de planches vermoulues et de paille pourrie, — plus borgne et plus tragique qu’une auberge de mélodrame, — et dont la porte béquillée de deux bâtons avait l’air de s’être fermée sur un assassinat. On pouvait croire, après être entré, qu’il en était ainsi, parce que le sol, — terre nue et boue, — était semé de corps gisants ; mais c’étaient seulement des corps ivres.

À droite et à gauche, des niches à chiens s’ouvraient, closes d’une claire-voie ; c’étaient les chambres d’amour, — car on aimait dans cette porcherie. On aimait les femelles saoules qui se vautraient à terre, et que tout d’abord on ne distinguait pas, à cause de la lueur trop fumeuse du quinquet unique, toujours près de s’éteindre, mais qu’on vérifiait bientôt être des femmes, les unes jeunes et les autres vieilles, celles-ci plus hideuses, mais pas de beaucoup, et plus expérimentées. Toutes buvaient de l’eau-de-vie de riz, et jouaient avec des boys, des garçonnets vieillots, quoique impubères, — l’attraction répugnante du lieu.

Pour le moment, le lieu possédait une autre attraction ; mais celle-ci ne figurait pas au programme : — Par terre, assis le dos au mur, il y avait un homme ; — un Occidental, un Français. Et on l’entendait rire à petits hoquets, comme les poules gloussent. Il ne buvait pas, il ne fumait pas l’opium ; il n’avait pas de femme ni de garçon. — Non, il regardait seulement, droit devant lui, avec des yeux ternes. Cet endroit-ci était au monde le seul où il se trouvât bien. — Il regardait et il riait, stupidement.

Eux, les Civilisés, le reconnurent lorsqu’ils entrèrent, — le reconnurent pour un des leurs. Car il s’appelait Claude Rochet, et il avait été le plus terrible pamphlétaire de la colonie ; — beaucoup de gouverneurs avaient tremblé devant sa plume. Aujourd’hui, vieux, — quarante ans ! — usé, vidé, fini, imbécile, — il restait quand même un des trois ou quatre maîtres de Saïgon et d’Hanoï, de par la terreur des journaux qu’il commandait encore. Et toute sa vie il s’était vanté, et il se vantait encore, dans ses suprêmes instants lucides, de n’avoir ni Dieu, ni maître, ni loi.

Ah ! il avait bien vécu ! Selon la formule ; — sans préjugés, sans conventions, sans superstitions ; — au gré de sa fantaisie, — de toutes ses fantaisies ; — et même aujourd’hui, vieux et proche de la fosse, ou de l’hospice, il avait encore son courage et sa volonté des anciens jours : il savait venir chercher son plaisir où il le trouvait, fût-ce dans un bouge, — ici ! Torral, en passant, salua cet nomme. — Puis il pénétra dans un des chenils, après avoir appelé du doigt deux boys qui accoururent ; et il ne ressortit pas.

Hélène Liseron, trop ivre et trop lasse, s’endormait contre l’épaule de son amant. Mévil était demeuré sur la porte. Un coureur de pousse l’appela de la rue. Machinalement, il fit demi-tour, et se laissa remporter chez lui avec la chanteuse, oubliant Fierce.

Fierce resta seul, debout au milieu du cloaque. Quatre femelles accrochées à son vêtement, le tiraillaient vers leurs nattes,

Il ne pensait plus à grand’chose, ni bien nettement. Tout de même, une idée surnageait, dans le naufrage le sa cervelle, — une idée idiote, mais tenace comme une migraine… ce Rochet, quelque dix ans plus tôt, avait été certainement un homme jeune, intelligent, fier… Drôle que ce fût devenu ça !…

Rochet gloussait et bavait. Fierce secoua les épaules et balbutia : « Peuh ! »

Il regarda les femelles ; — des guenons, pour sûr. Il dit encore : Peuh ! — Il en choisit deux ; la plus jeune et la plus vieille. — Puis il s’effondra sur la natte, et rassembla toute sa salive pour commander distinctement, impérieusement :

— « Opium. »