Les aventures de Perrine et de Charlot/35

Bibliothèque de l’Action française (p. 285-294).


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XXXIII

Le retour de Charlot


Quelques semaines se passent et Perrine est en pleine voie de guérison. Chaque après-midi on l’installe sur la large galerie, dans une chaise garnie de moelleux coussins. Le soleil la pénètre doucement de sa chaleur, les oiseaux chantent, l’air est pur et réconfortant. Elle revit. Le front de la petite fille, cependant, se rembrunit souvent. Elle songe à la vision radieuse qu’elle eut le jour ou le médecin désespéra de la sauver. Elle sait maintenant que seul le délire avait fait naître cette douce illusion : la présence de sa mère. Ah ! que cet incident lui avait été bienfaisant ! Un moment, un court moment, n’avait-elle pas cru que Charlot revenait vers elle. Hélas !…

Aujourd’hui, par ce temps clair et parfumé qui clôt juillet, elle rêve encore mélancoliquement à ces choses… Une voix soudain la fait tressauter. C’est Madame Bourdon qui s’approche avec ses deux enfants, Jacques et Geneviève.


Mme bourdon

Bonjour, ma mie. Ça va de mieux en mieux ?


perrine

Oh ! oui, Madame. On est si bon pour moi.

(Ses yeux s’emplissent de larmes.)

Que ferais-je en retour ?


Mme bourdon

Mais on t’aime, mon enfant, cela est naturel que l’on t’entoure de soins.

(À la petite Geneviève.)

Mon trésor, ne monte pas ainsi sur les genoux de Perrine. Elle est souffrante. Embrasse-la gentiment.


perrine

Voulez-vous voir Madame Le Gardeur, amie Jacqueline ? Elle coud dans son petit salon.


Mme bourdon

Mon enfant, merci. Je suis venue à la rencontre de mon mari. Je l’attendrai en ta compagnie.

(À son bébé.)

Va jouer, ma mignonne, dans l’herbe, ici, près de nous. Jacques, veille un peu sur ta sœurette.

(Se retournant vers Perrine.)

Il y a du nouveau au fort paraît-il. Un messager est arrivé en toute hâte chez nous, priant mon mari d’y descendre. Ah ! le voici déjà, en compagnie de M. Olivier. Regarde-les donc, Perrine ! Semblent-ils animés et joyeux !

(Élevant la voix.)

Jean, mon ami, je suis ici près de Perrine. Venez, venez.


jean bourdon, s’avançant rapidement.

Nous sommes ravis, Jacqueline, de la nouvelle, plus que ravis, n’est-ce pas, Olivier ? Si vous saviez quel bonheur nous arrive.


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(Posant sa main sur la tête de Perrine.)

Petite Perrine, vos joues sont de plus en plus roses, c’est bien, fort bien.


olivier le tardif, à Perrine qui se presse contre lui.

Bonjour, ma petite. Le soleil est bon aujourd’hui. Il faut tout le recevoir.

(Il avance un peu la chaise que l’ombre commençait à gagner.)

Mme bourdon, les yeux intéressés.

Qu’y a-t-il donc, Jean ? Allons, dites, ne me faites pas ainsi languir.


jean bourdon, riant.

Je ne vous savais pas si curieuse !… Ah ! voici Mme Le Gardeur. Elle arrive juste à temps pour recevoir la communication. Mes hommages, Madame. Regardez ma femme, elle m’en veut de prolonger son supplice… même par considération pour vous.


catherine de cordé

Abrégez-le, cher Monsieur de Saint-Jean. De plus notre petite convalescente ne doit voir que des spectacles agréables. Pas de supplice, de grâce, Monsieur.


jean bourdon

Eh bien ! voici l’intéressante communication que je viens de recevoir de la bouche du gouverneur lui-même. Demain, Mesdames, verra l’une des plus belles fêtes que la Nouvelle-France ait jamais connue. Nous acclamerons les premières religieuses venues en ces contrées. Elles seront accompagnées d’une grande dame normande : Madame de la Peltrie, m’a-t-on dit. M. de Montmagny, a donné des ordres pour que la réception soit digne de cet événement. Vous serez éveillées demain par le bruit du canon, des cloches, que sais-je encore !…


Mme bourdon

Comment, réveillées ! La plaisante ironie, Jean ! Mais nous serons toutes là, près de vous. Qu’en dites-vous, Mme Le Gardeur ?


catherine de cordé

Certainement. Ma belle-fille et mes petites-filles vous accompagneront. Moi,

(elle tapote avec affection la joue de Perrine.)
je me réjouirai de loin avec notre petite malade.

olivier le tardif, vivement.

Si je l’entraînais à la fête, dans mes bras ?


jean bourdon, s’amusant.

M. de Montmagny ne goûtera guère votre rôle d’infirmier, Olivier. Il lui préférera le soldat, allez.


catherine de cordé

Perrine et moi vous remercions de votre pensée délicate, M. Olivier.

Perrine a saisi la main d’Olivier Le Tardif. Elle la garde serrée dans la sienne.

Bientôt les uns et les autres se dispersent. Les figures sont rayonnantes de la joie qu’ils anticipent pour le lendemain.

Dès sept heures, le matin du 1er août 1639, Québec n’est qu’une rumeur. Le clairon se fait entendre, le cloches sonnent à la volée de quart d’heure en quart d’heure, le canon tonne. Autour de la maison des Repentigny, c’est un va et vient incessant, un bruit de voix joyeuses. On signale bientôt une barque de pêche qui s’avance lentement, voiles déployées. Ce sont les voyageurs et les voyageuses attendus. « Une chaloupe tapissée et munie de rafraîchissements est envoyée par M. le gouverneur, elle prendra les révérends pères jésuites et les religieuses. Tous débarqueront ainsi à Québec avec plus d’honneur. »

À huit heures, le canon du fort et les clairons militaires annoncent que l’on met pied à terre. Les cloches se remettent en branle. Des cris, et de nombreuses acclamations retentissent. Toute la population, le gouverneur en tête, se presse sur la rive.

Que fait Perrine ? Assise près de Mme Le Gardeur, elle soupire. Ses yeux se voilent. Cette joie bruyante lui fait mal. À la moindre émotion qui fait battre plus vite son cœur, elle songe à Charlot. Ah ! si son chéri revenait ainsi, un jour, au son des cloches, au milieu de la joie générale !… Catherine de Cordé, l’aïeule compatissante, devine la pensée de la petite fille. Elle prend sa main dans la sienne.


catherine de cordé

Ne t’attriste pas ainsi, mignonne. Songe quel bienfait sera pour nous la présence des religieuses. Elles sauront mieux que nous adoucir ta peine.


perrine

Pardonnez-moi, Madame. Quelle ingrate je deviens !

L’abbé de Saint-Sauveur apparaît tout à coup devant elles, la figure toute tendue d’émotion et de surprise. Il regarde intensément Perrine, puis attire à l’écart Mme Le Gardeur ! Une exclamation de stupeur sort de la bouche de la vieille dame aux premières paroles du prêtre. Elle s’appuie au mur de la maison, défaillante. Puis se resaisissant, elle s’approche de Perrine. Ses yeux étincellent, sa bouche frémit. « Ma petite, ma petite, » commence-t-elle… L’abbé de Saint-Sauveur arrive tout de suite à la rescousse. «  Doucement, Madame, doucement, je vous prie. » Perrine se lève. Elle s’alarme.


perrine

Qu’y a-t-il donc, Madame Le Gardeur ? Pourquoi tremblez-vous ainsi ?… M. l’abbé ?…


l’abbé de saint-sauveur

Un grand événement se produit, ma petite enfant ! Tu ne peux te douter de notre bonheur à tous. Ah ! Perrine, ma mignonne Perrine, fais une provision de forces.


perrine

Un grand événement !

(Surprise.)

Mais, je le sais, M. l’abbé. Ces bonnes religieuses demeureront parmi nous.


l’abbé de saint-sauveur, sa voix éclate joyeusement.

Oh ! petite, c’est mieux que cela, va, bien mieux. La Providence, tu m’entends, la Providence, exauce tes prières, le grand, l’unique désir de ton cœur.


perrine, de plus en plus surprise.

La Providence !… Le désir de mon cœur !

(Hochant la tête.)

Je n’ai qu’un désir, vous le savez, M. l’abbé… Ah !

(Se redressant, haletante, à la vue des figures qui la regardent avec une étrange et joyeuse fixité.)

Est-ce que, M. l’abbé, Madame Le Gardeur,… à vous voir si heureux… est-ce que je pourrais croire que…


catherine de cordé, l’attirant.

Oui, Perrine, ma chère petite Perrine, tu peux le croire, viens près de moi, sur mon cœur, puis tourne la tête, à droite…

Des cris, des rires, des exclamations couvrent sa voix. Dans le sentier à droite de la maison une petite troupe s’avance. Un enfant de neuf ans, mince, élégant, vêtu de velours, des boucles brunes encadrant sa jolie figure, s’en détache, court à la petite fille et à Mme Le Gardeur, les bras tendus, tout rayonnant de bonheur : « Perrine, ma Perrine, Mme de Cordé… »

Perrine ne peut bouger. La tête appuyée sur l’épaule de Mme Le Gardeur elle croit rêver. Non ! ce n’est pas possible ! Ce petit homme, vêtu comme un prince, ce serait son frère chéri !…

Charlot a vite rejoint sa sœur. Il passe ses bras autour de son cou, il colle sa bouche à la sienne : « Chérie, chérie, dit-il, tu ne reconnais donc pas Charlot ! » Il pousse un cri soudain, il sent se refroidir les mains et le visage de sa sœur.

On s’empresse. Olivier Le Tardif saisit la petite fille dans ses bras. On se dirige vers la maison. Mais… Perrine ouvre les yeux et, doucement glisse des bras d’Olivier Le Tardif. Elle saisit Charlot farouchement, elle l’embrasse, caresse ses cheveux, rit… pleure !… « Ah… » (elle tressaille)… « qui donc a pris sa main et la baise discrètement ? » Perrine se retourne et aperçoit, agenouillé à ses pieds, le bon Julien qui balbutie : « Mademoiselle Perrine, pardon, pardon. Mais je ne pouvais revenir sans Charlot. Vous le savez bien ! » Perrine se jette dans ses bras.


catherine de cordé, menaçant du doigt la petite fille.

Perrine, Perrine, que va dire notre bon docteur ? C’est trop de larmes et d’émotion. Et puis, c’est l’heure de te reposer. Charlot va te suivre dans ta chambre, tu essaieras de dormir durant une heure au moins.


charlot

Oui, viens ma belle Perrine, qui a été très malade, je le sais, mais qui ne le sera plus maintenant que je suis près d’elle.


perrine

Chère Madame Le Gardeur, je ne saurais dormir ! Mon cœur est rempli de bonheur. Il m’étouffe. Et puis, je veux savoir !… Tout !…


olivier le tardif, la prenant dans ses bras et l’enlevant malgré ses protestations.

Allons, allons ma petite amie, il faut obéir. Nous demeurerons tous près de toi. Une heure de repos, là, Mademoiselle, sinon de sommeil.


l’abbé de saint-sauveur

Et nous entendrons ce soir, seulement, le captivant récit de Charlot. Je tiens à être présent et suis obligé de vous quitter, ayant accepté de dîner chez le gouverneur en compagnie des saintes religieuses et de Madame de la Peltrie. Remercions Dieu du fond du cœur, en attendant, des grands bonheurs qui arrivent aujourd’hui, dans le cher pays de la Nouvelle-France.

— FIN —