Les aventures de Perrine et de Charlot/21

Bibliothèque de l’Action française (p. 165-170).


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XIX

Le pensionnat du côteau Sainte-Geneviève



Le père Le Jeune avait exprimé le désir de voir Mesdames Le Gardeur, de Repentigny et de la Poterie, assister au cours qu’il donnait, chaque semaine, chez Madame Hubou. Il réunissait pour la circonstance des enfants sauvages, filles et garçons, et tous les petits Français et les petites Françaises. Cela donnait de l’émulation aux enfants des bois qui désiraient imiter les élèves de France. Le jésuite ajoutait, souriant malgré lui des mots pompeux : « Mesdames, souvenez-vous que vous entrerez ce jour-là, au « pensionnat du côteau Sainte-Geneviève. » Ah !… continuait-il, quelle joie j’ai ressentie lorsque, cet été, Madame Hubou a bien voulu prendre la direction de notre premier et modeste séminaire. Six Huronnes, comme vous le savez, le composent. Quelle diplomatie j’ai dû déployer pour décider les parents à nous laisser leurs enfants ! Le gouverneur, M. de Montmagny, et Jean Nicolet, si influent auprès des Sauvages, m’ont prêté main-forte. « Cela me semble un vrai coup de Dieu, puis-je ajouter !… Je suis reconnaissant aussi à Guillaume Hubou et à Olivier Le Tardif qui paient la pension de deux des Huronnes comme nous le faisons, nous, pour les autres qui sont au logis. »

« Ainsi, continua le père, avec l’aide que nous apporte Madame Hubou, qui est une femme instruite et versée dans les langues sauvages, nous pourrons suppléer quelques temps encore à l’absence des religieuses. Venez donc au pensionnat, Mesdames, aussitôt que vous le pourrez. Vous y verrez même, finit-il en riant, un négrillon qui a été laissé jadis par les Anglais à la famille de Madame Hubou. Je lui apprends l’alphabet. Il est d’une ingénuité délicieuse ! »

Par un après-midi très doux de décembre, Mme Le Gardeur, Perrine et Charlot entrent donc chez Marie Rollet. Mmes de Repentigny et de la Poterie s’y trouvent avec leurs enfants et deux petits Couillard blonds et rieurs. On n’attend plus que le père Le Jeune et ses petits sauvages, dans la grande salle où sont assises silencieuses, droites, les yeux curieux, les six Huronnes.

Marie Rollet s’empresse auprès de Catherine de Cordé. Elle lui exprime sa joie de la voir en sa vieille maison, remplie de souvenirs.

Enfin, la voix du père Le Jeune se fait entendre.

Il entre à la tête de ses étranges élèves, qui baissent aussitôt la tête, intimidés par la présence des trois grandes dames. Le jésuite s’excuse en quelques mots de son retard. La classe s’ouvre par le signe de la croix. Puis c’est la récitation de l’Oraison dominicale, qui est suivie du Symbole des Apôtres. Le père chante quelques strophes en langue sauvage. Il donne ensuite des explications sur le catéchisme. Il demande à Mme


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Hubou de questionner un peu tout ce petit monde-là, un examen imprévu, quoi !

marie rollet

Nous parlerons du sacrement de Baptême, mes enfants. Le père vous a bien fait comprendre, n’est-ce pas, à sa dernière leçon, quelle grâce il nous apportait.

Après diverses questions, à droite, à gauche, auxquelles on répond assez bien, Marie Rollet appelle le petit nègre, qui la regarde, depuis quelques instants, avec crainte et effroi.


marie rollet

Voyons, petit, qu’as-tu à me regarder ainsi ? Réponds franchement ?… Ne veux-tu pas être chrétien et baptisé ? Tu serais comme l’un de nous ?


le petit nègre, de plus en plus effrayé.

Comme l’un de vous !… Oh !…

(Il se met à trembler.)

Vous m’écorcherez, alors.

À ces paroles, les rires éclatent. L’enfant devient confus. Il va pleurer.


marie rollet

Que veux-tu dire, petit ? Parle sans crainte. Elle le presse contre elle. Elle relève sa tête, lui sourit avec bonté, afin de l’encourager.


le petit nègre, lentement.

C’est que… Madame Hubou, vous dites que par le baptême, je serai comme vous… Je suis noir, vous êtes blancs !… Il faudra donc m’ôter la peau pour devenir comme vous.

Les rires reprennent de plus belle. Marie Rollet les fait cesser et explique à l’enfant son erreur. Il comprend qu’il se trompe et finit par rire avec tous.

De quelle bonté, de quelle patience font preuve le père Le Jeune et Marie Rollet ! Sans se lasser ils reprennent les mêmes avis, les mêmes leçons ! La docilité, la profonde attention de l’auditoire les compensent de leur peine. On entendrait trotter une souris par la pièce. Une heure et demie s’écoule ainsi. Le père Le Jeune donne enfin le signal du départ. Madame Le Gardeur s’approche, émue, du jésuite et de Marie Rollet. Elle leur tend la main. « Ah ! dit-elle que nous sommes édifiées des professeurs ! »


le père le jeune

Comment donc, Madame ! Je suis le plus heureux des « régents »… « Je ne changerais pas mes petits écoliers pour le plus bel auditoire de France ! » Et Madame Hubou, notre première institutrice canadienne, partage mon enthousiasme.


madame de repentigny

Nous vous remercions tout de même, père, et vous aussi, Madame, de la leçon de charité chrétienne que vous donnez à nos enfants…

(Souriant.)

Et nous aussi nous en profiterons.

(S’adressant à Madame Le Gardeur.)

N’est-ce pas chère mère ?


catherine de cordé

Oui, Marie, vous avez raison.



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