Les civilisés/V

Librairie Paul Ollendorff (p. 26-31).
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V

— « Le Tout-Saïgon ? demanda Fierce en regardant les loges, vides pour la moitié.

— Le Tout-Saïgon, dit Mévil. Le théâtre est trop grand pour le public. C’est d’ailleurs bien combiné, car il y fait moins chaud. — Habituellement, la salle est quasi-déserte. Mais ce soir, public des premières : une chanteuse débute, et quoiqu’elle soit certainement mauvaise, comme elles sont toutes, il est de bon goût de venir la regarder, sinon l’entendre. »

Sans s’inquiéter du rideau levé, ni des acteurs, il s’adossa contre un fauteuil et dit : « Je fais cornac », en montrant à Fierce chaque loge du bout de son doigt, impertinemment.

« Avant-scène droite, entre les drapeaux tricolores : S. E. le gouverneur général de l’Indo-Chine, — citoyen quelconque dans la métropole, mais ici proconsul de la République et vice-roi. — Oui, ce petit vieux à museau chafouin. — Son voisin, la noble figure de vieillard style Tour de Nesles m’est inconnu, et je le regrette.

— C’est mon amiral, dit Fierce, le père d’Orvilliers.

— Nouveau venu, tout s’explique. Je poursuis. Avant-scène gauche, en face des pouvoirs politico-militaires, les pouvoirs économico-financiers, plus stables : cette énorme brute, carrée de partout, avec des dents de loup et des mains qui font peur, le sieur Malais, fermier du riz, du thé et de l’opium, et mon ennemi particulier ; quarante millions trébuchant au soleil, tous mal acquis. À côté, sa femme, plus blonde, plus rose et plus mince qu’on ne la voit d’ici, et malheureusement trop chère pour ma bourse : sans quoi, j’aurais déjà oublié mon portefeuille sur la table à thé de sa véranda. Passons. Les loges de face, semi-officielles : à gauche, ce tas de brocart vert, somptueusement brodé, et la toute petite main brune qu’on devine dans la manche pagode, Mlle Jeanne Nguyen-Hoc, fille unique du nouveau Phou de Cholon, étrange et mystérieux petit animal dont on ne sait pas s’il est plus européen dans l’apparence ou plus asiatique dans la réalité. À droite, le lieutenant-gouverneur Abel, notre amé sous-potentat, qui trône familialement entre sa première fille et sa seconde femme, qu’on prendrait assez bien pour deux sœurs : l’une jolie et l’autre laide…

— Rudement jolie, la jolie, observa Fierce ; un sphinx en albâtre, avec des yeux de diamant noir……

— Trop petite fille, et sa belle-mère insuffisamment plastique. Ce n’est pas intéressant. Regarde plus loin, si tu cherches les beautés classées : le corsage mauve et le chapeau gris perle, à côté de cette caricature d’homme de loi couleur citron… Mme Ariette, femme d’avocat retors, retorse elle-même.

— Mévil est payé pour le savoir, dit Torral, assis, sans se retourner.

— Je ne suis pas payé, rectifia le docteur ; j’ai payé… et je paie encore. Bah ! la diablesse est jolie, et ça m’amuse de voir sa mine chaste au milieu de mon oreiller. Je te l’ai dit tout à l’heure : toutes les femmes sont tarifées, ici… Hein ? »

Il fit face à la scène.

La nouvelle chanteuse, enrouée sans doute, venait de s’interrompre net. Confuse et vexée, elle demeurait les bras ballants, prise entre l’ironie contente de ses camarades de planches et la curiosité narquoise du public. C’était une belle fille plantureuse avec des cheveux roux et des yeux rieurs.

Un coup de sifflet partit ; des rires fusèrent. Non, la nouvelle chanteuse n’était pas enrouée ; c’était plus simple : elle n’avait point de voix, point de voix du tout ; elle avait autre chose, des bras agréables, des épaules rondes et une croupe musclée, et sans doute venait-elle à Saïgon dans l’espoir que c’était assez. Pour dire le vrai, Saïgon, d’habitude, n’en demandait pas davantage. Mais ce soir, une mouche musicale avait piqué la salle, et la salle semblait tout prés d’exiger que la chanteuse chantât.

Froidement, l’actrice en prit son parti et traversa la scène en traînant ses jupes. Côté cour, elle s’arrêta, fit face et réattaqua la phrase rebelle. Mais c’était trop haut ; elle changea de ton, insolente, sans souci de l’orchestre ; ce fut trop bas. Les sifflets repartirent. Elle s’arrêta derechef, mit ses poings sur ses hanches, puis, flegmatiquement, philosophiquement, d’une voix très douce qui s’insinua dans toutes les oreilles hostiles, elle prononça : M...., et tourna le dos.

Il y eut un silence suffoqué. Mais, tout aussitôt, quelqu’un applaudit avec fureur, et la chanteuse, plus stupéfaite que personne, se retourna bouche bée. Elle vit un beau garçon élégant qui la dévorait du regard en déchirant ses gants de soie, et, charmée, elle lui jeta un baiser dans une révérence. Mévil, cinglé dans son caprice par ce baiser comme par un coup de fouet, arracha ardemment l’orchidée de sa boutonnière pour la lancer aux pieds de la fille. Et ils se regardèrent en souriant, comme si c’eût été déjà convenu qu’ils coucheraient ensemble.

Après tout, cette comédie à deux personnages en valait une autre, et le public, intéressé, se mit à rire et bientôt battit des mains. Les hommes, leurs yeux allumés, se poussaient du coude ; les femmes, méprisantes et jalouses, jetaient quand même leurs fleurs à l’héroïne pour qu’on ne vît pas leur jalousie. Ce fut une façon de succès théâtral que les deux amoureux purent se partager.

Mévil, cependant, interrogeait :

— « Qui est-ce ? Comment s’appelle-t-elle ? »

Un spectateur s’empressa de fournir la réponse, fort glorieux de se mêler l’aventure.

— « Elle s’appelle Hélène Liseron, monsieur. Voulez-vous me faire l’honneur de prendre mon programme, monsieur ?

— Liseron ? dit Fierce. Alors je la connais. Elle était, l’an dernier, la maîtresse de mon camarade Chose, à Constantinople, et quand on le crut tué dans le fameux attentat bulgare, elle s’envoya sans barguigner trois coups de revolver dans la poitrine, dont heureusement pas un ne trouva le bon endroit. On les soigna côte à côte à l’hôpital, elle et lui, et ils s’aimaient si fort que tout le monde prédisait un mariage et que les infirmières laïques en pleuraient d’attendrissement. Trois semaines plus tard, ils se sauvaient chacun de leur côté, — brouillés à mort, — sans avoir d’ailleurs jamais su pourquoi.

— Très bien », dit Torral.

Sans écouter, Mévil griffonnait une carte. Il lut à mi-voix :

« Le docteur Raymond Mévil supplie l’exquise Hélène Liseron de daigner tout à l’heure accepter sa voiture pour rentrer chez elle par le chemin le plus long. »

— « Maintenant, dit-il, on sort. Je vous invite ; toi, Fierce, spécialement : une première nuit saïgonnaise, des gens tels que nous ne la dorment pas. Nous enlevons cette femme charmante et nous partons d’abord pour Cholon, lieu idoine à la sorte de fête que je combine. Après Cholon, n’importe où. Et, à l’instar des gens les plus vertueux, je veux que nous voyions demain l’aurore.

Ils se levèrent. Fierce donna un dernier regard aux loges, — à l’avocat Ariette, plus jaune que tout à l’heure ; à sa femme, chaste toujours et magnifiquement impassible après l’infidélité publique de son amant ; aux Abel, décemment attentifs au spectacle… La jeune fille, pareille à un sphinx, était tellement immobile que la pensée revint à Fierce d’une statue d’albâtre aux yeux de diamants incrustés.

— « Mon cher, dit-il à Mévil, près de partir, tu as vraiment tort de dédaigner cette enfant-là. Elle vaut largement la plus jolie femme de la salle.

— La petite Abel ? railla Mévil. Tu en as de bonnes ! »

Cependant, il regarda, dédaigneusement.

Ne l’avait-il jamais considérée et fut-il étonné d’une beauté peu commune imposée à ses yeux ? Fut-il pas plutôt, comme il le prétendit ensuite, ébloui jusqu’à la stupeur par l’arc voltaïque d’une lampe fixée machinalement ? Il parut changé en pierre. Plus rien de son corps ne bougea. Sa main, que serra Fierce, pendit insensible. Il fallut le frapper pour qu’il revînt à lui.

Ses deux amis le regardaient avec inquiétude ; il baissa sur eux des yeux troubles, embués.

— « C’est idiot, » souffla-t-il, d’une voix imperceptible.

Il passa sa main sur son front et gagna la porte sans plus rien dire.

Mais, dehors, il parla d’un ton naturel et comme si rien n’était.

— « Au fait, oui. Elle n’est plus si petite fille que ça. Elle fera une très jolie madame. »