Les amours de W. Benjamin/12

Éditions Édouard Garand (71p. 33-35).

XII

NOUVEAU TRIO


Onze heures du soir…

Le colonel Conrad vient de débarquer du traversier de Longueuil et gagne la rue Notre-Dame. Là, il monte sur un tramway en direction de l’ouest de la cité, descend au Boulevard Saint-Laurent et, pédestrement, gagne la rue Lagauchetière. Bientôt il pénètre dans cette maison où, le soir du bal militaire. Benjamin avait vu entrer Peter Parsons pour en voir ensuite sortir le colonel.

Dix minutes s’écoulèrent, puis un homme sortit de la même maison. Cet homme portait une barbe noire fort épaisse et inculte, et s’en allait d’un pas rapide du côté de la rue Bleury.

C’était, comme on l’a deviné, ce Peter Parsons.

Quinze minutes plus tard il se trouvait à cette maison inhabitée, No 1144, de la rue Dorchester. Il aperçut une faible clarté à l’intérieur par le vitrage de la porte d’entrée.

— Bon, murmura-t-il avec satisfaction, mes hommes sont là !

Alors il frappa trois coups bien espacés et attendit.

Un châssis du premier étage glissa dans ses rainures et une voix sourde demanda :

— Qui va là ?

— Parsons !

— C’est bon, on va ouvrir.

Deux minutes se passèrent, puis la porte s’ouvrit pour encadrer la mince silhouette de Fringer.

— On vous attendait, dit ce dernier en livrant passage.

— Avez-vous reçu ma note ? interrogea Parsons.

— Oui, Grossmann l’a reçue.

— Très bien, montons !

Fringer éteignit la lumière du vestibule, et à tâtons les deux hommes montèrent l’escalier. Bientôt après ils pénétraient dans cette petite salle de l’arrière de la maison, où, notre lecteur doit s’en souvenir, Kuppmein avait, un soir, fait valoir ses droits et sa volonté au détriment de la précieuse santé de sieur Grossmann.

Et nous trouvons ce dernier enfoncé dans ce même fauteuil en lequel Kuppmein avait bien cru l’avoir couché pour longtemps. Le chapeau sur les yeux, la mine pas bienveillante pour un sou, ce pauvre Grossmann fumait sa pipe avec une sorte d’impatience rageuse, au point que les trois individus pouvaient difficilement se voir dans l’épaisse fumée qui emplissait la pièce.

Après les salutations d’usage et après que Parsons et Fringer eurent pris chacun un siège, le premier dit :

— Maintenant écoutez-moi : j’ai une nouvelle à vous apprendre. Savez-vous en quelles mains se trouve à cette heure le modèle du Chasse-Torpille ? Je vous pose d’abord cette question.

— Voilà justement ce que nous désirons savoir, répliqua Grossmann de son accent de dogue enragé.

— Il est en la possession de la personne que j’ai fait venir en cette maison le soir du bal militaire !

— William Benjamin !… gronda Fringer.

Grossmann avait sursauté de surprise. Puis d’un revers de main il renvoya son feutre en arrière, et ses yeux disparates, désorbités par la stupéfaction, se fixèrent avec stupidité sur Parsons.

Celui-ci reprit avec un sourire cruel :

— Et savez-vous, monsieur Grossmann, quels sont les deux individus qui ont volé votre valise ce même soir ?

— Ah ! si je les tenais seulement…

Et avec un grincement de dents Grossmann abattit son poing énorme sur le bras du fauteuil qui se cassa.

— Ces deux individus, poursuivit Parsons, étaient des gens à Benjamin.

— Oh ! mais alors, s’écria Fringer, c’était, un coup monté contre nous ?

— Un simple piège, répondit Parsons en ricanant.

— Oui, trop simple… grommela Fringer, nous y avons donné stupidement.

— Pourtant, fit Grossmann avec un sourire content, ces deux types ont été arrêtés ?

— Oui, mais ils ont réussi à s’évader quelques heures plus tard, répliqua Parsons avec un éclair de colère dans ses yeux jaunes.

— En ce cas, dit Fringer, quel serait, à votre idée, le meilleur plan d’action à suivre pour reprendre notre propriété ?

— Écoutez, répondit Parsons. Comme vous le savez maintenant, j’avais élaboré tout un plan d’action pour m’approprier les plans et le modèle du Chasse-Torpille. Mais, remarquez-le, je ne savais pas que vous étiez associés à Kuppmein, et, par conséquent, je ne croyais pas barrer votre jeu. Ensuite, il n’y avait pas que nous intéressés à cette affaire, il y avait aussi, sans que nous nous en doutions, ce William Benjamin.

— Qui nous a joliment roulés ! grommela Fringer.

— Voici donc, maintenant, ce que je vous propose, continua Parsons. Unissons-nous tous trois pour recouvrer coûte que coûte les plans et le modèle en question. Il y a cent mille dollars à gagner que nous partagerons pour un tiers chacun.

— Je suis bien de cet avis, déclara Fringer.

— J’en suis aussi, dit Grossmann.

— Très bien. Maintenant une autre nouvelle.

— Voyons ! dit Fringer.

— Nous partons en voyage.

— Pour où aller ?

— Comment, s’écria Parsons avec surprise, vous ne voyez pas ça d’ici ?

— Que voyez-vous donc, vous ? demanda Grossmann.

— C’est, limpide, pourtant, reprit Parsons. Écoutez encore. Benjamin a le modèle, mais il lui faut aussi les plans, et ces plans sont entre les mains de Kuppmein et Kuppmein est à New York. Donc, Benjamin s’est dit : — C’est à New York qu’il importe d’aller !… Or, la nouvelle est celle-ci, continua Parsons avec un sourire ambigu : William Benjamin part demain pour New York !

— Bon, bon, dit Fringer, je commence à comprendre.

— À la bonne heure. Et vous comprendrez encore que, si Benjamin va à New York, il est de notre intérêt de l’y suivre.

— C’est juste, avoua Grossmann. Du reste, ajouta-t-il sourdement, j’ai un compte à régler avec Kuppmein…

— Alors, dit Parsons, tout en réglant vos affaires personnelles, rien ne vous empêchera de travailler pour celles de notre société. Donc nous allons à New York. Est-ce entendu ?

— Entendu ! dit Fringer.

— Entendu ! rugit Grossmann.

— Et nous partons, reprit Parsons, moi, demain matin, vous, demain soir !

— Pourquoi pas tout trois ensemble ? interrogea Grossmann toujours méfiant.

— Parce que Benjamin partira soit par un convoi du matin, soit par un convoi du soir, ce dont je ne suis pas sûr. Mais vu qu’il importe de ne le pas perdre de vue, s’il part demain matin, je le surveillerai. S’il ne part que demain soir, vous serez avec lui. Comprenez-vous ?

— C’est magnifique ! proclama Fringer.

— En ce cas, nous nous retrouverons à New York après demain, acheva Parsons en se levant.

— Et cette fois, prononça Grossmann avec un juron, je gagnerai la partie ou j’y laisserai ma peau !

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Il passait deux heures du matin lorsque le colonel Conrad pénétra dans son appartement, rue Metcalf.

Son premier regard fut attiré par une feuille de papier blanc posée bien en évidence sur le guéridon.

Il prit la feuille barbouillée d’une grosse écriture irrégulière, difficile à lire, mais qu’il parvint à déchiffrer ainsi :

Mon cher Colonel… En dépit de la grosse dette que vous me devez, je vous lâche et lâche le kaki avec. Je perds gros, car vous me devez bien à cette heure deux cents dollars avec les intérêts. Je ne vous les donne pas… pas si bête que ça ! Mais j’attendrai simplement l’occasion de vous rattraper. Et avec mes salutations empressées j’ai l’honneur de signer…
Votre ordonnance,
TOM.

Le colonel eut un haussement d’épaules dédaigneux, avec ces mots :

— C’est bon. Mais si tu ne me rattrapes pas, c’est moi qui te rattraperai, imbécile !

Puis, d’un geste violent il déchira le papier dont il lança les morceaux par la pièce.

Cinq minutes après, assis dans son fauteuil près du guéridon, et dégustant sa liqueur affectionnée. il se disait comme pour résumer des pensées antérieures :

— Miss Jane… Lebon… Benjamin… ! Et puis, aussi, les deux escogriffes qui se sont moqué de moi !… Allons ! si je ne fais pas d’argent à New York, du moins je pourrai me venger de la belle façon ! Ah ! que Dieu me damne si je ne reviens pas très satisfait de ce voyage !…

Et pour ne pas demeurer en reste de satisfaction, cette nuit-là, le brave colonel vida son verre pour la dixième fois.

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