Les aventures de Perrine et de Charlot/34

Bibliothèque de l’Action française (p. 277-284).


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XXXII

La maladie de Perrine


Revenons enfin à Québec,… et à Perrine !…

Juillet s’annonce d’une chaleur intolérable en cet été de l’an 1639. Les colons, en quête de fraîcheur, s’enfoncent dans la forêt dès qu’un peu de loisir les favorise.

Chez les Repentigny un silence profond enveloppe la large maison de pierre. Les fenêtres sont closes, sauf une croisée entr’ouverte à l’une des pièces qu’habite au rez-de-chaussée, l’aïeule, Madame Le Gardeur.

Marie-Madeleine de Repentigny apparaît à la porte d’entrée. Elle regarde au loin avec inquiétude. Ah !… Enfin !… Un gentilhomme s’avance dans le sentier, à gauche de la maison. Il tient un sac dans la main droite, son bras gauche supporte deux flacons.

De son pas léger, très rapide, la jeune fille rejoint le visiteur.


marie-madeleine de repentigny

Je vous salue, M. le docteur. Venez vite. Perrine va plus mal. Elle ne nous reconnaît plus depuis ce midi.


le docteur

Bien. Ne vous alarmez pas, ma belle enfant. Cette inconscience était à prévoir. La fièvre de l’enfant est très forte.


marie-madeleine de repentigny

Mon Dieu, mon Dieu, quelle tristesse, M. le docteur ! La pauvre petite, depuis deux ans, a déjà assez souffert, il me semble. Car je ne crois pas, malgré tous les soins qu’elle ait mis à nous le cacher, qu’elle ait joué ou ri de bon cœur une seule fois depuis l’enlèvement de Charlot. Toujours, allez, on sent qu’elle pleure son frère.


le docteur

Tout juste, Mademoiselle. Sa peine l’a trop obsédée. À la combattre, ses forces se sont épuisées.

(Entre les dents.)

Elle pourrait bien en mourir, que diable !

(Tous deux franchssent le seuil de la maison, baissant aussitôt la voix.)

marie-madeleine de repentigny, se rapprochant.

Vous dites, Monsieur ?


le docteur

Rien, rien, mon enfant. J’ai la détestable manie de maugréer tout bas contre mon ennemie, la maladie.


marie-madeleine de repentigny

Bien…

(Ouvrant une porte à droite du grand corridor.)

Grand’mère est dans son petit salon, M. le docteur. Elle ne le quitte pas depuis le matin. Vous savez qu’il donne sur la chambre de Perrine.

(S’effaçant.)

À tout à l’heure, Monsieur. Je vous reconduirai.


catherine de cordé, apercevant le médecin.

M. le docteur quel soulagement de vous voir revenir ! La maladie de notre petite entre dans une phase aiguë, j’en ai peur. Ma belle-fille est à son chevet. Sa vue calme toujours l’enfant.


le docteur

Oui, oui, Madame. J’ai constaté cela.

(Il ouvre son sac, et retire certains objets.)

On frappe à la porte. Doucement, bien doucement Olivier Le Tardif pénètre dans la pièce.


olivier le tardif, les yeux anxieux.

Madame, j’apprends qu’il y a un changement grave dans l’état de Perrine.

(Voyant le médecin.)

Qu’en pensez-vous, M. le docteur ?


le docteur, sans se retourner et soucieux.

Rien encore. J’arrive, Monsieur.


catherine de cordé

Votre femme ne vous a pas accompagné, M. Olivier ?


olivier le tardif

Louise se disposait à me suivre. Mon beau-père, M. Couillard, l’a fait mander. Jean Nicolet et Marguerite, sa femme débarquent justement des Trois-Rivières. Vous connaissez l’affection qui unit la plus jeune soeur à son aînée. Ma femme est partie ausitôt.


catherine de cordé, émue.

Cher M. Olivier, je suis profondément touchée de votre sollicitude envers Perrine. Pas un jour vous n’avez manqué votre visite auprès d’elle. Et cela depuis si longtemps !


olivier le tardif, gravement.

Rappelez-vous, Madame, combien j’aimais le petit Charlot. Son souvenir me rapproche de sa sœur. Elle est sensible à mes attentions pour la même raison que moi, je crois. Elle revoit son frère en moi, comme je revois Charlot en elle.


catherine de cordé

Hélas ! Mon pauvre Charlot ! Quel sort ! Je n’y pense jamais sans frissonner.


olivier le tardif, songeur.

Si pourtant, Madame, nous nous méprenions sur les événements. S’il était encore vivant et captif ! Le mioche était attachant et les sauvages aiment les enfants. Ils les adoptent volontiers.


catherine de cordé, hochant la tête.

Je n’ai pas votre espoir, M. Olivier. Tout est bien fini. Depuis deux ans !…

Elle s’interrompt, l’abbé de Saint-Sauveur entre. Il salue, puis, d’un geste de la main, fait signe qu’on ne bouge pas. Il s’avance dans la chambre de la malade à la suite du médecin. Catherine de Cordé et Olivier Le Tardif demeurent dans l’embrasure de la porte.

Oh ! la jolie chambre, fraîche, claire, ensoleillée, que la bonne aïeule avait aménagée pour Perrine ! La petite fille avait eu un sourire lorsque la vieille dame l’y avait conduite pour la première fois. Mais le soir, lorsque, la chandelle éteinte, l’enfant n’avait plus craint qu’on la vît, elle s’était enfoncée dans ses oreillers en pleurant : « Oh ! Charlot, Charlot, avait-elle gémi, pourquoi n’es-tu plus avec moi ! »

Le médecin, à mesure que son examen avance, fronce davantage les sourcils. « Hum ! hum ! » toussote-t-il. L’état comateux de Perrine commence à l’inquiéter. Il se tourne soudain vers l’abbé de Saint-Sauveur : « C’est plus grave que je ne croyais. Demain, j’ai peur que… » Sa mine se renfrogne, sa voix se fait bourrue ! « À moins qu’un miracle ne se produise. Mais ceci vous regarde, n’est-ce pas, M. l’abbé ? Les médicaments dont je me sers ne peuvent les faire naître. » Il s’éloigne, s’adosse au mur, sans quitter la malade des yeux. L’abbé de Saint-Sauveur rejoint Catherine de Cordé et Olivier Le Tardif. Ces derniers ont vite saisi le sens des paroles du médecin. Ils soupirent.

Mais voilà que la malade s’agite. Le regard du médecin s’éclaire aussitôt. Sa main commande. La potion doit être prise sans retard. Avec quel soin Mme de Repentigny la verse dans une coupe. Debout, près d’une table placée au pied du lit, Marie de Repentigny reçoit en ce moment la lumière ardente du couchant. Ses vêtements blancs semblent transparents. Des rayons d’or se posent sur sa chevelure, sur ses mains, sur sa jupe de brocart. L’exquise douceur de sa physionomie se pare d’un charme irréel.

Perrine se dresse brusquement sur ses oreillers. Ses yeux ont une singulière fixité ! Ses mains se tendent dans la direction de Mme de Repentigny.

« Maman ! appelle-t-elle, faiblement mais distinctement, Maman !… Enfin ! »

Un frémissement secoue les assistants. Ah ! que de fois, la petite fille, avec de grands yeux à la fois tristes et ravis, a suivi du regard Mme de Repentigny. Qu’elle lui a dit combien sa ressemblance avec sa mère la touchait, lui rappelait sa douce enfance. Le délire aidant, elle substitue cette fois, une personne à l’autre. Grand Dieu ! que va-t-il résulter de cette illusion !… Le médecin demeure impassible, quoique très attentif.


perrine, nettement.

Maman, vous ne m’aimez plus !… Que vous êtes loin de moi !

Émue, inquiète de tenter à tort le moindre geste, Mme de Repentigny n’ose remuer. Un signe du médecin, dont elle rencontre le regard, la décide. Elle se glisse près du lit, se penche avec tendresse sur l’enfant.


perrine

Maman !… Que je suis heureuse !… Vous êtes belle, Maman !… toujours !

(Elle caresse la figure de Mme de Repentigny.)

Mme de repentigny, sa voix n’est qu’un murmure.

Ma petite chérie !


perrine, saisissant sa main et haletante.

Mère, vous ne savez pas !… Oh ! vous me pardonnerez, dites ? Charlot… Charlot… Charlot…

(Ses yeux se dilatent, d’affreuses visions traversent son regard.)

Mme de repentigny, très doucement.

Ma petite fille a-t-elle besoin de parler ? Est-ce que je ne sais pas tout, ne vois pas tout ? Il ne faut pas s’effrayer ainsi.


perrine

Vous savez, Maman ?…

(Détournant les yeux.)

Et moi qui vous avais promis…

(Un gémissement lui échappe.)

Mme de repentigny, sa figure s’illumine, sa voix devient étrangement ferme.

Mon aimée, courage, tu vas revoir Charlot.


perrine, d’une voix lointaine, monotone.

Oui, maman. Au ciel. Car je vais mourir, n’est-ce pas ? Maman chérie, emmenez-moi vite là-haut, près de vous et de Charlot.


Mme de repentigny, plus fermement encore.

Non, ma petite fille, il faut vivre, vivre. Charlot, tu entends,

(elle scande ses mots.)
Charlot n’est pas mort.

perrine, après un silence et posant sa main sur celle de Mme de Repentigny.

Vous dites, maman bien aimée ?


Mme de repentigny, lentement.

Je dis que Charlot est vivant, ma Perrine.


perrine, sa main se crispe.

Vivant, Charlot ?


Mme de repentigny

Oui, mon ange.


perrine

Je vais le revoir, maman ?

(Elle se soulève, anxieuse.)

Mme de repentigny

Bientôt.


perrine

Oh ! le grand bonheur ! Revoir mon petit frère chéri !

(Puis elle se rejette en arrière, ses yeux se ferment, sa tête tourne à droite et à gauche.)

Je suis lasse… je suis lasse, petite mère !… Je voudrais dormir… longtemps… Ainsi ! Vous près de moi !


Mme de repentigny, baisant la petite au front.

Dors, mon cœur. Je ne te quitte jamais, ne le sais-tu pas ? Dors, mon trésor, mon aimée, dors.

Un sourire d’ineffable contentement, glisse sur la figure de Perrine. Elle s’étire légèrement, puis s’immobilise. Quelques secondes plus tard un souffle régulier soulève sa poitrine.

Le médecin regagne le petit salon de Madame Le Gardeur. Il rayonne. Tous le suivent.


le docteur, à Mme de Repentigny.

Sauvée ! Madame, vous avez sauvé cette petite ! M’entendez-vous ? Les mots qu’il fallait dire, vous les avez trouvés. Oh ! les femmes, les femmes, quelles incomparables garde-malades !


Mme de repentigny, souriant.

Les mères voulez-vous dire, Monsieur le docteur ! C’est un peu notre mission, je crois. Mais je suis heureuse que la Providence ait bien voulu se servir de moi.

(À l’abbé de Saint-Sauveur.)

N’est-ce pas étrange, M. l’abbé, mais je crois sincèrement ce que je viens de prédire à Perrine. J’ai l’intime conviction que le pauvre petit Charlot est vivant.


l’abbé de saint-sauveur

Puisse votre pressentiment être vrai, Madame !


catherine de cordé

Dieu vous entende, ma belle-fille !


le docteur

Je vous quitte, car la victoire est gagnée grâce à Madame, je le répète.

(Il s’incline.)

À demain, Mesdames, M. l’abbé. Venez-vous, Olivier ?


olivier le tardif

Avec plaisir, docteur. Ah ! quelle consolante nouvelle j’apporte à ma femme !



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