Éditions Édouard Garand (p. 15-21).


III

SAINT-VALLIER


Ce matin du 30 septembre 1780 le soleil s’était levé radieux, printanier, presque chaud. La brise d’ouest chassait dans le grand ciel bleu les derniers nuages qui avaient obscurci durant huit jours cieux et terre, et ces nuages, ouatés et tout blancs, fuyaient vers les horizons du nord et de l’est comme de grands oiseaux à tire-d’aile.

Québec, du haut de son promontoire, semblait se réchauffer et se réjouir dans l’étincellement de lumières tièdes et joyeuses qui l’inondaient. Oui, durant huit longs jours elle avait grelotté, muette et morne, sous l’avalanche de pluies torrentielles et dans les rafales mugissantes et glaciales des vents du nord-est. Dans ses rues les eaux du ciel avaient coulé et rugi par torrents, creusant les ruisseaux, traçant des canaux sinueux, ouvrant presque des ravins, charriant les déchets et des débris quelconques et dévalant vers la ville basse, vers le fleuve et vers la rivière Saint-Charles. Durant ces huit jours les citadins, claquemurés dans leurs habitations, n’avaient cessé d’entendre le crépitement de la pluie sur les toits, les rugissements de la bourrasque, le grincement des volets sans cesse secoués, le crissement de l’eau dans les gouttières. Or, ce soleil très lumineux, cette brise douce et tiède, le grandiose firmament qui étalait sa voûte d’azur toute remuante d’innombrables arabesques rouge-et-or que décrivaient largement les rayons du soleil, c’était, tout cela, comme une renaissance, une vie nouvelle qui apportait à l’homme l’espoir et la joie. Et cette joie s’attachait non seulement aux êtres vivants, mais aussi aux choses inanimées, et l’on pouvait voir les toits des maisons, à formes et de couleurs multiples, les clochers, les dômes, les tourelles se sécher avec la plus parfaite béatitude dans la vive lumière du jour nouveau ; au-dessus planait une légère vapeur que la brise emportait ensuite avec les nuages.

Toute la population avait franchi le seuil de sa porte, elle s’était, en joyeuse avalanche, déversée dans les rues, et elle avait empli l’espace serein de ses rumeurs gaies.

L’animation était plus vive en la basse-ville vers laquelle coulait un flot pressé de citadins. Car c’était jour de marché, et en ces jours, la population faisait ses affaires et s’égayait en même temps comme aux jours de grande fête. De la Porte du Palais jusqu’à l’extrémité de la rue Champlain la basse-ville était envahie, assiégée ; les rues et les ruelles étaient prises d’assaut par la tourbe exubérante. Les exclamations joyeuses retentissaient de toutes parts, les rires fusaient, montaient, s’égrenaient longuement. Des commères sur le pas de la porte discutaient à voix haute, disputaient souvent, commentaient ci et ça :

— On n’a eu un temps, hein !

— Un vrai déluge !

— J’ai cru que c’était la fin du monde !

Ça pourrait pas être pire !

La voix française retentissait, haute et fière sous le drapeau anglais qui flottait aux tourelles du Château Saint-Louis.

Des enfants, tête nue, pieds nus, tout barbouillés, couraient dans les ruisseaux, lançaient leurs clairs et gais ramages, barbotaient, se taquinaient. Des ouvriers formaient des groupes sur l’angle de la ruelle et de la rue, parlaient de leurs chantiers, critiquaient les patrons, pestaient contre les gages qu’on leur payait. Les passants se frayaient un chemin difficile au travers de ces groupes d’hommes, des ribambelles de marmots sales et déguenillés, et dans l’eau et la boue. Des charrettes de paysans, traînées lentement par les bœufs roux, noirs, blancs ou bigarrés au joug, cahotaient, enfonçaient dans les ornières, grinçaient, crissaient. Et passants et charrettes semblaient suivre une même direction, c’est-à-dire l’ouest, vers la rue Champlain.

La rue Champlain était en effet, à cette époque, le lieu de rendez-vous des paysans de la campagne qui venaient offrir aux citadins de Québec les produits variés de leurs champs. Ceux de la rive sud y venaient sur des barques légères qu’ils poussaient de l’aviron. Le plus souvent, plusieurs paysans se joignaient ensemble, cotisaient la somme d’argent nécessaire, racolaient un pêcheur ou un marin quelconque et se faisaient transporter, eux et leurs marchandises, sur la rive gauche. Alors, ils installaient des comptoirs, louaient des baraques et débitaient au meilleur compte possible leurs marchandises.

Ce matin du 30 septembre, qui était un samedi, la rue Champlain offrait un spectacle très curieux.

D’abord, il n’y avait pas à s’y faire jour sans jouer rudement des coudes.

Si la rue Champlain attirait plus que les autres endroits de la ville, c’est parce que c’est là que se faisait le débit des légumes, fruits, viandes et poissons, et c’est là que l’acheteur et la marchandeuse étaient plus sûrs de faire leurs affaires. Il faut dire qu’il se faisait une terrible concurrence. On entendait ces cris :

— Eh ! vous… là… combien les pommes de terre ?

C’était la voix d’une matrone.

— Un « chelin » le panier ! répondait le vendeur affairé.

— Un « chelin », mais c’est un vol ! rugissait la matrone.

— Eh ! la mère… appelait un vendeur voisin qui avait entendu la remarque, par ici ! par ici !… son panier à lui est tout p’tit, vous n’avez pas vot’mesure !…

La matrone accourait.

— Et vous, combien les vendez-vous vos pommes de terre ? demandait-elle.

— Un « chelin », la mère, rien qu’un chelin… voyez ! mon panier est ben plus grand que le panier de l’autre, vous en avez quasiment pour le r’double !

En effet le panier de ce vendeur avait des proportions plus grandes. Mais, défiante, la matrone répliquait :

— Oui, je vois ben, mais qui est-ce qui m’dit que vous m’trichez pas tout de même ! Vos pommes de terre sont p’être pourries !…

Des rires fusaient à la ronde.

Mais le vendeur finissait toujours par se débarrasser, au détriment du voisin, de sa marchandise.

Et de tous côtés c’étaient toujours la voix française qu’on entendait. Et c’étaient des figures françaises… on reconnaissait les hommes à leur taille et à leurs traits ; on reconnaissait les femmes à leur accent, à leurs regards, à leurs gestes ; on reconnaissait les enfants à leurs têtes ébouriffées, à l’éclat de leurs voix, à leurs rires ; on reconnaissait la jeune fille aux couleurs de son corsage, à la longueur de sa jupe, à la forme de ses souliers, à la coiffe de ses cheveux.

Et pourtant il n’y avait pas là que des Canadiens, non !

De « young ladies », en robes claires, juchées sur des hauts talons et portant l’ombrelle, traversaient, fières et méprisantes, (poses qu’elles aimaient affecter chaque fois qu’elles descendaient à la basse-ville) la foule des ouvriers et des paysans, reluquant les étalages des boutiques, des baraques, des comptoirs, s’arrêtant parfois pour demander avec un petit air de « tiens-toi-loin-de-moi » :

How much ?…

Et ces deux mots anglais résonnaient curieusement aux oreilles françaises qui, même après vingt ans, ne parvenaient pas à s’y habituer.

Lorsque cet « How much » était adressé à un boutiquier canadien, celui-ci savait à quoi s’en tenir, et il répondait invariablement en bon français :

— Ça… c’est pas pour votre nez, même avec toutes vos « livres starlin » !

C’est-à-dire que le boutiquier canadien savait que nul anglais et nulle anglaise n’achetait chez les commerçants de langue française, favorisant de préférence les marchands anglais.

Alors le « how much » n’était ni plus ni moins qu’une plaisanterie grossière, dont on se moquait bien bonnement.

Et les « young ladies » poursuivaient leur chemin pour aller à une autre baraque poser leur « How much ». Elles s’ingéniaient à rendre leurs rires insultants, chaque fois qu’elles croisaient des filles d’artisans en jupon court et tablier, en corsage rouge ou bleu, et la tête couverte d’une capeline. Leurs rires devenaient éclatants si, par hasard, elles découvraient une fille de paysan en jupe de laine, un fichu sur la tête et des sabots aux pieds.

Elles s’écartaient, comme avec horreur, pour ne pas être effleurées du coude par des paysans en chemise qui allaient à leurs affaires, sans se préoccuper si ces dames ou ces demoiselles anglaises étaient sur leur chemin. Naturellement, ils ne déviaient pas d’une ligne, ils allaient tout droit, comme des gens qui sont chez eux. Aussi, lorsqu’ils voyaient les « young ladies » s’écarter vivement de leur route, ils haussaient les épaules, souriaient sous cape, et disaient plus loin avec un pli narquois à leurs lèvres :

— Est-ce pas qu’on dirait que ces Anglaises ont peur de nous ?

— Ah ! si tous leurs Anglais avaient assez peur pour débarrasser notre pays une bonne fois !

— Hum !… qui sait ? Un de ces jours on leur flanquera peut-être la bonne peur !…

Les paysans n’en disaient pas plus long, mais ils pouvaient bien en penser davantage.

Et l’on remarquait encore, parmi la cohue, des officiers anglais qui affectaient un air de supériorité et d’arrogance qui les rendait stupides. Eux n’avaient garde de s’écarter sur le passage des Canadiens qui, s’ils n’avaient les premiers le soin de s’effacer promptement, étaient brutalement bousculés par les superbes officiers qui, un peu plus loin, jetaient d’immenses éclats de rire dédaigneux. Et ces beaux officiers, toujours tirés à l’équerre et brossés à l’étrille, bousculaient non seulement les hommes, mais aussi les femmes canadiennes… mais aussi les jeunes filles… mais aussi les enfants ! Ôte-toi, que je passe !… Leur pédanterie leur faisait oublier qu’ils descendaient d’un peuple qui se réclamait des plus hautes civilisations, des chevaleries les plus reculées. Ici, en cette terre de la Nouvelle-France qu’ils n’avaient pas conquise, mais dont on leur avait fait cadeau — cadeau qu’on pensait alors sans valeur aucune — ils semblaient avoir perdu tout sentiment humain ; nos premiers pères de la colonisation avaient trouvé plus de civilité auprès des Indiens.

Ces officiers prétendaient que le pays était maintenant terre anglaise.

Quelle calomnie !

Tout au plus auraient-ils pu dire que la ville de Québec était anglaise ! Anglaise ?… On ne pouvait faire autrement que douter fort, car de la basse-ville à la haute retentissait le verbe de France. Toujours sonore, toujours vigoureuse, plus fière que jamais, la langue de France semblait défier le drapeau d’Albion qui déployait orgueilleusement ses couleurs dans la brise de l’ouest. Elle semblait défier les couleurs anglaises qui flottaient aux mâts des navires de guerre stationnés dans la rade sous les yeux du peuple canadien.

Et la langue volait dans l’espace ensoleillé :

— Quel beau jour !

— Ce soleil est réjouissant, c’est le plus beau…

— Et ce ciel ?… voyez ce bleu…

— Ah !… ce fleuve ?… regardez ces ondes étincelantes…

— C’est vrai… L’on penserait qu’on y a jeté des émeraudes à pleins coffres !

— Jamais je n’ai vu Québec aussi gaie !

— On dirait un vrai jour de fête !

— Et l’on croirait que les Anglais ont déguerpi !

— Hélas !… non… Voyez ces soldats rouges qui viennent !…

En effet, d’une caserne de la rue Champlain un bataillon de soldats anglais sortaient et, l’arme sur l’épaule, au roulement du tambour, traversait la foule compacte qui, il est vrai, s’écartait en toute hâte, se collait contre les murs des maisons, ou s’abritait derrière les débris d’anciennes barricades qu’on n’avait pas encore ramassés depuis que l’Américain Montgomery était venu tenter la prise de Québec en 1775. Et le bataillon passait de son pas rythmé faisant résonner le pavé sonore… il passait avec l’air d’un conquérant.

Le peuple hochait la tête et détournait les yeux… ces soldats, après tout, lui faisaient pitié.

Et à l’adresse de ces soldats, presque malades d’arrogance, des quolibets partaient de la foule.

— Allons ! il paraît qu’ils en ont assez !

— Comment voyez-vous ça ?

— Parce qu’ils s’en vont !…

— Au fait, vaut mieux partir de soi que d’être jeté à la porte !

— Pourvu qu’ils n’oublient pas d’emporter leur Haldimand du diable !

— Occupez-vous donc pas, on pourra toujours, un de ces matins, lui faire son compte à cet animal-là !

Des rires éclataient, des coups de sifflet fendaient l’espace.

Des jeunes canadiennes, en robes blanches et en chapeaux enrubannés comme aux jours de printemps, mignonnes, rieuses, applaudissaient.

Les soldats, indifférents en apparence, continuaient de défiler. Mais ils ne quittaient pas la ville… ah ! non… « pas de sacré danger » comme disaient nos braves pères. Seulement, aux jours de fête et de marché et chaque fois qu’il y avait rassemblement de peuple dans la ville basse ou dans la haute, Haldimand qui, à cause de son administration tyrannique, redoutait toujours quelque émeute ou rébellion, faisait parader ses soldats par les rues de la ville pour faire entendre au peuple canadien qu’il tenait la foudre en mains, et pour lui rappeler la puissance invulnérable d’Albion.

Et voilà pourquoi le peuple se moquait de ces soldats fantasques, voilà pourquoi il les prenait en pitié, oui, parce qu’il ne songeait nullement à se révolter. Il savait qu’il était chez lui et qu’il y était maître… Oh ! peut-être pas maître absolu dans le moment, mais cela viendrait comme avant, lorsque l’heure sonnerait ! Non… il ne pouvait songer à secouer le joug qu’on voulait faire peser sur ses épaules, parce que la race française du Canada était trop divisée par les menées sournoises des Américains qui n’avaient pas cessé leur propagande depuis 1775. Non… On reconnaissait le pouvoir établi, on lui obéissait, on le souffrait… seulement, on ne le vénérait pas !

Le bataillon alla s’arrêter sur une place qui donnait sur les quais. Là, demeurait encore une palissade garnie de canons et regardant le fleuve. Là, était un poste permanent d’artilleurs que commandait un colonel, Sir William Buxton, l’un des plus funestes conseillers d’Haldimand, et là, était élevé une sorte de blockhaus au sommet duquel flottait le drapeau anglais. Là aussi était nombreuse et bruyante la foule d’artisans, de bourgeois, de paysans et de matelots. Là, se tenait le grand commerce ainsi que sur les rues adjacentes : c’étaient les étaux de bouchers, les commerçants en quincaillerie, les marchands d’épices, les boutiques de ferronnerie, les pâtisseries, les boutiques à rayons ; et il y avait les maréchaux ferrants, les serruriers, les armuriers, les horlogers ; et il y avait quantité d’auberges, de tavernes, de cabarets… il y avait même des lupanars, des tripots, des maisons d’agences louches, des bureaux de recrutement militaire, et tout ce mélange hétéroclite se voisinait, se touchait, se serrait, s’étreignait, s’embrassait…

Sur la place même étaient rangées des charrettes pleines de denrées, de fruits, de céréales, C’étaient des cultivateurs qui faisaient le « commerce de gros », ils vendaient en bloc aux commerçants de la ville les plus offrants. Mais au travers grouillaient les marchands d’oignons, les mendiants qui tendaient le chapeau ou l’écuelle, les diseuses de bonne aventure qui, pour « un tout p’tit chelin », vous annonçait l’arrivée d’une fortune, mais ce qu’il y avait surtout, c’étaient les « yeux » d’Haldimand, c’est-à-dire les mouchards, les agents secrets sans scrupule chargés de fournir les Cachots…

Car, disons-le, c’était comme un temps de « terreur » qui régnait sur le pays et sur la ville : pour une parole, un geste, un regard, on vous rapportait au « Conseil », on mettait votre nom sur une liste, puis l’on dépêchait à votre domicile un officier et quatre soldats. Souvent l’heure ne s’était pas écoulée entre « la parole » dite et l’arrestation ! Pour une suspicion on ouvrait un cachot et l’on y jetait un malheureux. Il était même dangereux de penser…

Et pourtant les affaires se faisaient et les bouches riaient. Voulait-on narguer les tyrans ? Peut-être…

Le bataillon anglais s’était donc arrêté sur la place, dos au blockhaus, face au peuple, l’arme au pied. L’officier qui commandait, c’était le lieutenant Foxham qui avait arrêté Du Calvet le lundi de la même semaine.

Une fois le bataillon au repos, il passa devant comme pour en faire la revue. Puis il se tourna vers la place pour scruter le peuple qui s’y massait.

Alors son regard s’éleva vers le balcon d’une auberge située de l’autre côté de la place, et il tressaillit.

Son regard venait d’apercevoir une jeune fille qui, seule, s’accoudait à la balustrade du balcon et laissait errer ses grands yeux bruns et brillants sur la cohue en bas. Elle portait un costume de velours bleu foncé passementé de soie blanche. Une fourrure de renard bleu entourait son cou, ses mains étaient gantées de blanc et l’une d’elles tenait une petite longue-vue que, de temps à autre, elle promenait ou sur la foule remuante ou sur le fleuve, vers les navires de guerre. Sur la masse épaisse de beaux cheveux châtains était posée une petite toque de fourrure sans ornement. On pouvait deviner que sa taille était souple, élancée, et chacun de ses gestes était empreint d’une grande distinction.

Foxham jeta à cette jeune fille un long regard d’admiration. À cet instant l’inconnue regardait du côté de la rue Champlain. Puis, peu après, elle ramena ses regards sur la place, et elle remarqua que l’officier anglais la regardait.

Elle inclina légèrement la tête et sourit.

Foxham rougit vivement, frémit imperceptiblement, puis tira son épée et fit le salut militaire.

La jeune fille lui sourit encore, puis de nouveau reporta ses yeux du côté de la rue Champlain.

À cet instant il se produisit non loin de la place un incident qui, de comique qu’il parut d’abord, faillit devenir tragique.

Un homme ivre était sorti de l’auberge et, en titubant, s’était fait un chemin parmi le peuple. Mais à tout instant il était rudoyé par celui-ci, bousculé par celui-là, et l’homme pestait et jurait en une langue anglaise qui sentait fort l’écossais. Lorsque la bousculade était trop forte, l’ivrogne jetait un juron retentissant contre tous les « frenchmen » du pays.

Des rires et des lazzis lui répondaient.

Comme il était gros et court, on entendait :

— Hé !… tu vas crever ton tonneau !

S’il crachait en marchant et titubant :

— Ah ! ça, il perd son vin l’animal !

S’il jurait trop haut :

— Ah ! mais, dites donc, on a oublié son bouchon !

— C’est tant mieux… S’il fallait qu’il soit bouché, il péterait comme une vessie !

De longs éclats de rire se déroulaient et dominaient le brouhaha.

Passé la place et en entrant dans la rue Champlain, il y avait en plein milieu de la chaussée un immense trou d’eau et de boue que piétons et charretiers évitaient avec beaucoup d’attention. L’ivrogne marchait vers le trou, toujours proférant des jurons à l’adresse des Canadiens. Sur l’entrefaite il croisa un ouvrier canadien, espèce de colosse au visage bon enfant, qui feignit de ne pas voir ni entendre le pochard écossais. Mais celui-ci, comme s’il eût craint de renverser dans le trou, fit un pas de côté et heurta rudement le canadien. Et lui, croyant que l’écossais voulait engendrer chicane, le saisit aux épaules, le souleva et le jeta dans le trou. L’eau et la boue rejaillirent de tous côtés éclaboussant des chapeaux, des corsages, des jupons clairs. L’ivrogne avait poussé un hurlement ressemblant à un cri d’agonie. Malgré les éclaboussures, des applaudissements saluèrent le geste de l’ouvrier.

L’écossais, trop ivre pour se relever de lui-même, se roulait dans la boue, il en buvait, il en mangeait, pour vomir ensuite des flots d’injures et de blasphèmes.

À la ronde on riait à se tenir les côtes.

Et de tous les coins de la basse-ville arrivaient des grappes de curieux. Cinq cents personnes entouraient le trou de boue dans lequel pataugeait l’ivrogne.

Foxham, voyant que nulle main secourable ne se tendait vers le pochard, dépêcha deux soldats à son aide ; mais en même temps il chargeait quatre autres soldats d’aller arrêter le canadien qui avait lancé l’écossais dans le trou.

Le pochard fut tiré de son cloaque et emmené sans que personne n’eût rien à redire naturellement. Mais lorsque les quatre soldats voulurent mettre la main sur l’ouvrier canadien, ce fut une autre affaire : cinq cents voix menaçantes s’élevèrent pour protester, puis la masse humaine se resserra vivement autour des quatre soldats.

Croyant ses hommes en danger Foxham commanda à son bataillon de charger la foule et de la disperser. Les soldats se mirent en marche, le fusil en avant, la baïonnette au clair.

Une imprécation de colère jaillit de la bouche du peuple qui se massa davantage pour faire barrière aux soldats anglais. Des gamins, des ruelles avoisinantes, lancèrent aux soldats des pierres.

Très irrité, Foxham commanda un feu de mousqueterie.

Mais au moment où les soldats épaulaient leurs fusils, au moment où l’ordre de l’officier anglais faisait éclater parmi le peuple une fureur terrible, et au moment où ce peuple allait se jeter contre les balles et contre les baïonnettes, une voix française, forte et vibrante, domina tout à coup les cris et les clameurs :

— Frères canadiens, l’heure n’est pas venue de chasser de notre patrie cette soldatesque étrangère… dispersez-vous !

Au son éclatant de cette voix le silence s’était fait. Tous les regards, ceux du peuple et ceux des soldats anglais, s’étaient fixés sur un jeune homme qu’on apercevait juché sur le comptoir d’un maraîcher.

Ce jeune homme paraissait avoir de vingt-huit à trente ans. Il était grand, bien fait, et sa taille athlétique paraissait douée d’une vigueur peu commune. Il était même élégant, drapé qu’il était dans une sorte de lévite grise dont les larges basques tombaient jusqu’à ses genoux. Il portait une culotte noire, des guêtres à ses jambes et des souliers à cuir verni à ses pieds. Sur sa tête était posé un chapeau de feutre noir, de forme ronde et à larges bords. L’un des bords était relevé et retenu à la calotte du chapeau par une rosace blanche au centre de laquelle jaillissait la fleur éclatante d’un lys rouge. Sur ses épaules tombaient les longues boucles de cheveux châtains et soyeux. Ses yeux étaient très noirs, très mobiles, très perçants. Sans être provocante, son attitude était digne et grave… il imposait, il dominait.

Or, le peuple regardait ce jeune homme non pas tant avec admiration comme avec stupeur… la stupeur était inouïe, car le peuple demeurait comme statufié.

Peu à peu, cependant, les bouches comprimées par l’étonnement se mirent à remuer tout bas, un souffle circula, et l’on aurait pu saisir ces paroles à peine balbutiées :

— Quoi ! c’est Saint-Vallier ?

— Mais non… ce n’est pas possible !

— Il est prisonnier aux casernes des Jésuites depuis un an !

— Pourtant… si je n’ai pas la berlue, c’est lui !

— Je le reconnais bien aussi !

— Ah ! c’est donc lui, le fameux Saint-Vallier ?

— Ça, au moins, c’est un brave !

— Quel homme… pour avoir trouvé le moyen de sortir de son cachot !

— Ça m’étonne pas mal… on ne sort pas ainsi des Cachots d’Haldimand !…

Pendant que ces commentaires étaient chuchotés d’une oreille à l’autre, le jeune homme, de son point d’élévation, avait jeté un regard ardent vers le balcon de l’auberge où se tenait toujours, comme indifférente à tout ce qui se passait sous ses yeux, la belle jeune fille que l’officier anglais avait saluée de son épée.

Or, le regard du jeune homme et celui de la jeune fille se rencontrèrent et il y eut comme un échange de pensées entre elle et lui. Puis elle sourit, et lui répondit également par un sourire.

La foule, un instant médusée, reprenait vie.

Le jeune homme descendit du comptoir… on l’entoura, des mains saisirent ses mains pour les serrer. Il murmura quelques paroles ardentes, la foule s’écarta respectueusement, un passage se fit et le jeune homme parut prendre la direction de l’auberge. Mais il avait à peine fait dix pas qu’il trouva devant lui l’officier du bataillon, le lieutenant Foxham.

— Bonjour, monsieur Saint-Vallier ! prononça Foxham avec un sourire ambigu.

Le jeune homme s’était arrêté tout net et un moment il parut se troubler. Mais ce ne fut que l’affaire d’une seconde. Il darda ses yeux noirs et perçants dans les regards de Foxham et demanda avec un sourire ironique :

— Pourquoi m’appelez-vous Saint-Vallier ?

— Parce que je vous reconnais !

— Vous êtes fou, monsieur !… Saint-Vallier est prisonnier de votre général-gouverneur !

— Il l’était, mais…

— Mais…

— Il ne l’est plus, à ce qu’il paraît !

Le peuple à nouveau se pressait autour de ces deux hommes.

Foxham jeta une menace :

— Arrière, peuple !… Soldats !

Les soldats, qui avait un moment abaissé leurs fusils, épaulèrent de nouveau.

— Monsieur, dit le jeune homme d’une voix frémissante, prenez garde de donner un ordre qui vous coûterait cher !

L’officier se mit à rire.

— Croyez-vous ? dit-il. Eh bien ! j’en vais donner un qui va bien vous surprendre !

— Celui de m’arrêter, n’est-ce pas ? ricana le jeune homme.

— Oui, à l’instant !

— Faites !

L’officier tourna la tête vers ses soldats qui se tenaient à vingt pas de là, prêts à obéir au premier signal.

Par un geste foudroyant le jeune homme lança son poing à la mâchoire de l’officier, qui tomba sur le pavé comme une masse.

Une immense clameur s’éleva, et la foule parut se soulever comme une vague mugissante.

Une voix dans le peuple clama :

— À bas les Anglais !

— Feu ! rugit Foxham qui se relevait déjà, écumant de rage insensée. Non ! non !… cria-t-il aussitôt avec violence à ses soldats qui épaulaient leurs fusils… pas sur ce peuple… sur Saint-Vallier !… Feu ! Feu !

Mais aucun coup de fusil n’éclata pour la bonne raison que les soldats du regard cherchaient en vain Saint-Vallier, qui avait subitement disparu…

Il avait disparu en se faufilant au travers de la cohue, alors que retentissait une immense huée à l’adresse des soldats et de leur officier ; et cette cohue avait dissimulé la fuite de Saint-Vallier qui s’était dirigé rapidement vers l’auberge. Là, il s’était arrêté une demi-minute sous le balcon, avait levé son visage énergique et triomphant vers la belle jeune fille qui le dévorait de ses regards admiratifs.

— Eh bien ! chère Louise, savez-vous où il est ?

La jeune fille pointa sa longue-vue dans la direction d’un petit navire de guerre et dit :

— Là… dans ce brick !

— Merci…

Du bout des doigts le jeune homme envoya un baiser ardent à la jeune fille, s’engouffra dans une allée obscure qui longeait l’auberge sur un côté, pénétra dans une petite cour à l’arrière, entra dans une écurie qu’il traversa, sortit sur une ruelle étroite, courut à travers une agglomération de masures et de baraques et vers la haute-ville.

L’incident avait causé un émoi et un chahut terribles ; un moment on eût pensé qu’une émeute soufflait sur la basse-ville entière.

Foxham, suant la rage, avait jeté des ordres rapides à ses soldats qui, par escouades de dix, se répandirent dans toutes les parties de la ville basse pour couper la fuite à Saint-Vallier. Ils fouillèrent vainement tous les coins et recoins, le jeune audacieux demeurait introuvable.

Foxham était revenu sur la place et il avait élevé vers le balcon un regard penaud ; mais il tressaillit en constatant que la jeune fille, qu’il avait saluée, n’était plus là.

Il sembla alors que la colère le reprenait plus furieuse, il frissonna, pâlit et grommela entre ses dents serrées :

— Oh !… aussi vrai que je m’appelle Daniel Foxham, je saurai bien si cette Louise Darmontel est la complice ou non de ce Saint-Vallier !

Il donna à ses soldats revenus bredouille de leur chasse un ordre violent. Le bataillon se reforma, les tambours roulèrent, les soldats anglais se mirent en marche, gagnèrent la rue Saint-Pierre, puis la rue Sault-au-Matelot et, de là, la haute-ville.

Et le peuple, apaisé, commentait durant ce temps la surprenante apparition de Saint-Vallier.