Les aventures de Perrine et de Charlot/20

Bibliothèque de l’Action française (p. 161-164).


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XVIII

Et le temps passe…



Le surlendemain de la course s’effectue le départ pour Québec. M. de Montmagny se joint au groupe de MM. de Repentigny et de la Poterie. Les frêles embarcations glissent, rapides, sur le fleuve. La température se montre si favorable qu’elle permet aux voyageurs d’atteindre les rives de Québec en deux jours.

L’abbé de Saint-Sauveur, Perrine et Charlot, Julien l’idiot gravissent les premiers la dure falaise. Le coteau Ste-Geneviève et la maison de Jean Bourdon apparaissent bientôt. On hâte le pas. Charlot reprend sa place accoutumée sur les épaules de Julien.

Mais quelle n’est pas leur surprise de n’apercevoir personne sur le seuil de la maison pour leur souhaiter la bienvenue. On entre. Personne non plus dans la grande salle. L’abbé de Saint-Sauveur, inquiet, frappe au salon de Mme Le Gardeur. Enfin… l’on vient, la porte s’entr’ouvre, mais Catherine de Cordé, tout en les saluant d’un sourire, met un doigt sur sa bouche et leur impose silence. De plus en plus mystifiés, on suit la vieille dame. Et alors, qu’aperçoit-on près de la fenêtre favorite de Mme Le Gardeur ! Un berceau, oui, c’est bien cela, un berceau sur lequel est penchée Madame Bourdon. Sa figure rayonne d’un tel bonheur que Perrine devine aussitôt. « C’est Madame Jacqueline, sûrement, se dit-elle, qui est la maman du petit être qui dort dans son nid douillet. » Perrine embrasse la jeune mère, et se perd dans la contemplation du merveilleux poupon, « un petit garçon, » lui souffle Jacqueline Potel.

Charlot, au comble de la stupéfaction, ne quitte pas la scène des yeux. Les mains derrière le dos, la bouche entr’ouverte, il regarde maman et poupon. C’est qu’il n’y comprend rien, là ! « Ah ! ça, d’où vient-il ce petit, petit enfant ? »

Il s’approche de Madame Le Gardeur qui cause à voix basse avec l’abbé de Saint-Sauveur.


catherine de cordé, prenant Charlot contre elle.

Eh bien ! Charlot, que dis-tu de la belle et mignonne créature qui nous est venue du ciel en ton absence ?


charlot, gravement.

Je suis content, Madame, oh ! bien content. Mais c’est à qui donc on a fait ce présent ?


catherine de cordé

À Madame Jacqueline. Vois-tu, elle n’a pas eu, comme moi, le bonheur de rencontrer sur sa route une jolie Perrine, un bon et aimable Charlot. Alors, ses bras si tendres demeuraient vides. Elle se sentait malheureuse. La Providence n’a plus voulu qu’elle ait du chagrin. Elle lui a envoyé ce ravissant poupon à chérir.


charlot, toujours grave.

Et M. de Saint-Jean, est-ce qu’il est content, lui aussi ? Car il faut bien qu’il soit le papa du petit garçon, puisque Madame Jacqueline est la maman.


catherine de cordé

M. de Saint-Jean est très heureux, ne crains rien. Tu verras comme ses yeux brillent chaque lois qu’il regarde vers le berceau.


charlot

Il ne va pas dormir sans cesse le poupon, Madame, n’est-ce pas ? Je voudrais voir ses yeux.


catherine de cordé

Non, il s’éveillera tantôt. Mais peut-être

(elle sourit.)
a-t-il voulu laisser à mon gentil Charlot l’occasion de me narrer le récit de son voyage aux Trois-Rivières. J’ai hâte de l’entendre.

charlot

Oui, oui, c’est cela, Madame. Je viens.

Et l’enfant à pas assourdis, très lents apporte son tabouret et s’asseoit aux pieds de la vieille dame. Il cause sans élever la voix. L’abbé de Saint-Sauveur s’éclipse. Il entend la voix de Jean Bourdon.

L’émerveillement de Charlot n’a pas de cesse. Dès que les leçons de catéchisme et de grammaire que lui donne l’abbé de Saint-Sauveur, ne le retiennent plus, il vient s’asseoir près du berceau. Il chante ou fait mille gentillesses, espérant gagner les faveurs du petit Jacques. Il se montre longtemps récalcitrant. Charlot ne se rebute pas. Et lorsque, enfin il obtient un des premiers sourires du bébé, il déclare fièrement qu’il a gagné une bien difficile victoire auprès de son protégé.

L’automne, en cette année 1636, est doux, agréable, pas trop pluvieux. Les enfants, sous la surveillance d’Olivier Le Tardif et de Julien font de longues promenades dans les bois. Ils ne peuvent croire, vraiment, à la féerie de couleurs à laquelle ils assistent. Érables, ormes et bouleaux se transforment chaque jour. Puis, c’est la chute des feuilles. Leurs petits pieds enfoncent dans l’épaisse jonchée multicolore. Mais, tout cela, qu’est-ce en comparaison de l’enthousiasme, de l’étonnement, ressentis à la première chute considérable de neige ! On est aux environs de la Sainte-Catherine. Se peut-il que la terre, les arbres et les maisons se couvrent d’un tel fardeau moëlleux, éblouissant ? Charlot reproche à Julien de fouler avec trop de sans-gêne le beau tapis que la nature vient d’étendre partout. Un soir, Olivier Le Tardif apparaît avec des souliers de chevreuil et deux paires de raquettes montagnaises. Un cadeau aux petits, quoi !… Charlot bat des mains et procède à l’essayage. Cela semble embarrassant tout d’abord, mais au retour d’une course en pleine forêt, à la file indienne, Charlot ne boude plus ses chaussures « nouveau genre. » Il est ravi de la vitesse qu’elles procurent.

La neige au commencement de décembre se met à tomber avec une abondance telle qu’elle élève de hautes murailles tout autour de la maison de Jean Bourdon. On demeure plusieurs jours sans sortir. Perrine et Charlot s’intéressent au travail de M. de Saint-Jean, de l’abbé de Saint-Sauveur et de Julien qui pratiquent en quelques jours une large brèche dans la muraille blanche. Puis un chemin est tracé, et bientôt, facilement, on peut se rendre à la maison la plus rapprochée, chez Madame Hubou, (Marie Rollet).



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