Les civilisés/VI

Librairie Paul Ollendorff (p. 32-41).
◄  V
VII  ►

VI

Les chevaux annamites, gros comme des ânes, vifs comme des écureuils, traînaient la victoria d’une allure folle, avec des ruades et des bonds. Le saïs indigène poussait ses bêtes parce que la rue large était déserte et claire d’électricité. Et dédaigneux des hommes blancs, il ne se retournait pas sur son siège pour les voir.

Ils avaient attendu longtemps à la porte du théâtre, et Mévil, mal remis de son malaise mystérieux, avait piétiné le trottoir avec fièvre. Puis, la chanteuse venue, hésitante et mutine, il s’était jeté vers elle avec une sorte d’avidité, et l’avait entraînée comme une proie. Ils étaient montés tous quatre dans la voiture trop étroite, et, les présentations faites, courtes, aucun n’avait plus parlé.

Mévil, assoiffé, avait conquis tout d’abord les lèvres de la femme. Elle, pas coquette, rendait franchement la caresse. Ils demeuraient étreints, leurs dents heurtées à chaque cahot ; — cependant que Torral et Fierce, froids, les regardaient.

Torral alluma une cigarette, avec des précautions pour ne brûler personne, car on était empilé. Fierce vit une main d’Hélène Liseron qui pendait, abandonnée et molle ; il la prit, la caressa, se pencha pour appuyer sa bouche dans la paume, — puis la laissa aller, et fixa songeusement la cigarette de Torral, tel un petit phare rouge dans la nuit.

La victoria sortit des rues et entra dans le jardin, — ce parc unique sur les trois continents de la planète. Ils frissonnèrent tous les quatre : un parfum asiatique, fleurs, poivre, fauves et encens pourri, montait comme une marée, — et les engloutit. Il n’y avait pas de brise, mais quand même, les feuilles des bambous bruissaient, et cela faisait un son pointu, comme le baiser des deux amants toujours joints. Dans les buissons, derrière les grilles invisibles, les tigres, les panthères, les éléphants, toutes les bêtes prisonnières, mal endormies dans leurs cages, s’ébrouèrent sourdement quand l’attelage passa ; il y eut des souffles rauques et des prunelles phosphorescentes ; les chevaux hennirent et trottèrent plus vite.

Après, ce fut l’arroyo qui borne le Jardin et le pont de briques roses ; l’eau coulait si muette et si noire, que l’arche semblait enjamber du néant. La campagne, au delà, commençait, — avec des villages de canhas indigènes trop basses pour qu’on les vît dans la nuit.

Hélène écarta sa bouche de Raymond pour balbutier trois mots qu’on ne comprit pas. Torral et Fierce par contenance, regardèrent une minute au dehors, puis, Fierce se pencha pour prendre du feu à la cigarette de Torral, tous deux indifférents. — Hélène, dont on voyait les bras au cou de son amant, s’agitait de mouvements lents et rythmés, et poussait de grands soupirs et des plaintes… Une voiture venant à leur rencontre, les croisa dans le temps d’un éclair. D’autres survinrent. La route tournait à gauche, et se prolongeait en allée de parc, joliment encadrée de pelouses et de bosquets. C’était l’Inspection, — les Acacias de Saïgon, où la mode est de se promener la nuit comme le jour. — Des lanternes luisaient nombreuses, créant un demi-jour équivoque et intermittent. Les victorias marchaient au pas, sur deux files ; et l’on distinguait les visages des gens ; mais on n’échangeait pas de saluts, par discrétion. D’une secousse des reins et des poignets, Hélène se redressa. Elle respira fort et s’éventa le visage. Fierce, décemment, étendit sa main et fit retomber les plis de la robe ; dans ce geste, il rencontra le poignet de la jeune femme, et elle lui serra les doigts rudement, comme pour détendre ses nerfs encore irrités. Mévil, la tête à la renverse dans l’angle des coussins, était immobile comme un mort.

— « C’est très bête, dit Hélène après un petit moment. Tous ces gens-là nous ont vus. »

Du menton, elle désignait les voitures de la contre-file.

— « Voyez-les vous-même, » dit Torral en haussant les épaules

Dans chaque voiture, il y avait un homme et une femme, — ou deux femmes, — ou parfois un homme et un garçonnet. — Et tous les couples, sans exception, se serraient plus étroitement qu’ils n’eussent fait avant le coucher du soleil, et prenaient mille sortes de libertés que la nuit ne voilait qu’aux trois quarts.

— « Jolie ville, dit Hélène Liseron. C’est révoltant.

— Mais point du tout, dit Fierce avec du mépris et de l’indulgence. C’est tout simplement naturel, et d’un bon exemple pour les hypocrites qui se prétendent pudibonds. D’ailleurs, ma chère, c’est un sot préjugé que celui du mystère en ce qui concerne l’amour et le sexe. Franchement, à vous avoir entrevue tout à l’heure, j’imaginais que vous ne le partagiez point. Moi-même et beaucoup de mes amis, sommes sans délicatesse exagérée là-dessus. Tenez, ne regardez pas là-bas, puisque ce qui s’y passe vous déplaît, et écoutez un conte qui est une histoire : il y a quelques années, le hasard et des goûts partagés me firent l’ami d’un certain Rodolphe Hafner, diplomate et homme parfait. Hafner avait alors une jolie maîtresse qu’il appréciait fort, et dont il aimait à me dire du bien. Il finit par m’en dire tellement que je fus amoureux d’elle à mon tour. Hafner s’en aperçut, n’en témoigna rien, et me joua le plus joli tour d’ami que j’ai jamais connu. Il m’invita certain soir à souper en tiers avec sa maîtresse. Puis, nous ayant tous deux convenablement grisés, il passa au fumoir, et se mit à jouer du piano. Il était passionné de musique, et je savais qu’une fois en train, le tonnerre ne l’aurait pas arraché de son tabouret. Il jouait donc, et ce qu’il jouait était langoureux en diable ; si langoureux, que nous n’écoutâmes pas jusqu’au bout. — L’aventure s’acheva sur un divan turc fort moelleux, et je crois bien que ce divan n’était pas là par simple hasard.

— Je l’espère bien, dit Torral. Mais ton Hafner était un garçon pourri d’élégance et truffé d’idéalisme. S’il avait été un pur civilisé, sans guirlandes, il t’aurait dit tout clairement : Vous la voulez, la voilà. — Quand je travaillais au viaduc de Sassenage, en Dauphiné, j’avais pour camarades deux types que je regrette encore : ils sont morts dans l’éboulement d’Engiens. À nous trois, jeunes, têtes solides et poches plates, nous avions une femme, rien qu’une ; nous l’avions fait venir de Grenoble à frais communs. Ce n’était pas grand’chose, — je veux dire au point de vue cervelle, — mais on la dressa. Chaque nuit, un de nous couchait avec elle, — à tour de rôle. — Les soirées, nous les passions tous quatre ensemble au coin du feu. — Il fait plus froid là-bas qu’ici. — On faisait de la mécanique et de l’analyse. La gosse écoutait sans permission d’ouvrir le bec. — À minuit, pour la dédommager, son amant de la veille ouvrait un bouquin sentimental et lui faisait un bout de lecture. Ça ne traînait d’ailleurs pas : les mots hébétés opéraient sur cette petite comme une infusion de cantharides : On n’avait pas tourné deux pages qu’elle était à cheval sur son amant — son amant du jour. — Malgré quoi je vous prie tous de croire que nous achevions le chapitre sans broncher. Que diable ! Je ne sache pas qu’il soit honteux de faire des enfants, et je ne comprends pas pourquoi l’on se cache quand on essaye d’en faire, — ou qu’on fait semblant. »

Liseron se souleva pour regarder Torral.

— « Vous êtes abominable, dit-elle ; — elle se tourna tendrement vers Raymond : — n’est-ce pas, ami ?

— Oui, » souffla Mévil d’une voix basse et terne, — la voix des gens qui répondent sans avoir entendu. — Il était toujours affaissé en arrière, et on ne voyait pas son visage dans l’ombre. Fierce cligna des yeux pour l’examiner ; mais il l’entendit respirer librement, d’un souffle égal et ne s’inquiéta pas.

— « Cholon, » cria Torral au saïs.

Ils avaient quitté l’allée de promenade. Les chevaux trottèrent. La route tourna sous bois, entre des haies opaques. Tout de suite, ce fut le silence, la solitude et l’obscurité. Ils coururent longtemps dans la campagne endormie, et, au bout du bois, ils débouchèrent dans une grande plaine.

Ils avaient cessé de parler dès qu’ils s’étaient retrouvés seuls, — bâillonnés en quelque sorte par la nuit noire des taillis. La plaine, moins sombre, luisait faiblement sous les étoiles, car elle était nue, sans un arbre ni une broussaille ; mais quand même, on n’avait point désir de bavarder dans cette plaine-là, — la Plaine des Tombeaux. — À perte de vue, vers tous les horizons, la terre se bosselait de monticules réguliers, tous pareils et très serrés les uns contre les autres, poignées de poussière sous quoi dorment d’autres poignées de poussière, tout cela impossiblement antique et anonyme, suant l’oubli et le néant. — Pas de pierres, pas d’épitaphes. De très loin en très loin, une brique rompue, effritée, un caillou gris de lichen. Et toujours, jusqu’à l’infini, les tombes uniformes, — innombrables et monotones comme les vagues de la mer. — Innombrables : les morts asiatiques possèdent pour l’éternité leurs demeures funèbres ; on ne les en chasse pas, même après des siècles de siècles ; jamais les vieux ossements ne font place aux ossements jeunes : tous reposent en paix, côte à côte, et c’est très long de traverser leur domaine.

À mi-chemin, le saïs arrêta, à cause d’une lanterne éteinte. Depuis une heure ils étaient tous rigoureusement silencieux : la plaine mortuaire pesait sur eux comme un linceul sur des cadavres. — Torral secoua sa torpeur, et se pencha pour regarder au dehors. À cent pas, quelque chose de gris se profilait sur le ciel noir, — une bâtisse informe, solitaire au milieu des tombes, tombe elle-même : la sépulture de l’évêque d’Adran. Torral la nomma à voix haute, pour parler, et rompre d’un bruit humain l’intolérable silence. Mais on ne lui répondit pas, et le saïs fouetta ses chevaux. Ils allèrent encore très longtemps, et Fierce, presque assoupi, s’amusait à rêver qu’ils erraient dans un labyrinthe de l’Hadès, et que jamais, jamais ils ne rentreraient dans le monde des vivants…

Ils y rentrèrent tout d’un coup, comme un train qui jaillit hors d’un tunnel. Cholon, brusquement, apparut dans l’ombre, et surgit véritablement autour d’eux. Sans transition, ils se trouvèrent au milieu d’une ville, — une ville chinoise, incroyablement bruyante et grouillante, avec ses boutiques affairées, ses lanternes de bambou grosses comme des citrouilles, ses devantures en dentelle de bois doré, ses maisons bleues qui fleurent l’opium et la pourriture, ses échoppes en plein vent, éclairées d’un quinquet, où l’on vend toutes sortes de choses à manger qui n’ont pas de nom que nous sachions dire. Il y avait plein les rues d’hommes, de femmes et d’enfants, tous riant et criant, avec une agitation joyeuse et tumultueuse. Les hommes portaient uniformément la longue queue à bout de soie, et les femmes le chignon luisant enjolivé de verroteries vertes, — car ils étaient Chinois et pas Annamites. Il n’y a pas d’Annamites à Cholon, et c’est pourquoi la succursale de Saïgon n’est point une ville brune, délicate et mélancolique, mais une ville jaune, exubérante et populacière, comme sont les cités méridionales du Kouang-Tong et du Kouang-Si.

Le saïs claquait du fouet pour ouvrir la foule, et les chevaux piétinaient sur place. Torral se mit à siffler un refrain, et Fierce allongea sa canne pour pousser un enfant qui se jetait sous les roues. Tous se reprenaient à être de bonne humeur et expansifs, avec un soulagement superstitieux d’être évadés des Tombeaux et du Silence. Ils causèrent et rirent. Mévil s’éveilla brusquement de sa torpeur, et baisa la bouche de son amie, avec des façons câlines qu’elle prit pour de la tendresse. Ils arrivèrent après des embarras de foule au cabaret à la mode. Et ils soupèrent, s’excitant à être très gais.

Torral fit remarquer qu’il était une heure du malin ; et que c’était une équipée ridicule d’être à Cholon à cette heure-là, et de n’être pas ivres, — ivres d’alcool, d’opium ou d’autre chose. Fierce, immédiatement, choisit des liqueurs, fit des mélanges et se mit à boire, après avoir observé que le lieu n’était pas propice à l’ivresse de l’opium, qui exige le recueillement de la fumerie chaste et philosophique, pas plus qu’à l’ivresse de l’éther, qui se plaît aux alcôves, aux bouches amoureuses complices et aux draps de lit bordés par-dessus les têtes. — Il buvait froidement, d’un seul trait, après avoir vérifié la couleur des drogues en levant son verre au niveau des lampes ; puis il le reposait vide, et regardait les flacons comme un peintre regarde sa palette, la tête penchée à gauche et les sourcils froncés.

Torral, qui désapprouvait tous les excès de toutes les sortes, haussa les épaules et demanda du Champagne sec, excellente chose pour les folies immédiates et vite assagies. Mévil dit seulement deux mots à voix basse au boy-chef, qui s’en fut préparer pour Hélène une boisson glacée, douce et traîtresse, qu’on avalait comme de l’eau, sans se défier ; — et pour lui, Mévil, un grand verre d’une saleté brune et opaque, qui puait le poivre. Le médecin toussa deux fois en vidant ce verre-là, mais aussitôt après, il sembla gris de la plus jolie griserie du monde, aussi alerte et dispos qu’il avait été prostré dans la voiture, après qu’il eut pris son premier plaisir de sa maîtresse ; — et il lutina prestement la jeune femme, dont la pudeur, comme par magie, semblait fondre à chaque gorgée qu’elle buvait.

Tous furent ivres, chacun à sa manière. Terral cassa de la verrerie, et Fierce bâtonna rudement un des boys qui avait osé rire en le regardant.

Ils remontèrent dans la victoria pêle-mêle et revinrent à Saïgon en chantant à tue-tête, derrière la silhouette du saïs ironiquement impassible sur son siège. — Ils revinrent par la route haute, la mieux embaumée de magnolias.